France

Le PS a un programme!

Robert Landy, mis à jour le 06.10.2010 à 17 h 52

En signant le «Manifeste» des 27 partis sociaux-démocrates européens, il affiche une unité et tente d'éviter le «tout sauf Sarko».

Meeting du 13 mai à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Meeting du 13 mai à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes

«Changer là-bas pour changer ici». En ouvrant par cette petite phrase le meeting du 13 mai au Cirque d'Hiver, Jean-Christophe Cambadélis se plaçait dans la continuité des campagnes européennes des grands partis d'opposition depuis l'instauration de ce scrutin en 1979: un franc appel au vote-sanction, mélangeant l'avertissement adressé au pouvoir et la préparation des grands scrutins nationaux, sans grands égards pour les enjeux réels du vote.

Fragilisé par ses déchirements internes, le Parti socialiste tente de rassembler le cœur de son électorat. L'hommage appuyé aux luttes sociales en cours, la tribune laissée aux chercheurs en colère, les protestations contre les suppressions d'emploi dans la fonction publique sont autant de signes que Martine Aubry entend adresser à l'électorat traditionnel du PS, régulièrement tenté de le déserter depuis 2002. En reconstituant ce socle, la Première secrétaire compte sans doute préparer les échéances futures — et au passage écarter le spectre du retour de Ségolène Royal, à qui elle n'a pu s'empêcher de décocher quelques piques acerbes.

Mais si à trois semaines de l'élection, le discours du «vote sanction» n'a toujours pas permis à la campagne du PS de «décoller» — contrairement au scrutin précédent de 2004 — il reste à Martine Aubry une dernière carte: celle de l'européanisation du débat.

En effet, le Parti socialiste tente pour la première fois de donner à sa campagne une véritable tonalité européenne. La premier secrétaire est parvenue à vaincre les réticences de son aile gauche, dont l'expression critique a été mise en sourdine par la nomination de Benoît Hamon comme porte-parole, pour imposer pour unique programme le «Manifeste» [PDF] des 27 partis sociaux-démocrates européens, pourtant jugé trop modéré par les anciens «nonistes». Elle impose donc une ligne résolument pro-européenne à une formation politique qui, en 2005, semblait irrémédiablement divisée en deux blocs idéologiquement opposés. En témoigne par exemple l'hommage appuyé rendu au Cirque d'Hiver à l'élargissement de l'Union européenne aux pays d'Europe centrale et orientale, longtemps pourfendu à mots couverts par une partie des troupes socialistes.

Face à une UMP sans projet clair, un Modem faisant de l'anti-sarkozysme son principal cheval de bataille et des listes d'ultra-gauche réduites à la protestation, le PS peut se targuer d'être l'unique formation politique à se présenter aux électeurs avec un projet politique de dimension transnationale. Par contraste, l'UMP, dont l'électorat affichait pourtant une unité impressionnante lors du référendum de 2005, se place dans une perspective hexagonale en axant sa campagne sur la fidélité au leadership personnel exercé par Nicolas Sarkozy — donc sur l'influence de la France à Bruxelles — durant la présidence française de l'UE.

Certes, le discours du PS trahit souvent un malaise persistant face au grand marché européen et à la «concurrence libre et non faussée», qu'il a pourtant lui-même mis en place en négociant le Traité de Rome en 1956 puis l'Acte Unique en 1986. Orphelin de l'Europe politique et des espoirs déçus du Traité de Maastricht, qu'il fit ratifier par un vote populaire, sa vision de l'Europe a du mal à s'ajuster aux réalités de l'Europe à 27. Ainsi, «l'Europe sociale» qu'il préconise reste marquée par une certaine méfiance envers les pays les moins riches de l'Union: à mots couverts, leur participation au marché unique reste soupçonnée de nuire aux intérêts des salariés français, alors même que cet élargissement a nettement profité à l'ensemble de l'Union depuis 2004 comme l'avaient toujours soutenu ses défenseurs.

Mais en adoptant leur «manifeste» électoral, les 27 formations sociales-démocrates ont effectué un pas en avant important et une contribution utile à la formation d'un espace public européen. Le projet contient tout d'abord un «plan de relance» alternatif à celui concocté par la Commission européenne, qui s'est bornée à agréger les initiatives nationales. Il formule ensuite une série de propositions dans tous les domaines de compétence de l'Union européenne - certaines timides ou floues, reflet du consensus difficile face à la diversité interne de la social-démocratie européenne; d'autres au contraire audacieuses, comme celles qui concernent le renforcement de la régulation financière, le projet d'une directive-cadre protégeant les services publics, un «accord européen pour les salaires» conçu comme le prélude à un salaire minimum commun, ou un vaste plan d'investissement dans «l'économie verte».

Réunir un consensus sur de telles propositions était tout sauf évident et n'a été possible que grâce aux efforts de longue haleine du président du Parti des socialistes européens, l'ancien Premier ministre danois Poul Nyrup Rasmussen, et de l'Allemand Martin Schulz, emblématique président du groupe parlementaire.

Dans cette tentative d'européaniser le débat, ce sont les autres formations politiques qui apparaissent en retrait: les positions actuelles du Modem l'éloignent de plus en plus de ses alliés libéraux ; les Verts affichent une ligne résolument européiste mais leur poids politique est faible, à l'exception quelques Etats membres; la «gauche de la gauche» oppose un front du refus à l'Europe actuelle sans autre perspective que la défense de l'Etat providence national; enfin, les conservateurs du Parti populaire européen, qui dominent le Parlement et la Commission, préfèrent s'en tenir à leurs perspectives nationales respectives faute d'un bilan à mettre en valeur auprès des électeurs.

Le PS est-il pour autant fondé à se présenter comme «le seul vote utile» aux élections européennes, voire à promettre une «réorientation à gauche» de la construction européenne? En réalité, le contexte lui est tout sauf favorable: malgré la crise financière et ses conséquences, la social-démocratie ne progresse nulle part, le Parlement européen restera quoi qu'il arrive dominé par le PPE, et les gouvernements se sont déjà mis d'accord pour reconduire à son poste le président actuel de la Commission européenne, José Manuel Barroso.

Mais par petites touches, la petite musique des sociaux-démocrates européens pourrait peser sur les orientations des cinq prochaines années. En fonction du nombre de députés qu'ils enverront à Strasbourg, ils pourraient bloquer la reconduction de José Manuel Barroso, surtout en cas de ratification du traité de Lisbonne, qui prévoit son élection par la majorité absolue des membres du Parlement et non une simple confirmation à la majorité relative des présents.

Certes, les gouvernements socialistes espagnol, portugais et britannique soutiennent Barroso mais un groupe parlementaire a aussi sa vie propre : les travaillistes ont par exemple rejeté, contre l'avis de Gordon Brown, le projet autorisant une durée du travail hebdomadaire jusqu'à 65 heures en décembre dernier.

Ils pourraient surtout — Barroso ou pas Barroso — exiger de la future Commission en préalable à son investiture qu'elle infléchisse sa position et applique une partie de ses propositions, par exemple dans les domaines des droits sociaux, de l'environnement ou de la préservation des services publics. La dernière législature a montré que le Parlement européen, loin d'être une chambre d'enregistrement des projets de la Commission européenne et un relais des positions des gouvernements, était parfois capable d'exercer une influence décisive sur des sujets majeurs, comme l'adoption du règlement REACH sur le contrôle des substances chimiques ou la modification de la fameuse directive «Bolkestein».

Restent surtout deux inconnues: Martine Aubry préfèrera-t-elle centrer les dernières de campagne sur le slogan «stop Sarkozy» ou sur le projet des socialistes européens? Et les Français eux-mêmes sont-ils prêts à récompenser une tentative de faire porter le débat sur l'action de l'Union européenne, souvent éloignée de leurs préoccupations immédiates, et sur ses compétences réelles?

Robert Landy

Image de une: Meeting du 13 mai à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes

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