Monde

Poutine-Assad, l'axe d'avant

Dominique Dhombres, mis à jour le 10.04.2012 à 9 h 12

Vladimir Poutine est habité par la crainte de subir un jour le même sort qu’un Kadhafi quelconque. Il ne paut pas laisser sans réagir Bachar al-Assad être le prochain sur la liste.

Bachar al-Assad et Vladimir Poutine Sergei Karpukhin / Reuters

Bachar al-Assad et Vladimir Poutine Sergei Karpukhin / Reuters

Les liens tissés depuis plus de quarante ans entre Moscou et Damas ont permis jusqu’ici au régime syrien d’échapper à une intervention militaire extérieure sous mandat des Nations Unies. Moscou n’a jamais ouvertement remis en cause le partenariat stratégique noué avec Damas dès 1970. Certains plaçaient leurs espoirs dans l’après-élection présidentielle russe. Réélu, Vladimir Poutine serait plus regardant sur les atrocités commises par l’armée syrienne. C’était mal le connaître.

Poutine est habité par la crainte de subir un jour le même sort qu’un Kadhafi quelconque. Il ne va pas laisser sans réagir Bachar al-Assad être le prochain sur la liste. S’il laisse filer, cela n’en finira plus. A qui le tour? Cette attitude confine à la paranoïa. C’est un mal qui a affecté plusieurs de ses prédécesseurs, d’Ivan le Terrible à Joseph Staline...

L’ancien colonel du KGB ne croit pas un instant, parce que ce n’est pas dans son univers mental, que des Etats mobilisent leurs soldats et passent des frontières dans le seul but de défendre des populations civiles en péril. Un militaire, selon lui, n’a pas pour vocation de défendre la veuve et l’orphelin d’un autre pays que le sien. Il est là pour vaincre un ennemi.

Vladimir Poutine n’est pas, et c’est une litote, un disciple de Bernard Kouchner. Il ne croit ni au droit ni au devoir d’ingérence que ce soit en Russie ou en Syrie. Il est persuadé que la faiblesse militaire actuelle de la Russie qu’il est bien placé pour connaître, attire, mécaniquement en quelque sorte, des convoitises extérieures.

La disparition de l'URSS, une catastrophe

Il est agacé, et c’est là encore un euphémisme (il emploie personnellement un langage moins châtié) que Dmitri Medvedev, dans un moment d’égarement, ait permis le vote au conseil de sécurité de la résolution autorisant l’intervention française, britannique et américaine en Libye. Il n’aurait jamais baissé sa garde de la sorte. Pas ça, pas lui! Quelle naïveté de croire que ces pays de l’Otan, aidés du seul Qatar, agissaient pour empêcher un massacre à Benghazi...

Vladimir Poutine, qui a affirmé un jour que la disparition de l’URSS était la plus grande catastrophe du XXe siècle, affecte volontiers la posture de l’historien. Il aimait l’URSS parce qu’elle était forte et respectée comme telle dans le monde. La Russie actuelle est nettement plus faible militairement et diplomatiquement. Raison de plus pour garder les quelques points d’appui durement acquis du temps de l’URSS et dont elle a hérité. Les partenaires stratégiques de la Russie en Méditerranée se comptent sur les doigts d’une seule main. Il ne faudrait pas que celle-ci se transforme en moignon.

Aux Nations unies, sur le dossier syrien, Pékin fait équipe avec Moscou. Au grand scandale des défenseurs des droits de l’homme, deux membres permanents du conseil de sécurité bloquent donc, avec succès, toute action susceptible de mettre fin au massacre perpétré, contre son propre peuple, par une dictature héréditaire. La Syrie partage en effet, avec la Corée du Nord, ce mode très original de gouvernement qui consiste à allier le principe héréditaire au sommet de l’Etat à la dictature du parti unique.

Dans les deux cas, la survie du système est assurée par une police politique omniprésente. La Syrie des Assad a innové, si on peut dire, dans le verrouillage de la société, en multipliant les polices secrètes qui se surveillent les unes les autres au seul bénéfice du clan au pouvoir. Une holding sécuritaire, au sommet de l’édifice, contrôle l’ensemble.

Hafez al-Assad, ancien pilote de chasse, auteur du coup d’Etat réussi de novembre 1970 a créé ce Léviathan. Son fils Bachar, né en 1965, l’a perpétué. La domination des Alaouites en général dont sont issus les Assad, et du clan Assad en particulier sur les polices secrètes, l’armée et la société syriennes est un phénomène tout à fait singulier. Que vient donc faire Moscou dans cet orient pour le moins compliqué? Il faut ici revenir un peu en arrière pour comprendre cette relation, qui a survécu à tout, y compris à la chute de l’URSS.

Un allié fidèle et historique de Moscou

Lorsque Hafez al-Assad prend le pouvoir, il est considéré avant tout comme un socialiste, un nationaliste arabe et un laïc. Il se définit par son parti, le Baas, qui défend ces valeurs, lesquelles sont alors considérées comme très progressistes dans le monde arabo-musulman.  

A Moscou, l’évènement n’échappe pas aux oreilles du «Centre». Voilà enfin un régime arabe qui se dit socialiste et laïque. Moscou, capitale d’un empire idéologique universaliste, dont le communisme et l’athéisme sont les deux jambes, ne peut qu’être attentif à un tel développement. Des liens sont créés entre les dirigeants des deux pays. Ils ont perduré, avec des fortunes diverses, jusqu’à aujourd’hui.

Ce partenariat comporte une forte composante de vente d’armes jadis soviétiques, aujourd’hui russes. Il est totalement déséquilibré. Moscou vend à la Syrie pour environ 3 milliards d’euros par an de produits divers, y compris des vivres, mais aussi et surtout des missiles SAM et des batteries de défense anti-aériennes.

La firme russe Loukos exporte une partie du pétrole syrien dans le reste du monde, avant tout au Proche-Orient. Stroytransgaz, filiale de Gazprom, a un bureau d’ingénierie pétrolière en Syrie. Les exportations de pétrole syrien par Loukos, et l’ingéniérie pétrolière russe de Stroytransgaz ont un chiffre d’affaires annuel inférieur à un milliard d’euros, selon un expert français.

Le déséquilibre est flagrant puisque Damas n’a pratiquement rien d’autre à vendre à Moscou. Le vrai partenariat est ailleurs, si on peut se permettre cette ironie. «Il n’y a aucun romantisme dans cette relation entre Moscou et Damas», explique Julien Nocetti, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri). «Le pragmatisme et le cynisme sont des deux côtés», ajoute-t-il.

Rien à voir avec les liens que le parti communiste de Leonid Brejnev auraient pu avoir jadis avec le Baas socialiste et laïc. Si tant est que cette relation, un peu mythique, ait jamais existé. L’Eglise orthodoxe a de toute façon désormais pignon sur rue à Moscou.

Il y a aussi les ports syriens de Tartus et de Lattaquié, en Méditerranée, auxquels abordent régulièrement les navires marchands russes. La flotte de guerre jadis soviétique, désormais russe, dispose dans ces deux ports de facilités navales, payées selon un système opaque. Il s’agit de baux renouvelables. Ni Moscou, ni Damas ne sont très bavards sur ce point, et c’est une litote, là encore.

Tout ce qu’on sait, c’est que les navires de guerre russes peuvent faire escale dans les deux ports, avec un bémol pour Tartus, qui a un tirant d’eau assez faible. L’unique porte-avion nucléaire russe actuellement en état de naviguer ne peut pas, par exemple, y entrer.

Tout cela limite singulièrement les capacités de la flotte russe à se projeter un jour sur le théâtre syrien s’il lui en prenait la fantaisie.

Poutine n’est pas désireux de lâcher Bachar, qui a hérité en sa personne d’une vieille relation d’affaires de son père Hafez. Les ports de Lattaquié et de Tartus font partie de cette relation, comme l’achat d’armes en tous genres, de batteries anti-aériennes et de matériel de surveillance électronique.

Poutine se moque des massacres perpétrés par l’armée syrienne, et ne souhaite en aucun cas les condamner. «Des délégations de l’opposition, y compris du Conseil national syrien, ont été reçues à Moscou à cinq reprises depuis octobre 2011», nuance cependant le chercheur de l’IFRI déjà cité. Redevenu président, Poutine souhaite-il redéfinir sa position? Il a beaucoup à perdre, à l’évidence, avec la chute du régime syrien actuel.

Il n’a aucun tropisme pour les révolutions arabes, quelle qu’elles soient. Il est l’ennemi des islamistes. Il en fait même une affaire personnelle. On le voit mal lâcher Bachar, à moins que, aussi cynique et pragmatique que son homologue syrien, il n’y trouve un jour son intérêt. On en est loin.

Dominique Dhombres

Dominique Dhombres
Dominique Dhombres (14 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte