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Le Terroir parisien: la «simple table» de Yannick Alleno

Temps de lecture : 4 min

Au Terroir parisien, dans un décor de zinc, de bois, de cuir, façon entrepôt, un brin surprenant, Alleno ressuscite un corpus de recettes de la tradition brasserie et bistrot que tout gourmet aura plaisir à savourer.

Le Terroir parisien © Jean-François Mallet
Le Terroir parisien © Jean-François Mallet

Au rez-de-chaussée de l’immeuble de la Mutualité, à Paris, le chef trois étoiles du Meurice, Yannick Alleno, vient d’ouvrir une «simple table» dans un décor de bistrot contemporain spécialisé dans les produits et recettes de l’Ile-de-France, une heureuse initiative.

L’offensive du grand chef français en direction de la cuisine populaire se poursuit au Quartier Latin grâce aux recherches, à l’expérience et à la créativité de ce cuisinier au savoir encyclopédique, né dans une banlieue ouvrière –les racines de son répertoire– de la cuisine pour le peuple au Terroir parisien.

L’urbanisme à tout va, le béton, l’exode rural ont eu raison des campagnes verdoyantes, repoussées de plus en plus loin de la ville, et réduites aujourd’hui, autour de Paris, à une poignée d’hectares. Sauvegarder ce patrimoine agricole a débouché sur l’invention de ce bistrot new look où la carte des plats mitonnés par le chef adjoint Éric Castandet, disciple d’Alleno depuis Drouant, redonne vie à des produits d’exception: la menthe poivrée de Milly-la-Forêt, les pêches de Montreuil, le safran du Gâtinais, le chou de Pontoise, l’agneau de chez Morisseau (pour le navarin), le merlan de Bercy, l’artichaut de Paris et le brie et le beurre de Meaux.

Navarin d'agneau © Jean-François Mallet

Initié pour un beau livre de recettes paru en 2009, ce travail d’investigation en direction des producteurs, des éleveurs, des fromagers, des maraîchers s’est concrétisé par la revalorisation de préparations parisiennes, certaines revisitées comme la soupe à l’oignon allégée (7 euros), le potage Saint-Germain aux croûtons dorés (7 euros), le potage Billy-by aux moules et au safran du Gâtinais, recette historique de Maxim’s (13 euros), les bouchées de champignons de Paris aux escargots (10 euros), le radis-beurre (6 euros), le pâté en croûte de Houdan inséré dans la planche de charcuteries et de petits pâtés avec le jambon blanc de Paris, le persillé, le boudin noir, le fromage de tête (11 euros par personne, bon prix) et le jambon-beurre (6 euros, le meilleur de Paris), un mini casse-croûte.

Au Terroir parisien, dans ce décor de zinc, de bois, de cuir, façon entrepôt, un brin surprenant, Alleno ressuscite un corpus de recettes de la tradition brasserie et bistrot que tout gourmet aura plaisir à savourer –aux antipodes de la cuisine miniature, moléculaire et non identifiable.

Simple ne veut pas dire facile

On mange vrai. Qui ne se régalerait pas de l’exquise raie aux câpres et beurre noisette (18 euros), de la sole braisée à la duxelle de gros champignons de Paris (25 euros), de la matelote de poissons «Bougival» (19 euros), du bœuf miroton oublié, cerné de pommes à la vapeur (16 euros), de chou cabus farci (14 euros) et d’une pièce de bœuf français sauce Bercy au vin (18 euros)? Voici des nourritures de base, sorties du Larousse culinaire, exécutées avec doigté, goût et précision.

Côté gestuelle, cette simplicité n’est que d’apparence, le chef au piano le dit bien: il y a de la complexité dans la façon de braiser la sole ou de cuire les légumes du navarin mouillé de son jus. Simple ne veut pas dire facile, en cuisine.

Des cinq garnitures, on notera la douceur des prix, en ces temps de crise: la pomme purée à 4 euros, les haricots verts à 6 euros, les épinards de Montfermeil à 4 euros, tout comme les pommes allumettes bien croquantes.

De l’artisan charcutier au palais affûté, Gilles Vérot, Alleno et Castandet proposent le museau vinaigrette à tomber (8 euros) et le pâté Pantin farci à la viande, disparu des cartes (12 euros).

Ah la cuisine canaille et ses trouvailles!

Clin d’œil au hot-dog américain (chien chaud), voici le «veau-chaud», la baguette garnie de tête de veau, escortée de la sauce gribiche (9 euros): une entrée originale qui ouvre l’appétit.

Le veau-chaud © Jean-François Mallet

Au Terroir parisien, non seulement l’addition est honnête, de 30 euros à 60 euros, mais les préparations sont finement ciselées, goûteuses, agréables à l’œil –et surtout généreuses. Au diable les portions minimalistes qui vous laissent sur votre faim.

Côté gâteries, le Saint-Victor, réplique crémeuse du Saint-Honoré à la carte du Meurice (7 euros), la mousse au chocolat à la clémentine confite (7 euros), la tourte feuilletée de pomme, crème de la ferme de Viltain (7 euros), la poire au «miel béton» (7 euros), le baba au Grand Marnier, crème chantilly (7 euros) et la brioche «Nanterre» perdue, glace vanille (7 euros): on termine en beauté.

Ce type de restauration accessible au plus grand nombre n’est en rien pour Alleno un effet de mode, une adresse dans l’air du temps, façon Coq Rico ou Aux Lyonnais (menu à 18 euros) d’Alain Ducasse. Pour le brun Yannick au physique de beau mec, un maquereau juste assaisonné peut donner du plaisir comme un bar de ligne ou un saumon sauvage. Tout est dans la quête du bon produit et son traitement: on peut éprouver une délicate volupté avec une sauce gribiche bien marquée en saveur. Idem pour le bouillon de la soupe à l’oignon de la carte, et le potage aux poireaux et pommes de terre à l’anguille fumée (8 euros) est sans rival à Paris.

Une nouvelle modernité

L’enfant de la périphérie ouvrière –son père était bistrotier-limonadier à Puteaux– s’est souvenu de sa modeste adolescence gourmande comme Antoine Westermann, chez Drouant, de la choucroute au Riesling de sa mère.

D’où chez Alleno, très grand chef, formateur hors pair, cette volonté de se rapprocher de son terroir francilien, une heureuse plongée dans le temps: la mémoire, tremplin de la création culinaire. Et s’il prône encore au Meurice, à Courchevel (le Cheval Blanc) et au Royal Mansour de Marrakech la haute cuisine pour «grandes tables», il ne s’y cantonne pas ailleurs. Sur les dix-sept restaurants qu’il gère dans le monde –à Taipei, à Dubaï, à Pékin, à Beyrouth– Alleno privilégie les préparations de tradition détournée qui trouvent une nouvelle modernité, et des additions décentes.

Dans Yam, le magazines des chefs qu’il a conçu, il montre par l’image et le texte une vingtaine de plats signature: salade de saumon fumé de Norvège comme à Oslo, mousseline de cuisses de grenouilles, beurre de ciboulette, fondue de tomates, œufs frits et lentilles, saint-jacques au four au beurre de parmesan et tomates au basilic, épaule d’agneau au cumin, fondue de carottes aux grains de raisins à la coriandre, tarte Bourdaloue, poires et crème d’amandes. «De la cuisine au quotidien», souligne le chef du Meurice, l’âme du Terroir parisien qui a inventé un logo évocateur de sa manière innovante STAY (Simple Table Alleno Yannick) qu’il veut développer en France et ailleurs.

De la restauration de qualité pour tout le monde, les plus valeureux ténors de la cuisine noble française –«légitime», note Alleno– entendent diversifier leur savoir et compositions afin de mieux nourrir leurs frères humains à des tarifs décents.

Nicolas de Rabaudy

Nicolas de Rabaudy

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