France

La cocaïne, une passion moderne

Pierre Ancery, mis à jour le 12.04.2012 à 7 h 12

Malgré une altération de son image auprès des consommateurs, la cocaïne se banalise dans la société française. Drogue de la performance, elle colle parfaitement à l'époque.

Valerie Everett / Flickr CC BY-SA 2.0

Valerie Everett / Flickr CC BY-SA 2.0

Deuxième produit illicite le plus consommé en France après le cannabis, la cocaïne est l'objet d'un rapport publié par l'OFDT (Observatoire français des drogues et des toxicomanies). Intitulée Cocaïne, données essentielles, cette monographie de 232 pages, la première sur ce stupéfiant, dresse plusieurs constats.

D'abord, elle indique que la dernière décennie a été marquée par une banalisation de  l'usage de la cocaïne. Depuis quinze ans, sa consommation n'a pas cessé d'augmenter. En France, 1,5 million de personnes l'ont déjà testée (cinq fois plus en 2010 qu'en 1992) et 400.000 en consomment au moins une fois dans l'année (trois fois plus en 2010 qu'en 2000). Cette évolution concerne toutes les catégories socioprofessionnelles.

Comme l'explique le Dr William Lowenstein dans la préface du rapport :

«Elle s'est extraite des ghettos dorés initiaux pour s'introduire dans tous les milieux comme l'avaient fait, bien avant elle, le tabac, l'alcool et le cannabis.»

Deuxième enseignement du rapport de l'OFDT: l'image de la cocaïne auprès des consommateurs s'est altérée. Longtemps considérée comme une drogue peu dangereuse, elle est de plus en plus perçue comme nocive par les usagers les plus expérimentés, qui évoquent les conséquences sur la santé, la baisse du plaisir à force d'en consommer et celle du rapport qualité/prix.

Cela signifie-t-il que son image auprès des usagers était positive auparavant? En réalité, la perception de la cocaïne a beaucoup évolué depuis son apparition en France, au XIXe siècle. Comme toutes les drogues, elle reflète la sensibilité d'une époque : son image comme sa consommation ont énormément varié d'une période à l'autre.

Une drogue historiquement marginale

Il faut se rappeler par exemple qu'à l'origine, la cocaïne était considérée comme un médicament miracle. Freud, en particulier, l'a un temps conseillée comme traitement contre la neurasthénie ou comme remède contre les addictions à l'opium, à la morphine et à l'alcool, avant de la proscrire en 1887.

Ce n'est qu'au début du XXème siècle que son usage a commencé à être condamné par les médecins et par la justice, à mesure que la notion de toxicomanie émergeait. Sa consommation «en société» fut interdite en France pour la première fois en 1916.

Entre les années 1910 et 1930, on la rencontrait cependant dans le monde de la nuit, à Montmartre, dans les cercles artistiques et les bordels, et au sein de certains cercles favorisés. Parallèlement, et alors même que sa consommation restait extrêmement marginale, elle a commencé à inquiéter les autorités publiques et à susciter un véritable emballement dans les médias, ces derniers lui imputant de prétendus ravages dans l'édifice social. La loi de 1970 en a interdit formellement l'usage privé.

Son retour en grâce dans l'espace festif est assez récent. En effet,  la seconde moitié du XXe siècle a vu l'apparition de nouvelles drogues qui l'ont supplantée parmi les amateurs. Dans les années 60, ce sont le haschich et le LSD qui ont commencé à se répandre dans une partie de la jeunesse.

Pour leurs idéologues, la consommation de drogues s'inscrivait alors non seulement dans la recherche d'un «ailleurs» psychédélique, mais aussi dans une lutte collective contre la société bureaucratique, capitaliste et conventionnelle : fumer de la marijuana était (aussi) un acte politique. Dans les années 70, l'héroïne apparut et se diffusa sur la décrue du gauchisme et des mouvements sociaux.

Ce n'est que dans les années 80 que la cocaïne est revenue «à la mode». Drogue des yuppies new-yorkais et des fêtards opulents, leur archétype est Patrick Bateman, le héros d'American Psycho de Bret Easton Ellis, qui en prend à chaque page ou presque. Dans les années 90, sa diffusion s'est étendue à des sphères sociales plus larges: d'abord introduite dans le milieu de la musique techno, sa présence s'est élargie à l'espace festif en général (bars, discothèques, soirées entre amis). Une tendance confirmée au cours des années 2000, comme le montre le rapport de l'OFDT.

La drogue de l'ère individualiste

Pourquoi certaines drogues sont-elles populaires à une époque et pas à d'autres? Rares sont les chercheurs qui ont essayé de dégager le sens de ces évolutions. Parmi eux, le sociologue Alain Ehrenberg, qui s'est intéressé aux malaises individuels dans la société moderne dans Le Culte de la performance ou La Fatigue d'être soi. Dès 1991, dans l'ouvrage Individus sous influence, il avait tenté de donner une lecture anthropologique globale de la question des drogues. Son analyse est toujours d'actualité.

Pour lui, l'usage des drogues est au cœur de la sensibilité contemporaine. Ainsi, l'essor des drogues psychostimulantes (cocaïne, ecstasy, amphétamines) est à relier à la condition moderne de l'homme occidental. Alain Ehrenberg distingue en effet les sociétés non modernes, au sein desquelles les drogues sont utilisées dans le cadre de rites religieux et dans un but médical, des sociétés modernes, dans lesquelles les consommateurs recherchent des expériences qui produisent et révèlent les rapports que l'individu entretient avec lui-même et avec autrui.

Rien à voir, donc, entre le mystique soufi du XIIe siècle qui utilise le haschich pour transcender le monde matériel et s'élever vers le divin, et le jeune noceur contemporain qui prend de la MDMA avant d'aller draguer dans une boîte de Pigalle, de Brooklyn ou de Kreuzberg.

On s'en serait douté, mais Alain Ehrenberg va plus loin. Selon lui, les drogues contemporaines seraient avant tout des réponses techniques —voire industrielles— au phénomène de l'indétermination démocratique: c'est-à-dire le processus qui, depuis la fin de l'Ancien Régime et la disparition des grands cadres collectifs, pousse chacun à inventer sa propre histoire, à trouver sa place dans la société par lui-même au lieu de se la faire dicter par les dieux, la nature ou le statut hiérarchique.

Dans une société de plus en plus individualiste, les gens sont désormais tenus d'assumer seuls la responsabilité de leur destin. Il n'appartient plus qu'à eux de produire le sens de leur existence, de mener un «projet de vie» et de se montrer particulièrement performants. Et ce, dans tous les domaines de leur existence : professionnel, social, affectif, sexuel, physique. Ce qui génère bien sûr toute une série d'angoisses et de peurs de l'échec.

Un outil de résistance psychique ?

De ce fait, les drogues apparaissent comme «une manière d'alléger le poids que nous devenons pour nous-même dans des rapports sociaux qui exigent de plus en plus que chacun se fonde et se contrôle lui-même». Elles seraient une béquille, une sorte de «multiplicateur artificiel de l'individualité», «un artifice pour fabriquer de l'individu, une chimie de la promotion de soi» qui aurait plus à voir avec le dopage qu'avec la fuite dans l'irréalité.

En somme, une potion magique faite pour résister psychologiquement et physiquement à des contraintes sociales lourdes, le corps devenant dès lors une simple «esquisse à corriger», selon l'expression de l'anthropologue David Le Breton.

Si on examine les effets de la cocaïne, on constate qu'ils correspondent particulièrement à cette attente: euphorie, exaltation de l'humeur, impression de grande efficience, d'hyper-acuité mentale, sentiment de plaisir, surcroît d'énergie, diminution des inhibitions sociales. Le temps d'une prise, la cocaïne donne l'illusion d'être ce surhomme à la conscience augmentée et aux potentialités infinies, qui d'après Ehrenberg incarne l'idéal de l'homo festivus contemporain.

Cette problématique est bien illustrée par le film Limitless avec Bradley Cooper et Robert De Niro, sorti l'an dernier. Le protagoniste de Limitless est un écrivain raté et fauché qui vient de se faire larguer par sa copine, mais dont la vie est bouleversée grâce à une mystérieuse drogue surpuissante qui booste ses capacités cognitives et sa confiance en lui.

Aussitôt avalée, il devient capable de séduire n'importe quelle femme en cinq minutes, d'écrire un livre en une nuit et de s'enrichir en une semaine grâce à ses facultés décuplées. Bref, la drogue lui permet de se conformer instantanément à tous les critères de réussite sociale en vigueur... jusqu'à ce que le manque se fasse sentir.

http://www.youtube.com/watch?v=cor9IdjyOuE

Une distinction licite/illicite arbitraire ?

Il n'empêche: aujourd'hui, la cocaïne est très mal perçue par les Français. 89% d'entre eux en jugent la consommation dangereuse dès le premier usage. Cette drogue ne bénéficie pas de l'indulgence que la société porte depuis toujours à l'alcool. Celui-ci, en effet, a toujours été licite et est profondément inscrit dans l'échange social en tant que moyen de communiquer et de sortir de soi. A l'inverse, les drogues illicites sont généralement perçues sur le mode du repli sur soi et du refus de la société. 

Selon Henri Bergeron, chercheur à Sciences Po et au CNRS, auteur d'une Sociologie des drogues (2009), cette distinction juridique entre produits légaux et illégaux relève de l'arbitraire social et culturel. Il rappelle que des substances légales comme le tabac, l'alcool ou les médicaments psychotropes (antidépresseurs, anxiolytiques, hypnotiques) agissent eux aussi sur la conscience et peuvent conduire à la dépendance :

«Il n'existe pas, en vérité, de nécessité médicale, psychopathologique ou pharmacologique, qui puisse justifier seule des classements juridiques des stupéfiants.»

Dans une société où les drogues sont conçues comme des automédications de l'anxiété, où l'alcool est consommé comme un facilitateur d'échange social et où les médicaments psychotropes sont utilisés pour s'adapter à un monde du travail de plus en plus exigeant, il est vrai que la frontière entre substances licites et illicites est devenue plus floue. Ce qui n'empêche pas le débat autour des drogues de rester toujours aussi fermé. Depuis la loi de 1970, le cadre législatif français n'a pas évolué et le sujet est totalement absent de la campagne présidentielle.

Pierre Ancery

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Pierre Ancery (15 articles)
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