France

Richard Descoings, agitateur de l'enseignement français

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 05.04.2012 à 18 h 41

Le directeur de Sciences Po, mort mardi, avait bouleversé l'Institut d'études politiques, mais aussi au-delà.

Richard Descoings à Paris en juin 2009 REUTERS/Philippe Wojazer

Richard Descoings à Paris en juin 2009 REUTERS/Philippe Wojazer

Depuis la nuit de mardi à mercredi (c’était la journée à New York), l’annonce de la mort du directeur de Sciences Po (dont la cause est encore inconnue) arrache des larmes à bon nombre d’élèves et anciens de l’établissement de la rue Saint-Guillaume. Et beaucoup de ceux qui n’ont jamais mis un pied à l’Institut d’études politiques parisien ignorent sans doute que, au-delà de cette «secte» de gens étranges qui avaient fait de leur directeur un démiurge et témoignent aujourd’hui que «Richie» a changé leur vie, les réformes que Richard Descoings menait à Sciences Po ne concernaient pas seulement Sciences Po.

Elles concernaient en réalité tout les élèves de France, faisaient écho à des débats qui parcouraient tout l’enseignement du pays. Les controverses qui avaient entouré ses différentes mesures depuis sa nomination à la tête de l’école en 1996 ne reflétaient pas un simple intérêt pour une école parisienne qui berce les classes politiques françaises; elles reflétaient les questionnements de tout le pays sur la façon d’améliorer la mixité sociale, de lutter contre les discriminations territoriales, de préserver les bonnes traditions de l’enseignement français en l’adaptant au monde actuel.

«Richard Descoings avait fait de Sciences Po un laboratoire», convient Denis Kambouchner, professeur de philosophie à l'université Paris I, président du jury d'agrégation externe de philosophie et co-auteur de L’Ecole, le Numérique et la société qui vient (Mille et Une Nuits). Tout n’est pas à garder de ce qu’a fait Sciences Po, il y a des choses qu’il ne faudrait pas imiter, comme la suppression de la culture générale au concours d’entrée. Mais indubitablement Richard Descoings a réussi quelque chose en terme de dynamisme».

Mixité sociale

Une grande partie de la réflexion de Richard Descoings était tournée vers la volonté de donner sa chance à tous. «C’est une réflexion qu’il avait gardé de son parcours personnel, explique Cyril Delhay professeur à Sciences Po et ancien responsable du programme Egalité des chances à l'IEP, de son expérience de conseiller technique pour les questions d'éducation au cabinet de Michel Charasse, ministre délégué au Budget, de chargé de mission dans le cabinet de Jack Lang au ministère de l'Éducation nationale et de la Culture, où il était responsable des questions budgétaires de l'Éducation nationale.» Celui qui a côtoyé Descoings pendant des années rappelle:

«Dès ses premiers jours à Sciences Po, il était très attaché à cette idée de mixité sociale. Il avait le souci, à l’échelle où il se trouvait, d’agir pour que les choses changent. Il s’attaquait à des points de blocage: c’est toujours inconfortable, cela soulève des réticences. Mais il avançait avec la détermination de celui qui pense défendre une cause juste.»

Au printemps 2001, quand l’IEP annonce la création de Conventions éducation prioritaire (CEP), conclues avec des lycées situés en zone d'éducation prioritaire (ZEP), le débat qui s’ouvre en France est virulent. C’est une expérience perçue comme la première instauration d’une discrimination positive dans l’enseignement en France.  

«C’était de l’élargissement d’opportunités. Il préférait qu’on ne parle pas de discrimination positive mais de lutte contre la discrimination négative», sourit Jean-Michel Blanquer, directeur général de l'enseignement scolaire (DGESCO) au ministère de l'Éducation nationale et ancien recteur de l'Académie de Créteil, qui a travaillé avec Descoings pour l’instauration de ces conventions dans son académie, mais qui fut aussi son ami:  

«Pour moi, il y avait une inspiration toute simple et qui était la bonne: élargir les possibilités pour tous les élèves, et montrer le chemin grâce à Sciences Po.»

S’il y avait une diversification des élites, il pouvait y avoir une diversification générale.

«C’est un enjeu qui se pose pour l’ensemble de la société. D’ailleurs la France s’interrogeait depuis longtemps et surtout depuis les années 1970 beaucoup de travaux sociologiques abordaient le problème du manque de mixité sociale. Mais personne ne faisait rien.»

Pour Jean-Michel Blanquer, c’est d’ailleurs en partie grâce à Richard Descoings si d’autres grandes écoles ont cherché des mécanismes pour améliorer la promotion sociale.  

«Les IEP de province ont ensuite mis en place une aide aux élèves du secondaire pour qu’ils aient plus de chances de réussir le concours. C’était un autre fonctionnement, mais Descoings avait lancé la question sur le terrain du concret.»

En dix ans, la part des enfants d'ouvriers à progressé de 3,5 points passant de 1% à 4,5%, celle des enfants d'employés de 5,5 points, de 2% à 7,5%, relève une étude menée en 2011 à l'occasion des dix ans des conventions, précisant que «sans les Conventions éducation prioritaire, la situation sociale dans chaque promotion d’étudiants de Sciences Po aurait été nettement moins ouverte».

C’est aussi grâce au directeur de Sciences Po, estime Blanquer, qu’ont été instaurées les Cordées de la réussite, en 2008. Lancées dans le cadre de la dynamique Espoir banlieues, ces «Cordées» ont pour objet d’introduire une plus grande équité sociale dans l’accès aux formations d’excellence grâce notamment au financement d’une organisation solidaire et en réseau des acteurs éducatifs, la définition d’un périmètre d’action englobant l’ensemble du secondaire dans les milieux modestes, la mise en place de tutorat, la création d’internats d’excellence…

«Les conventions ZEP ont vraiment créé une émulation au sein de l’Education nationale», insiste le directeur général de l’enseignement.  

Sciences Po, une marque à part

Certaines actions de Richard Descoings, moins polémiques, font rêver d’autres branches de l’enseignement français. «L’encadrement un peu perfectionné des étudiants, la vie collective, de groupe plus intensive, ce sont des choses qu’il serait bon de voir instaurées dans le reste des universités», estime Denis Kambouchner. «Sciences Po dispose de revenus dont ne disposent pas les autres universités, donc ce n’est pas toujours simple, mais il est bon d’y réfléchir.»

Le philosophe liste quelques autres points positifs, comme les conférences prestigieuses.  

«On attendrait qu’il soit possible d’organiser l’équivalent dans un cadre universitaire. Il y a de ce point de vue là une vraie réussite de Sciences Po. Et j’attends très impatiemment que dans les universités on puisse créer des structures qui fonctionnent également. C’est toute une vie d’institution qu’il faudrait mettre en place.»

La façon dont Sciences Po a présenté son nom comme une marque traverse aussi l’enseignement français, ajoute Denis Kambouchner. Un élève s’inscrit dans un master dont il sait que le nom sur son CV sera positif. Comme on fait Harvard ou Yale aux Etats-Unis, on s’inscrit à Sciences Po également pour la marque (mais avec des droits de scolarité proportionnels aux revenus). «Cela a créé un appel, analyse le philosophe. De plus en plus on tend à créer des masters dans les universités, avec un esprit de collectivité des étudiants.»

Mais les limites sont assez strictes à la généralisation du procédé. «Dans les facs, des questions de normes d’encadrement interviennent, des questions de réglementation des diplômes.» Les diplômes délivrés à la fac obéissent à des textes nationaux, qui précisent un montant d’heures, un curriculum précis. «Il est difficile de créer un espace de liberté. Pour s’affranchir des contraintes, il faut créer des diplômes d’université. Et les financer.»

La réforme du lycée

Richard Descoings se préoccupait concrètement d’une action au-delà de Sciences Po. Il l’avait montré en acceptant de remettre un rapport sur la réforme des lycées à Nicolas Sarkozy. Là encore, ses propositions, en partie très controversées, faisaient le lien entre son action menée à Sciences Po et ce qu’il espérait voir réalisé dans l’ensemble de l’enseignement.

«L’idée de la réforme du lycée, c’était notamment de rendre le secondaire mieux adapté au monde du travail, et que l’on puisse y amorcer une spécialisation», rappelle Clément Reyne, ancien conseiller de Xavier Darcos au ministères de l'Education nationale, qui avait eu l’occasion de travailler avec Richard Descoings avant que ce dernier ne remette son rapport.  

«Cela collait notamment avec ce que Descoings avait fait à Sciences Po avec des masters professionnalisant. Longtemps Siences Po, c’était simplement pour se cultiver: apprendre l’histoire et les sciences politiques, mais il fallait faire autre chose en parallèle pour apprendre un métier.»

Exemple: le métier d’avocat. Longtemps réservé aux diplômés en droit, l'examen d'entrée du barreau pour devenir avocat est accessible depuis 2007 aux diplômés de certains masters de Sciences Po. Une décision violemment critiquée, jugée comme un «coup de force» par de nombreux professeurs des facultés de droit. Jusqu’à cette date, les étudiants de Sciences Po désirant revêtir la robe devaient suivre leurs études de droit en parallèle.

«Cette professionnalisation, Descoings aspirait à l’insuffler au lycée en ancrant davantage l’enseignement dans le réel», précise Clément Reyne.

Il y avait d’ailleurs contribué dans la réforme, même si celle-ci ne retenait pas toutes ses propositions. «Les programmes sont beaucoup axés sur la sensibilisation des élèves à tel ou tel grand thème contemporain, comme le développement durable, les enjeux des nouvelles technologies, explique Denis Kambouchner. Les diverses matières sont un peu absorbées par des thèmes un peu transversaux extrêmement dignes d’intérêt mais qui ne devraient pas être enseignés au détriment d’un socle déterminé.»

On bute sur l’une des réformes les plus récentes que Descoings avait mise en place: la suppression de la culture générale au concours d’entrée à Sciences Po, que Descoings percevait comme une épreuve particulièrement discriminante, favorisant les enfants dont les dîners de famille entendaient résonner les noms de Camus et de Sartre. «Cette mesure entérine l’abandon de la préoccupation de la culture générale dans l’enseignement secondaire», souligne le philosophe.

«Cette culture générale ne doit pas forcément être figée, mais elle doit être une préoccupation constituante de l’enseignement secondaire. J’étais contre cette décision prise par Richard Descoings, qui, je crois, confirme une tendance générale de la société française de se détourner de ce socle.»

Même certains de ses proches remettaient en cause cette décision, plus décriée encore que beaucoup d’autres. «Les malheureux étudiants, auxquels on inflige ce traitement niveleur, et parmi lesquels il se trouvera sans doute des Camus assassinés, sont les seuls à faire les frais de la passion égalitaire du directeur», écrivaient les philosophes Chantal Delsol et Jean-François Mattei dans une tribune du Figaro.

Bonne ou mauvaise, c’était là encore une mesure faisant écho aux débats qui agitaient le reste de la société française. Pas seulement une école pour élites nichée au cœur de Saint-Germain-des-Prés.

«Son exigence peut-être la plus grande était de ne pas se laisser aller à l’inertie. Dieu sait ce que ça lui a coûté d’énergie, de combats», remarque Cyril Delhay.  

«Mais quand on prend des décisions controversées, que l’on change les termes du débat, cela profite à tout le monde. Il débattait, portait les contradictions au plus haut niveau de l’enseignement. Ce qu’il a fait a dépassé Sciences Po.»

A tel point que les candidats de tous bords lui faisaient de l'oeil. Après que Nicolas Sarkozy lui avait confié la mission sur le lycée, cela avait été au tour de François Hollande de l'intégrer comme expert au sein d’une commission créée par l'entourage du candidat socialiste pour travailler sur les discriminations.

Charlotte Pudlowski

N.B.: L'auteure de ce papier a elle-même fait partie de «la secte» pendant deux ans en intégrant le master de journalisme de Sciences Po.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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