Monde

Au Liban, la Syrie mène toujours le jeu

Jacques Benillouche, mis à jour le 13.04.2012 à 3 h 15

Bachar al-Assad ne peut se permettre de voir le Liban lui échapper et vient de relancer la vague des assassinats politiques.

Des partisans du Hezbollah célèbrent la visite de Mahmoud Ahmadinejad, le président iranien. REUTERS / Sharif Karim

Des partisans du Hezbollah célèbrent la visite de Mahmoud Ahmadinejad, le président iranien. REUTERS / Sharif Karim

La Syrie semble renouer avec les assassinats politiques tandis que le TSL (Tribunal spécial pour le Liban) n’a pas encore rendu ses conclusions sur l’attentat contre le Premier ministre Rafik Hariri. La révolution intérieure n’a pas désarmé les officines occultes qui agissent impunément au Liban pour s’attaquer à ceux qui s’opposent à l’hégémonie syrienne dans le pays. Bachar al-Assad ne se contente pas de lancer ses hommes sur les traces de son opposition mais aussi sur les hommes politiques libanais qui ont le courage de contester ses capacités de nuisance au Liban.

Méthodes syriennes

Le 4 avril, le chef du parti chrétien des Forces Libanaises, Samir Geagea, a échappé à un attentat. Le modus operandi s’apparente aux méthodes des services de renseignements syriens qui utilisent des tueurs professionnels disposant d’une logistique militaire et de relais locaux leur permettant de s’évanouir dans la nature, sitôt leur forfait accompli.

La Syrie avait pourtant réussi, par la menace et la contrainte, à mater les chrétiens et, à leur tête, le chef de l’Eglise maronite, le Patriarche Béchara Raï, qui s’était compromis avec les chiites et le Hezbollah. Il avait été reçu en septembre 2011 à Baalbek, zone contrôlée par le Hezbollah, par des miliciens qui arboraient les portraits de Bachar al-Assad et de Nasrallah.

La communauté maronite avait peu apprécié les accointances de leur patriarche avec des éléments «ennemis»au moment où la région subissait le feu des troupes syriennes. Une grande partie de la communauté chrétienne s’était désolidarisée de son chef. Le Vatican n’avait pas non plus apprécié cet écart dans les déclarations du patriarche favorables au régime syrien et à ses alliés du Hezbollah. Il l’aurait d’ailleurs sanctionné par le report de sa nomination au rang de Cardinal.

Les Libanais étaient conscients que la Syrie n’avait pas renoncé aux éliminations physiques; le patriarche lui-même avait reçu des menaces s’il ne se soumettait pas. Des membres de l’opposition syrienne ont confirmé la volonté du régime de faire taire les personnalités agissant pour que le Liban se débarrasse de la tutelle syrienne et retrouve son autonomie. C’est d’ailleurs la raison qui a poussé Saad Hariri, ancien Premier ministre, à s’exiler à Paris. Rares sont aujourd’hui les chrétiens qui osent affronter Bachar al-Assad. Le seul qui avait la stature et la crédibilité pour le faire, le général Michel Aoun, est passé avec armes et bagages dans le camp syrien, faisant de lui le Pétain libanais.

Seul opposant

Samir Geagea, l’opposant historique à la Syrie, se savait en danger et avait décidé de limiter ses déplacements. Il avait d’ailleurs refusé d’assister à la messe annuelle célébrant l’anniversaire de la mort de Bachir Gemayel assassiné par Habib Chartouni, membre du Parti syrien national. La soumission du général Aoun aux thèses syriennes ont fait de Geagea l’ennemi public numéro un doté d’un contrat sur sa tête.

Cet attentat confirme que Bachar al-Assad n’a pas renoncé à sa mainmise sur le Liban et qu’il est prêt à user des mêmes moyens qu’il utilise chez lui pour faire taire toute contestation libanaise sur ses prétentions.  Le chef des forces libanaises bénéficie d’une très haute protection dans sa résidence blockhaus de Meerab au nord de Beyrouth. Les tueurs savaient qu’ils ne pouvaient l’atteindre qu’à l’occasion de l’un de ses déplacements. Les deux balles explosives de calibre 12,7 l’ont raté de peu dans le jardin de sa résidence et Geagea doit sa vie au reflexe militaire de s’allonger sur le sol pour attendre que ses services de sécurité n’interviennent pour le protéger.

Les complicités locales sont certaines et certains chrétiens avaient déjà mis en garde leurs amis du danger de louer certains appartements de la zone chrétienne à des complices du Hezbollah qui y stocke armes et munitions en prévision d’un soulèvement islamiste contre les chrétiens, chapeauté par Hassan Nasrallah.

Cette tentative d’assassinat va exacerber les tensions communautaires susceptibles de conduire à une nouvelle guerre civile que le Hezbollah appelle de ses vœux pour intervenir en sauveur de la situation. Sa mort aurait entraîné une explosion de violence et des représailles sanglantes qui auraient servi Bachar al-Assad. La main de l’Iran n’est pas étrangère à cet acte qui aurait pour résultat de soulager son allié syrien. Selon des informations sécuritaires, les balles tirées, rares et d’origine militaire, sont utilisées par les tireurs de précision équipés de matériel iranien.

Implication syrienne

La cible était prévisible, mais aucune preuve de l’implication syrienne n’existe bien que les motivations soient évidentes. Samir Geagea veut prendre le leadership de la communauté chrétienne abandonnée par le général Michel Aoun qui s’est plié aux injonctions syriennes.

Il demeure l’unique chrétien à oser ouvertement le conflit avec la Syrie. Il prépare les élections législatives prévues en 2013 en se présentant comme le seul leader démocratique arabe du Moyen-Orient. Pour une fois, il semble que les chrétiens du Liban acceptent de faire taire leurs dissensions pour présenter un front uni face au danger du voisin encombrant.

Certains souverainistes musulmans et les souverainistes druzes de Walid Joumblatt sont aussi prêts à les rejoindre dans une alliance contre l’étranger. La Syrie était consciente de ce danger car elle craint l’avènement d’un régime libanais qui refuserait tout compromis avec elle. Ainsi, elle inscrit toute personnalité politique qui s’opposerait  à son influence sur la liste des victimes probables.

Les Israéliens suivent l’évolution de la situation au Liban avec sérieux. Ils observent avec bienveillance les tentatives des chrétiens de s’affranchir de la mainmise syrienne car le calme à la frontière nord en dépend. Des druzes israéliens ont été envoyés auprès de leurs frères libanais pour les assurer de leur solidarité –certains disent pour leur offrir de l’armement. Israël est prêt à aider le Liban si la demande était faite mais il refuse, du moins ouvertement, de s’impliquer dans la querelle interne entre communautés. Il avait cependant apprécié l’analyse faite en janvier 2011 par le leader chrétien Samir Geagea qui avait lancé un avertissement: «Si le Hezbollah réussit à prendre le pouvoir politique, il va transformer le Liban en bande de Gaza n°2, avec un désastre économique et la suppression des libertés individuelles.»

Jacques Benillouche

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Journaliste
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