Instagram: les photographes de presse ont tout à gagner à s’y mettre

Instagram n’est pas une menace pour le photojournalisme. La véritable menace vient du fait que les photographes de presse refusent de travailler avec cette plateforme.

Des mineurs au Pérou, le 10 avril 2012. REUTERS/Mariana Bazo (un filtre a été appliqué sur la partie gauche de la photo).

- Des mineurs au Pérou, le 10 avril 2012. REUTERS/Mariana Bazo (un filtre a été appliqué sur la partie gauche de la photo). -

Si l’on devait croire ses détracteurs, Instagram (qui vient d'être rachetée un milliard de dollars par Facebook), ce serait la poule aux œufs d’or. Cette appli entièrement gratuite et d’autres du même genre transforment du boulot d’amateurs en «œuvre d’art». C’est du moins ce qu’a soutenu, fin février, le photographe Nick Stern sur le site de CNN. Selon lui, ce logiciel est capable de miracles extraordinaires.

«Les photos d’Instagram leurrent ceux qui les regardent»? Et alors?

Dans son article intitulé «Les photos d’Instagram leurrent ceux qui les regardent», qui a fait l’objet de moult commentaires, Nick Stern s’oppose à l’utilisation des applis de mobile pour créer des images d’actu, dénonçant que les logiciels manipulent les photos, saturent à fond les couleurs pour produire un effet spectaculaire et trichent en déplaçant la mise au point.

«Le photographe qui utilise cette application n’a qu’à cliquer sur un bouton du logiciel et, 10 secondes plus tard, le voilà récompensé d’un chef-d’œuvre», écrit-il.

La photo du haut est celle diffusée par Reuters. Celle du bas est passée par un filtre. Que se passe-t-il dans cette scène? Un policier se tient à côté d'un véhicule policier en feu après des affrontements entre la police et des activistes du Parti nationaliste du Bengladesh à Dhaka le 4 décembre 2011. REUTERS/Andrew Biraj

L’article de Nick Stern a provoqué des débats passionnés chez les professionnels du photojournalisme. Dans le métier, on s’efforce de définir le rôle des photos de téléphones mobiles dans un paysage numérique en perpétuelle évolution.

Moi aussi, je suis agacée lorsque des images d’actualité, à la base médiocre, sont mises en avant sur un site Internet, juste parce que le gadget d’une appli leur a donné des tons de couleur très vifs. Je rejoins Stern sur cet autre point: retoucher une photo d’actu de A à Z après qu’elle a été prise (en mettant au premier plan un autre sujet que celui de l’image initiale, ou en modifiant la couleur d’une explosion, par exemple) n’est pas acceptable –et ce que la retouche soit faite via une appli mobile ou sur ordinateur par Photoshop.

Quelle menace?

Mais je ne suis pas d’accord avec le postulat de base du raisonnement de Nick Stern. Instagram n’est pas une menace pour le photojournalisme. La véritable menace vient du fait que les photographes de presse refusent de travailler avec cette plateforme. S’ils y consacraient un peu plus de temps, ils découvriraient qu’Instagram, c’est bien plus que ces filtres donnant un faux aspect vintage. C’est une communauté de millions de passionnés de photo, impatients de s’enrichir de leur travail et des standards les plus rigoureux du journalisme.

Mais qu’est-ce donc que le traitement Instamatic? En haut à gauche, nous avons une image de jouets en plastique que j’ai trouvés dans les bureaux de Slate. J’ai pris ces photos à l’aide de mon iPhone4, sans avoir ajouté d’effet. Dans la ligne supérieure, au centre, nous avons la même photo avec un filtre couleur et sur laquelle j’ai fait une mise au point sélective pour flouter l’arrière-plan. En haut à droite, j’ai utilisé un autre filtre, qui permet de sélectionner la mise au point, de flouter le premier plan et de rendre net le jeune homme en arrière-plan. La photo inférieure gauche correspond à une autre prise: j’ai également utilisé un filtre Instagram et une mise au point sélective. Si vous faites un zoom sur cette image, vous verrez que certains éléments (par exemple, les morceaux de ciment à gauche des poissons) sont nets, alors que ça ne devrait pas être le cas. L’une des choses les plus bizarres à propos des photos retouchées par Instagram, c’est que certains éléments de l’arrière-plan restent nets, contrairement à ce que l’on obtiendrait si la photo avait été prise avec un appareil de qualité équipé d’un bon objectif. Au centre de la ligne du bas, nous avons une autre photo filtrée avec un cadre «faux film», sans mise au point spéciale. En bas à droite, c’est une photo similaire prise avec l’application Hipstamatic. Si Instagram permet de modifier une photo APRÈS COUP, avec Hipstamatic, vous devez choisir la «pellicule» et l’«objectif» avant de faire une photo. (Heather Murphy/Slate)

Ne pas confondre Instagram et Hipstamatic

Je comprends que Nick Stern soit sceptique. Il y a cinq mois, je disais moi-même à mes amis de ne pas me parler d’«Instamatic» (Je croyais qu’Instagram était comme une autre application photo appréciée, Hipstamatic.) Mais ces deux applications sont tout à fait différentes, contrairement à ce qu’insinue avec désinvolture Nick Stern dans son article, en amalgamant les deux. Hipstamatic permet essentiellement de rendre des photos de mobile plus cool grâce à des filtres, tandis qu’Instagram est un vaste réseau-de-retouches-de-routine-et-de-partage-de-photos.

Ce qu’il y a de remarquable à propos de cette appli, ce ne sont pas ses filtres, mais ses utilisateurs. Instagram abrite une communauté de fans de la photo qui est passée de 1 à 15 millions de personnes en une seule année! Au mois de janvier, le nombre de photos uploadées a dépassé la barre des 400 millions.

Bien qu’Instagram soit encore loin d’être comparable à Flickr, elle repose sur une plateforme mobile simple, qui lui permet de se développer à la vitesse grand V. Les «instagrammeurs» inconditionnels consultent leur fil Instagram et y sont actifs plusieurs fois par jour (ils uploadent leurs photos, les relient et commentent les photos des autres). C’est le genre d’interactions que les sites Web adorent.

 

Le filtre d’Instagram donne aux images un aspect lumineux que beaucoup estiment trop artificieux pour un usage journalistique. En haut, nous avons une photo originale de Reuters: la police et les experts enquêtent sur le lieu où un homme a été blessé alors qu'il transportait une bombe, au centre de Bangkok, le 14 février 2012 (REUTERS/Damir Sagolj). En bas, la même photo après application d’un filtre.

Le problème, c’est que Nick Stern, comme beaucoup de photojournalistes, est trop obnubilé par le côté «trompeur» d’Instagram pour se rendre compte de ses avantages. Stern dénonce, avec cette frustration que j’ai constatée chez bien d’autres:

«Le photographe qui se sert d’une appli n’a pas consacré des années à l’apprentissage de son métier, à imaginer la scène, à attendre que la lumière soit parfaite. A passer d’un objectif à un autre et à modifier les angles. Il n’est pas resté des heures durant dans la chambre noire, penché sur des plateaux de produits chimiques nocifs, jusqu’aux petites heures du matin.»

«Il n’a pas non plus eu à dépenser une grosse partie de son salaire dans un matériel photo numérique dernier cri (j’ai déboursé 5.999 dollars durement gagnés juste pour m’acheter un nouveau Nikon D4) pour être sûr de rester au top.»

Avec ces remarques, notre photographe semble un peu rétrograde. Inutile de disposer d’un appareil au prix exorbitant pour faire de magnifiques photos. Des pros, tels que le photographe du New York Times Damon Winter et Ben Lowy (ce dernier a pris une série de clichés primés en Libye à l’aide de son iPhone), l’ont prouvé. Par ailleurs, Nick Stern a tort de s’inquiéter qu’une appli gratuite puisse permettre à des débutants d’égaler les compétences de photographes professionnels.

L’appli ne fait pas de miracles

J’étais plongé dans les profondeurs d’Instagram et, pendant ce temps, les réactions à l’article de Nick Stern commençaient à inonder mon fil Twitter. J’espérais constituer une galerie de superbes photos de campagne. J’ai étudié des dizaines de fils, à la recherche de hashtags tels que #Politique et #2012election, mais j’ai dû me démener pour trouver les 20 images que je voulais partager. Bien sûr, il y a tout un tas de choses géniales sur Instagram –des photos de mode, de la photographie de rue, des études architecturales et j’en passe et des meilleurs–, mais en termes de photojournalisme, il y a bien peu de choses que l’on pourrait prendre pour du travail de professionnel, comme le craignent Nick Stern et d’autres.

Heureusement que quelques groupes de presses et photojournalistes se sont aventurés dans ce royaume: j’ai réussi à trouver ces images-là. Mais après avoir parcouru des milliers d’images monotones et floues prises dans le cadre de la campagne, je confirme qu’une appli à elle seule ne peut pas faire une bonne photo. Vous ne pouvez pas prétendre capturer un moment réel avec du flou à un endroit bizarre; vous ne pouvez pas dissimuler des défauts de composition avec un filtre qui vous rappelle les photos de mariage de vos parents.

Un coup de pouce

Ce dont est capable Instagram, c’est d’aider les novices à s’essayer à la photo. La reporter du New York Times Ashley Parker, qui a suivi en images Mitt Romney dans sa campagne en s’aidant d’Instagram, reconnaît volontiers son inexpérience en matière de photo. «Je ne suis absolument pas photographe», m’a-t-elle confié par téléphone.

«C’est pour ça que j’adore Instagram. C’est un raccourci impressionnant, parce que je n’aurais pas pu faire ça toute seule.»

C’est indéniable que le traitement d’Instagram donne du piment aux clichés d’Ashley Parker. La veste de Mitt Romney a acquis un rouge profond qui saute aux yeux (bien pratique en l’occurrence, puisque son visage est un tantinet flou). De même, la partisane de Romney qu’elle a prise en photo dans un sweat-shirt affirmant: «Je ne peux pas, je suis mormone» fait agréablement rétro (malgré le monsieur d’un certain âge à l’air bizarre derrière elle). Bien qu’elle soit une auteure géniale –et, très clairement, plus elle écrit, mieux elle écrit–, aucune méprise n’est possible. On voit bien que ce ne sont pas des images de pro. Ces photos, qu’elle a publiées sur son propre fil, ne donneraient rien sur du A1. D’ailleurs, elles ne sont que très rarement publiées sur ne serait-ce que des blogs politiques.

Partage d’images croustillantes

Toujours est-il qu’il se produit un phénomène très positif: des reporters à l’instar d’Ashley Parker se mettent à la photo et partagent avec le public des moments croustillants. Nous le savons tous aujourd’hui, les campagnes électorales ne sont que mascarades. Et les images un peu décalées, comme ces bandes adhésives formant une flèche au sol, rendent la situation un peu plus drôle, accessible et réelle.

Une pointe de photojournalisme en coulisses avec mes chats «capturés» et passés au filtre vintage de bon matin, pas mal… Mais quand je parcours mon fil Instagram avant de me lever le matin, les images politiques sont généralement réalisées par des néophytes en plein apprentissage.

Je crois que, dans le monde de la photo, beaucoup de gens oublient une chose: les utilisateurs d’Instagram ne sont pas obligés de poster des photos d’iPhone (il est possible d’uploader des photos prises avec un meilleur appareil); ils peuvent aussi se passer de filtre et le faire savoir (c’est très fréquent de voir des images portant la mention «#nofilter» (#sans_filtre»). Instagram est un écosystème en évolution rapide, dans lequel quiconque peut pénétrer avec l’esprit journalistique le plus noble. Il faut seulement accepter les règles du jeu.

La peur de la nouveauté

«C’est comme quand les gens ont commencé à se mettre au web en 1995», analyse John Poole, photographe et vidéaste à NPR, l’un des rares médias à poster des photos de campagne réalisées par des professionnels et non pas uniquement des images médiocres réalisées par des journalistes politiques. John Poole, qui a commencé sa carrière à washingtonpost.com alors que le site en était encore à ses débuts, connaît bien ce sentiment de panique que suscite le changement. Selon lui, de nombreux photographes de presse laissent passer une occasion en croyant que leur réputation serait «salie» s’ils touchaient à Instagram.

«Les gens ne savent pas forcément de quoi il s’agit, mais l’idée qu’ils s’en font les piquent au vif. C’est pourquoi ils déversent toutes ces accusations sur Instagram, qu’elles soient justifiées ou non», regrette le photographe.

Avant que NPR ne l’envoie sur le terrain, aux côtés d’une stagiaire en photographie/multimédia, Becky Lettenberger, le groupe avait étudié la façon dont Instagram serait intégré aux méthodes de travail.

«Nous avons décidé de n’utiliser aucun filtre, excepté éventuellement pour obtenir des photos en noir et blanc», explique Becky Lettenberger.

Même si les détails du processus ont évolué, les photos continuent de répondre aux principaux standards de NPR.org.

Instagram synonyme de «fun» et de récompense

John Poole y voit des récompenses auxquelles il n’avait jamais goûté avant en tant que photographe, notamment les retours instantanés. Grâce aux nombreux «suiveurs» Instagram de NPR (115.908 selon mes derniers calculs), John Poole peut consulter des images dans le fil et «voir s’accumuler les “likes” [“J’aime”]».

Il explique que le fait de suivre les réponses de celles et ceux qui regardent les photos l’aide à mieux comprendre ce qui, dans une image, fait écho chez les gens. Il tire une certaine satisfaction à lire les commentaires et à voir que les «J’aime» d’une photo prise pendant la campagne électorale dépassent ceux, admettons, du portrait d’une grand musicien.

John Poole met le doigt sur un aspect essentiel que de nombreux adversaires d’Instagram ne veulent pas voir: c’est quelque chose de fun! Parcourir mon fil Instagram tient plus du jeu que de la consultation d’un site d’infos. Il y a quelque chose de ridiculement agréable à évaluer une photo professionnelle de Jon Huntsman avec une chèvre (mérite-t-elle une mention «J’aime»? oui.) côtoyant une photo floue prise par une amie pendant son rencard romantique (mérite-t-elle une mention «J’aime»? non).

Je peux profiter de photos de pros que j’admire (les rares qui utilisent Instagram) alors que leurs clichés sont tout frais. Je peux leur poser des questions dans la rubrique Commentaires, et il se peut qu’ils me répondent. Il se peut même qu’ils «aiment» mes photos en retour.

Bien entendu, Instagram ne doit en aucun cas se substituer à d’autres circuits plus formels de partage de photos. Mais les photographes professionnels qui balayent d’un revers de main ce nouveau moyen d’interagir avec des passionnés de photo, simplement parce qu’ils détestent un filtre dont l’utilisation est facultative, passent vraiment à côté de quelque chose.

Traduit par Micha Cziffra

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Editrice photo à Slate.com Ses articles
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Publié le 10/04/2012
Mis à jour le 10/04/2012 à 12h12
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