Economie

Salaires, consommation: l’exception allemande

Gérard Horny, mis à jour le 09.04.2012 à 7 h 54

Les Allemands obtiennent des augmentations de salaires et achètent des voitures. Le fossé se creuse avec le reste de la zone euro. La Bundesbank s’inquiète déjà des risques d’inflation.

Un sidérurgiste allemand, en 2011. REUTERS/Ina Fassbender

Un sidérurgiste allemand, en 2011. REUTERS/Ina Fassbender

Allemagne qui pleure, France qui rit. Cela, c’était ce que l’on pouvait écrire il y a dix ans, alors que l’Allemagne était «l’homme malade» de l’Europe. La suite de l’histoire est moins drôle pour nous. Certes, l’Allemagne a souffert. Sa cure d’austérité a été sévère. L’évolution comparée des coûts salariaux unitaires (pour les puristes, précisons qu’il s’agit de l’ensemble des secteurs marchands non agricoles) résume bien la situation: selon les calculs de COE Rexecode, sur une base 100 en 2000, l’Allemagne est arrivée à seulement 101 en 2011 contre 126,2 en Espagne, 137,7 en Italie et 122,9 en France.

La différence de maîtrise des coûts saute aux yeux. Les gains de productivité peuvent expliquer une partie de ces écarts, mais, pour l’essentiel, l’explication réside dans la grande faiblesse de l’évolution des salaires outre-Rhin jusqu’à l’année dernière.

Cette reconquête méthodique de sa compétitivité par l’Allemagne a sans doute joué un rôle dans la crise de la zone euro: quand les taux de change ne permettent pas de compenser des écarts croissants de prix de revient, les déséquilibres accumulés de balance commerciale finissent toujours par provoquer des tensions. Mais cela n’est pas toujours facile à expliquer: le langage économique se confond avec celui de la morale, le terme excédent fait penser à vertu et le terme déficit à vice. Et pourtant, un excédent excessif peut avoir des effets aussi déstabilisants qu’un déficit excessif. Les deux doivent être corrigés.

C’est peut-être ce qui est en train de se passer actuellement.

Redémarrage de la consommation allemande

Pendant des années, le moteur de la croissance allemande a été l’exportation, tandis que la demande intérieure était faible. Un basculement est en train de se produire. La croissance attendue pour 2012 devrait être modeste, de l’ordre de 1,2%, après 3,1% en 2011. Elle serait permise par les exportations hors zone euro et une reprise possible de l’investissement à partir de ce printemps. Mais la nouveauté de cette année devrait être le soutien apporté par la consommation privée.

A dire vrai, sur ce point, le phénomène s’est amorcé l’an dernier, avec une hausse des rémunérations de 3,3% qui a plus que compensé les tensions sur les prix (2,5% d’inflation). Mais cette hausse des salaires s’était faite au fil de l’eau, par le jeu des primes et de l’augmentation du nombre des heures de travail. La hausse des salaires résultant des négociations avec les organisations syndicales en début d’année n’était que de 1,7%.

Des salaires en nette hausse

Ce qui change en 2012, c’est une hausse des salaires négociés beaucoup plus forte. Le taux de chômage est tombé à 6,7% en mars, au plus bas depuis la réunification. Sur ce marché du travail qui se tend au profit des salariés, les organisations syndicales sont en meilleure position pour obtenir des augmentations significatives. Les hausses demandées se situent toutes entre 5% et 7%.

Le toujours puissant syndicat de la métallurgie, IG Metall, demande 6,5%. C’est ce que demandait le syndicat Ver.di pour les 2 millions de fonctionnaires fédéraux et communaux (les salaires des fonctionnaires des Länder font l’objet d’une négociation séparée); il a obtenu 6,3 %, mais sur deux ans: une hausse immédiate de 3,5 %, pour compenser la perte de pouvoir d’achat subie en 2011 (à la différence du privé, la hausse de salaires avait été inférieure à celle des prix ) à laquelle s’ajouteront deux hausses de 1,4% en janvier et en août 2013.

Ce résultat donne une idée de la façon dont pourraient se terminer les autres négociations en cours: les syndicats obtiendraient à peu près ce qu’ils voudraient, mais d’une façon échelonnée dans le temps. Les hausses de salaires seraient suffisantes pour conduire à des gains de pouvoir d’achat, mais de façon modérée. Les économistes du Crédit Agricole, par exemple, s’attendent à une hausse moyenne des salaires négociés de 2,5% cette année.

La Bundesbank s’inquiète

Le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, juge «raisonnable» la conclusion de la négociation dans la fonction publique. Mais, pour le président de la Bundesbank, au contraire, elle ne doit pas être «un  étalon pour d’autres secteurs». La banque centrale allemande, comme de coutume, monte au créneau dès que se profile le moindre signe de dérapage inflationniste.

Elle n’est pas seule à s’inquiéter. L’institut IFW, à Kiel, s’inquiète de l’abondance des liquidités injectées dans le système bancaire par la BCE et par la perspective de taux directeur très bas sur une longue période. Selon ses économistes, le risque est grand de formation d’une bulle sur le marché immobilier allemand à un horizon de deux ou trois ans.

De fait, la gestion de la politique monétaire européenne risque d’être compliquée. Depuis la formation de la zone euro, la sagesse économique de l’Allemagne lui a permis d’avoir une inflation basse, qui a tiré vers le bas les taux directeurs de la BCE. Ces taux bas ont d’ailleurs permis aux pays à inflation plus élevée comme la Grèce ou l’Espagne de vivre au-dessus de leurs moyens.

Aujourd’hui, l’Europe du sud doit mener des politiques restrictives qui éloignent tout risque de dérapage des salaires: pendant plusieurs années, ceux-ci vont être abaissés ou, au mieux, maintenus à leur niveau actuel. Au contraire, l’Allemagne est en mesure maintenant d’accorder les revalorisations salariales longtemps refusées.

Mario Draghi tente de rassurer

Cette divergence a des côtés positifs: pendant que la consommation est freinée dans les pays touchés par la crise de la dette souveraine, il est bien que d’autres pays soutiennent la demande. Alors que les immatriculations de voitures neuves ont chuté de 21,7% au premier trimestre en France, elles ont augmenté de 1,4% en Allemagne. C’est un élément stabilisateur important. Mais, si l’inflation doit être un jour prochain un problème dans la zone euro, ce sera en Allemagne, comme le craignent la Bundesbank et l’IFW. Et ce retournement de situation est assez mal vécu outre-Rhin. Comme le souligne Alain Henriot, économiste de COE-Rexecode, «si l’on souhaite qu’une reconvergence des coûts de production s’opère, les pays du Sud doivent naturellement faire les efforts nécessaires, mais l’Allemagne doit aussi accepter un peu d’inflation». Elle n’en est pas encore là!

Le nouveau président de la BCE, Mario Draghi, a bien vu le danger. Il multiplie les propos rassurants: la BCE, est-il écrit dans le communiqué publié après la réunion du Conseil des gouverneurs du 4 avril, accordera «une attention particulière à tout signe de répercussion du renchérissement de l’énergie sur les salaires, les bénéfices et la fixation des prix en général , comme si ce risque existait ailleurs qu’en Allemagne.

Interrogé par le Bild, il se lance dans un panégyrique du modèle allemand qui fait bondir Jacques Attali, mais s’explique très bien dans le contexte actuel: si la BCE veut mener une politique assez souple pour permettre à tous les Etats européens de mener à bien leurs programmes d’ajustement budgétaire sans sombrer dans la dépression, elle a besoin de l’appui des dirigeants allemands. L’importance de l’enjeu justifie quelques compliments sans doute un peu excessifs ...

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