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Les Français, ces «losers»

Droopy dog / dreamsjung via FlickrCC License by

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Pourquoi un nombre si impressionnant d'électeurs sont-ils séduits par les thèses effrayantes d'une Marine Le Pen ou d'un Jean-Luc Mélenchon? La réponse est peut-être dans la «haine de soi» que développe le pays.

On doit s'inquiéter des conséquences postélectorales d'une campagne si mauvaise. Pourquoi, comme nous le reproche avec raison The Economist, les candidats évitent-ils le sujet essentiel, la réalité de la crise, de l'austérité à venir et du manque de compétitivité du pays? Pourquoi n'exposent-ils pas leur vision des indispensables et profonds changements du modèle économique et social? Les réformes de l'Etat, les coupes dans les dépenses? Les Français préfèrent-ils vraiment qu'on leur parle de la viande halal et du permis de conduire? Sont-ils donc totalement incapables d'entendre un discours de vérité?

Jean-Louis Bourlanges, ancien député européen aujourd'hui à la Cour des comptes, et l'un des rares Mario Monti français possibles, a une explication lumineuse de ce déni de la réalité. C'est vrai, dit-il, les Français ne veulent pas entendre les candidats dire la vérité. Quand Nicolas Sarkozy a commencé à évoquer la nécessité de s'inspirer du modèle allemand, il a baissé dans les sondages. Sa remontée coïncide avec son abandon des thèmes économiques.

Racontez-nous des histoires

A l'inverse, un nombre impressionnant de nos compatriotes sont attirés par les solutions économiques terrifiantes d'une Marine Le Pen, ou celles de pure nostalgie d'un Jean-Luc Mélenchon. L'une isolerait géographiquement la France, rétrécissement ultranationaliste; l'autre nous isolerait historiquement dans un passé mythique, rétrécissement intellectuel.

Mais pourquoi ça marche? Pourquoi ces sottises trouvent-elles crédit?

A cause d'«une haine de soi», nous dit Bourlanges. «Les Français se sentent losers.» Une majorité redoute la mondialisation, selon un récent sondage de l'institut CSA [PDF] et craint «un déclassement du pays dans le concert des nations». Contre toute vraisemblance, ces sondés voient même le Mexique ou le Nigeria dépasser bientôt la France! Dès lors, cachez cette affreuse réalité du déclin! Parlez-nous d'autre chose. Racontez-nous des histoires, inventez des utopies, présentez-nous des solutions magiques. Et, surtout –la presse adore!– soyez bon tribun!

Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Car au fond d'eux-mêmes, nos compatriotes ne sont pas idiots. Ils savent très bien ce qu'il en est de la situation, ils n'ignorent pas que le pays doit donner un gigantesque coup de rein, que la dette impose des efforts et que l'Etat ne peut pas tout. Dès lors, «comme des enfants qui en veulent à leurs parents d'être trop laxistes, poursuit Jean-Louis Bourlanges, ils reprochent aux candidats de leur dire ce qu'ils veulent entendre».

Voilà pourquoi la campagne est si mauvaise: les Français veulent des fadaises, les candidats leur disent des fadaises et les Français leur en veulent de dire des fadaises.

Comment un peuple guérit-il d'une telle haine de soi? On ne sait. Dans ce cas, peut-être faudrait-il faire appel, non pas à un Super Mario Monti, mais au docteur Sigmund, pour écouter les Français et leur faire remonter à la conscience «que, si, ils peuvent y arriver, que la mondialisation n'est pas cette atrocité, au contraire c'est une chance, que l'avenir peut être meilleur, que la France a plein d'atouts, que leurs enfants vivront mieux qu'eux».

Un réveil possible?

Les candidats, eux, ont renoncé à la vérité. C'est grave car ils laissent prospérer le discours économique maladif d'une Le Pen, d'un Mélenchon ou d'un Cheminade, qui dit exactement comme le Front de gauche avec, en plus, la promesse du «Spoutnik pour tous». La presse, qui aime les histoires et les laisse dire, n'est pas non plus exempte de reproches.

Il y a, hélas, deux conséquences possibles à l'issue du scrutin. La première est la profonde dépression du pays. Plongeon morbide. Les éléments de dynamisme qui sont encore là vont fuir à Londres, à Shanghai ou à Melbourne. Croissance zéro, chômage en hausse, la spirale de la déprime ira vite et, mois après mois, elle grossira les voix de la pensée magique. L'autre issue possible est la violence. Nicolas Sarkozy réélu risque de voir le combat contre lui se déplacer dans la rue. Haine de soi, haine de lui. François Hollande n'a pas l'avenir plus rose. Il n'aura pas à choisir entre la Bastille et la City. La dette a voté: ce sera la City. Il devra imposer à son puissant allié d'extrême gauche d'aller dans le sens churchillien, à l'opposé des fadaises. Ça se passera mal.

On exagère? Espérons-le. Peut-être que les Français aiment tout simplement rêver pendant les élections. Ensuite, ils se réveillent et se secouent. C'est possible. Après tout, ils ne sont pas tous si losers.

Eric Le Boucher

Chronique également publiée dans Les Echos

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