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Royaume-Uni: la lutte des classes aura-t-elle lieu?

Agathe Ranc, mis à jour le 06.04.2012 à 18 h 42

Budget d’austérité sauf pour les super-riches, scandale lié aux donations des entrepreneurs, polémiques sur des produits symboliques comme l’essence et les tourtes à la viande… Les couacs du gouvernement ravivent le clivage entre privilégiés et classes populaires britanniques. Suffisant pour ranimer la lutte des classes?

Des spectateurs du Royal Ascot s'abritent sous l'Union Jack, en 2004. REUTERS/Peter MacDiarmid

Des spectateurs du Royal Ascot s'abritent sous l'Union Jack, en 2004. REUTERS/Peter MacDiarmid

Londres, le 20 mars. George Osborne, Chancelier de l'Echiquier (ministre des Finances) britannique, brandit sa petite mallette rouge devant le 11, Downing Street. A l'intérieur, le cru 2012 du budget d'austérité: réduction des allocations familiales, «impôt sur les mamies» en forme de baisse des réductions d'impôts accordées aux retraités... mais aussi un abaissement de l'impôt des super riches de 50% à 45%. Le chef de file de l'opposition travailliste Ed Miliband s'étonne alors: «Sur quelle planète vivent-ils?»

Quatre jour plus tard, le mois de mars des Tories continue de tourner au vinaigre avec des soupçons de financement illégal du parti. Le trésorier Peter Cruddas est contraint d'abandonner son poste: il vient d'être piégé par des reporters du Sunday Times déguisés en entrepreneurs et à qui il avait promis un accès «de première division» à David Cameron et à ses proches conseillers du 10 Downing Street, en échange d'une donation (illégale) de 250.000 livres.

Dîners privés et bidons d'essence

Deux jours après la démission de son trésorier et des demandes des travaillistes pour une enquête indépendante, Cameron tente d'adoucir la polémique en admettant avoir tenu des dîners privés à Downing Street ou dans sa «maison» de campagne et publie une liste des généreux hôtes. Parmi eux, le designer David Rowland, le financier Michael Hintze ou le directeur du groupe de médias propriétaire du Telegraph. Un scandale qui, pour Ed Miliband, «en dit long sur la conduite et la personne de ce premier ministre et de son gouvernement» et pourrait «laisser (sur eux) une empreinte permanente». Une fois de plus, les Tories apparaissent comme le parti des milieux d'affaires.

Le mardi suivant, après une menace de grève des transporteurs de pétrole engagés dans un bras de fer avec le gouvernement sur des modifications de leurs conditions de travail, les Britanniques se ruent dans les stations essence: Francis Maude, ministre du Cabinet Office, leur a conseillé de garder dans leur garage un bidon d'essence «au cas où». Finalement, les transporteurs ne font pas grève, mais les stations essence sont bien vides et une femme se retrouve sévèrement brûlée alors qu'elle transportait son bidon d'essence jusqu'à sa cuisine.

Le Marie-Antoinette de la tourte

C'est un nouvel échec pour les conservateurs, accusés d'avoir cédé à la panique. Ed Ball, ministre des Finances du cabinet fantôme, estime que Cameron tente de détourner l'attention du budget, de la réforme du système de santé et du scandale du financement. Interrogé par BBC Leeds, il résume: «Le premier ministre s'est réveillé lundi matin en se disant qu'il avait eu le pire week-end depuis son entrée au gouvernement (...) et il s'est dit, pourquoi ne pas détourner l'attention?». De nombreux travaillistes demandent alors la démission de Francis Maude.

Après cette série d'échecs, c'est George Osborne qui revient sous les feux de la rampe. En cause, sa volonté inscrite dans le budget d'augmenter de 20% la TVA sur les snacks chauds à emporter, dont les Cornish pasties, ces tourtes à la viande populaires dans tous les sens du terme: à un travailliste qui lui demande à quand remonte sa dernière tourte, le ministre répond qu'il ne s'en rappelle pas.

L'opinion s'emballe. Cameron s'empresse de préciser qu'il a, lui, dégusté sa dernière tourte à la gare de Leeds. Ed Miliband se précipite pour acheter un lot de 6 chaussons à la saucisse. Le Sun décide de faire du pasty une croisade nationale et lance une pétition. Osborne est alors comparé à une Marie-Antoinette qui dirait à ses sujets ne souhaitant pas être assujettis à un plus gros impôt sur les tourtes chaudes: «Qu'ils les achètent froides!».

Notting Hill contre les marxistes

Derrière ces polémiques et scandales épars, un point commun: le contraste entre classes et l'image d'aristocrates des beaux quartiers londoniens que traîne depuis un moment la coalition au pouvoir. «Les conservateurs ont un parcours typique de l'élite sociale», explique Anne-Marie Motard, professeure à l'université de Montpellier et docteure en civilisation britannique, pour résumer le cas Cameron. Public school (c'est-à-dire école privée), puis Oxford ou Cambridge... Une élite sociale à laquelle l'autre leader de la coalition Nick Clegg appartient également, même si la base des militants Lib-Dem désavoue depuis le premier jour, ou presque, avec l'annonce de la hausse des frais d'inscription à l'université, la coalition.

Et si le parti conservateur est aujourd'hui un énorme machine militante, l'une des plus grosses d'Europe, et qu'il puise une large partie de sa force dans la classe moyenne, il demeure historiquement «le parti des milieux d'affaires, des institutions, de la couronne, de l'aristocratie foncière», rappelle Agnès Alexandre-Collier, universitaire spécialiste des conservateurs post-Thatcher et auteure de l'ouvrage Les Habits neufs de David Cameron.

En face, Ed Miliband n'est pas lui-même le plus prolétarien des leaders politiques (la vidéo de lui et son ministre fantôme en train d'acheter des chaussons à la saucisse a fait sourire) mais son cas est un peu différent, son père ayant été l'un des grands penseurs marxistes de sa génération.

Quand Thatcher et Blair mettent fin aux classes

Au Royaume-Uni, «pendant tout le XXe siècle, siècle des réformes démocratiques, les débats ont été marqués par la remise en question d'un système de classes extrêmement rigide», rappelle Anne-Marie Motard. Des classes que travaillistes et conservateurs ont ensuite tout fait, à partir des années 1980, pour effacer de leur champ de vision.

C'est d’abord la fille d'épiciers Margaret Thatcher qui a voulu remettre à plat ce «concept communiste». Et l'une des ses grandes réussites aura été de faire du parti conservateur un parti aussi attirant pour les classes moyennes que pour les milieux d'affaires.

En 1986, par exemple, le Big bang s'abat sur la City sous la forme d'une série de mesure visant à réduire la mainmise des gamins d'école privée sur la place financière. Et à la suite de ses violents bras de fer industriels, elle a, en un sens, lutté contre la class-ridden society (société rongée par les classes) décrite par George Orwell en réduisant le nombre de travailleurs occupant des postes traditionnels du prolétariat, notamment à la mine.

En 1999, Tony Blair, Premier ministre depuis deux ans, lui embraye le pas en lançant que «la guerre des classes est terminée». Sous sa férule, les travaillistes tentent à leur tour de faire fondre le concept de classes et de se débarrasser de leur image de parti de classe en supprimant symboliquement la clause IV de la constitution du parti, qui contenait toutes les références au socialisme.

Si le concept de classes semble aujourd'hui dépassé, il n'en demeure pas moins que la société britannique est particulièrement clivante: le seul accent du locuteur peut être discriminant, et une «culture de classe», d'après Anne-Marie Motard, demeure. Ainsi que des inégalités de richesse. Le Royaume-Uni est en effet l'un des pays riches les plus marqués par les inégalités entre riches et pauvres: en 2011, une étude de l'OCDE montrait que les inégalités de revenus croissaient depuis les années 1970 à une vitesse supérieure à celle de tout autre pays riche.

«Wait and see»?

Mais pour l'instant, sur le terrain politique et social, c'est la philosophie du «wait and see» qui semble l'emporter, et la contestation paraît confinée à la Chambre des communes et aux titres de presse. Il y a bien eu les manifestations d'étudiants lorsque le gouvernement de coalition a annoncé le triplement des frais d'inscription à l'université, puis des grèves de la fonction publique et le mouvement Occupy Wall St Paul, mais cela reste marginal. Quant aux émeutes urbaines d'août 2011, les études sociologiques s'accordent à dire qu'il ne s'agissait pas d'un mouvement de contestation politique à proprement parler.

Et ce ne sont pas des travaillistes que viendra le changement: aidée par la conjoncture, leur récente progression face aux conservateurs dans les sondages pourrait être de courte durée, et ils ne semblent pas avoir tiré le profit maximum de la situation.

Pour Anne-Marie Motard, «il y a un sentiment de frustration chez certains travaillistes, lié au manque de charisme de Ed Miliband et au programme en lui-même». Un programme qui se veut en rupture avec les années Blair mais qui peine à mobiliser autour d'une alternative, malgré le soutien de l'aile gauche du parti et des principaux syndicats dont bénéficiait Miliband à son investiture. Les travaillistes ne sont en outre pas un parti de confrontation mais plutôt de consensus.

Survivances syndicales

D'ailleurs, si 69% des Britanniques exprimaient, à travers un sondage, leur désaccord avec les conservateurs sur la question de la «taxe sur les tourtes», il semblerait que le désaveu soit général: un récent sondage montrait par exemple que 68% d’entre eux pensent que les donateurs ont une influence sur la politique des conservateurs... mais qu'ils sont un point de plus à penser la même chose des donateurs travaillistes. Les chiffres sont aussi équivalents lorsqu'il s'agit d'estimer l'honnêteté des deux leaders sur leur relation avec les donateurs. 25% des sondés pensent que Cameron est honnête à ce propos, et 24% pensent que Miliband l'est.

Restent les syndicats: si la traditionnelle méthode contestataire à la française (proposition de réforme entrainant grève) n'a pas cours en Grande-Bretagne, et s'ils ont beaucoup souffert des années Thatcher (26% des travailleurs du Royaume-Uni étaient syndiqués en 2010, soit deux fois moins qu'en 1979, âge d'or du syndicalisme britannique), ils ont paradoxalement retiré de ces années une crédibilité liée aux lois imposées par la dame de fer sur la transparence de leur fonctionnement, et tendent à s'étendre au delà des milieux traditionnellement syndiqués, vers la fonction publique (éducation, santé...).

Ils conservent par ailleurs «une capacité de mobilisation dont ils usent avec beaucoup d'économie», explique Anne-Marie Motard. Aujourd'hui, c'est un syndicat enseignant reconnu pour sa détermination qui pourrait adopter une motion de grève. Et il suffit de constater la panique engendrée par une menace de grève des transporteurs pétroliers pour imaginer l'impact qu'une mobilisation de grande ampleur pourrait avoir.

Agathe Ranc

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