Culture

Titanic 3D: un ratage, et c'est bien ainsi

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 10.04.2012 à 15 h 17

Pourquoi James Cameron a mis son chef d'œuvre en 3D lui-même.

Leonardo DiCaprio et Kate Winslett dans Titanic. © FOX

Leonardo DiCaprio et Kate Winslett dans Titanic. © FOX

James Cameron est l’incontestable pionnier du cinéma 3D. Avatar reste à ce jour une des très rares réussites en la matière, parce qu’un cinéaste a véritablement pensé l’utilisation du relief au service d’un projet artistique et spectaculaire. Et depuis, il a dénoncé à de multiples reprises les usages paresseux et mercantiles à courte vue du procédé.

Non seulement cette paresse et ce mercantilisme produisent des films encore plus mauvais que s’ils avaient été présentés sous leur forme classique, mais ils risquent de saboter l’idée de même 3D, le public se lassant vite de ce gadget surfacturé. Il est d’usage de surtout critiquer la «mise en 3D» de films tournés en 2 dimensions.  Mais on trouve d’aussi médiocres résultats avec des tournages directement en 3D, où celle-ci est utilisée de manière vulgaire, ou, «au mieux», complètement inutile —comme dans le Tintin de Spielberg par exemple.

Toujours est-il que si c’est Cameron lui-même qui s’empare du passage à la 3D pour le film qui l’a établi au sommet de la reconnaissance mondiale, on se dit qu’il a en tête une manière autrement créative et légitime de pratiquer cette chirurgie esthétique.

Tout ça pour...

Traficoter les films des autres est une vilaine pratique, mais un cinéaste qui reprend une de ses propres œuvres pour la composer différemment grâce à de nouveaux outils est un défi qui peut s’avérer passionnant. La vision de Titanic 3D oblige à déchanter. Le plus frappant est de découvrir à quel point cela ne change pratiquement rien. Tout ça (un an de travail de 300 personnes, paraît-il) pour ça?

Des 3h15 de projection, un plan, un seul petit plan emporte soudain une émotion singulière grâce à la 3D: celui, au début du film, où Jack (Leonardo DiCaprio) est allongé seul, la nuit sur un banc, sur le pont du navire, et où la relation entre le corps du personnage et une perception du cosmos magnifiée par le 3D donne du même coup la mesure de l’immensité des espoirs du garçon et de la différence d’échelle entre un jeune homme et l’univers. Un beau plan, mais qui dure 4 secondes.

Sinon, les scènes d’amour sont toujours aussi belles et Kate Winslett toujours aussi séduisante, et le naufrage toujours aussi impressionnant, mais pas plus (un petit peu moins?) que dans la version originale.

Alors quoi? Tout ça pour rien? La seule explication envisageable —et que semble confirmer à demi-mots Cameron dans les interviews— est qu’il a tenu à superviser lui-même ce passage à la 3D parce que celui-ci était inévitable, vu l’importance des intérêts financiers en jeu (intérêts dont il est un des principaux bénéficiaire, étant aussi producteur du film).

Le moins de 3D possible

En d’autres termes, si Titanic ne pouvait pas ne pas être «3Déisé», non seulement il valait mieux que Cameron s’en occupe lui-même mais cela lui a permis de protéger son film contre les effets de foire qui sont une des pires menaces sur l’utilisation du procédé. Il a contrôlé le passage à la 3D pour qu’il y ait le moins de 3D possible.

Il est évident que les scènes du naufrage permettaient de produire de nombreux effets faciles, effets que Cameron considèrent comme la pire menace sur le nouveau langage qu’est à ses yeux la 3D. Or aucun passager tombant du pont ne nous est lancé à la figure, aucun jaillissement d’eau envahissant les coursives ne menace d’asperger les spectateurs, rien n’est fait pour qu’on se sente nous-mêmes à bord du bateau.

Et la 3D n’ajoute (ni n’enlève) rien à l’«envol» de Rose à la proue du navire —on se dit à ce moment qu’il faudra beaucoup, beaucoup plus de technologie pour que Jake Sully chevauchant un Ikran éprouve (et fasse partager) la même sensation dans Titanic, 10 ans après.

Plus on y songe, plus c’est évident: James Cameron a supervisé le passage en 3D de son film pour deux raisons à la fois, deux raisons en partie contradictoires, qui font l’ambiguïté mais d’une certaine manière aussi la beauté de la chose. Il l’a fait pour gagner de l’argent et pour minimiser l’intervention, et ainsi protéger son film contre les dommages qu’auraient pu lui infliger un traficotage racoleur, celui-là même qui menace la 3D elle-même, et auquel seul une poignée de cinéastes (Cameron, Scorsese, Wenders) ont pour l’instant été capables de résister.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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