Monde

Voyage au coeur de la «génération fauchée» du Portugal

Antony Drugeon, mis à jour le 16.04.2012 à 10 h 23

Précarité accrue, débrouille généralisée, tentation de l'exil: la crise et les mesures d'austérité de la «troïka» ont frappé de plein fouet la jeunesse portugaise, qui peine à y trouver une réponse politique.

Des manifestants et les forces de l'ordre devant le Parlement portugais, le 22 mars 2012 (David Rodrigues).

Des manifestants et les forces de l'ordre devant le Parlement portugais, le 22 mars 2012 (David Rodrigues).

Dans un recoin de sa vaste terrasse à Lisbonne, dans le quartier touristique d’Alfama, Ana Margarida Jeronimo empile soigneusement les bouteilles en plastique de 5 litres. «Et j’en ai beaucoup plus chez mon père», précise-t-elle. «Je regardais un reportage à la télé, et une entreprise de Lisbonne disait racheter le plastique pour un prix intéressant», explique cette jeune femme qui espère fonder d’ici quelques mois une société de collecte de plastique à l’échelle de tout Lisbonne: «Il me faut leur fournir au moins 10 tonnes par mois.»

Cette journaliste sans emploi depuis les licenciements massifs au sein de son groupe de presse, en 2010, cumule les sources de revenus: en plus du recyclage, elle réalise des vidéos institutionnelles sur commande et sous-loue (sans le déclarer) la mezzanine et une chambre d’ami de son appartement. Récemment, elle vient de se laisser séduire par la formule du restaurant clandestin: pour 20 euros le repas, elle offre une prestation digne d’un restaurant dans un cadre plus convivial, sur sa terrasse.

Pour autant, elle se défend d’être avare: «Au cours des soirées entre amis, le sujet phare des discussions, ce ne sont plus la musique ou des choses futiles, mais comment faire pour gagner de l’argent», déplore-t-elle. «Beaucoup de jeunes préfèrent trouver un vieil appartement à rénover plutôt qu’une voiture», signe du manque criant de perspectives d’emplois, note-t-elle. Mais ce n’est pas chez elle que vous trouverez un présentoir avec des albums de musique fado, ou des «coqs de Barcelos» à vendre: «Les autres voudraient tout rentabiliser, moi je trouve que ce serait mal, les touristes se méfieraient.»


Ana, comme beaucoup d’autres jeunes Portugais, fait partie de la geração à rasca («génération fauchée»). Des jeunes, généralement diplômés, qui connaissent une «carrière» qui est une juxtaposition de petits boulots, dont certains, voire tous, ne correspondent pas aux études qu’ils ont faites.

Economie informelle et revente d'or

Et qui subissent de plein fouet la crise: après une année 2011 de récession, le Portugal s’oriente vers une deuxième année de contraction du PIB (-3,4%) d’après la Banque du Portugal. Le chômage, d’après les prévisions de la Commission européenne, doit croître de 5,5% en 2012 et franchir le seuil des 600.000 demandeurs d’emploi.

Et tous ces chômeurs et précaires n'ont pas, comme Ana, un patrimoine immobilier à faire fructifier. Beaucoup se débrouillent, réalisent des échanges en dehors de la sphère monétaire et légale, telle Armanda Vilar, graphiste dans un studio de photographie à Lisbonne, fière d’avoir pu vendre un travail graphique à une amie coiffeuse en échange d’une coupe de cheveux. «20% de la richesse nationale est issue de l’économie informelle, c’est l’un des niveaux les plus hauts d’Europe», explique l'économiste Nuno Teles.

D'autres liquident leur rares objets précieux, ce qui entraîne une floraison des enseignes de rachat d’or, d’argent et de bijoux. «L’activité, toute franchises confondues, a cru de 2.000 à 3.000% en deux ans», expose avec flegme Alberto Sampaio, directeur par intérim de l'une d'entre elles, Ourinvest, à Porto, dans le nord du pays.

Non seulement parce que le cours de l’or a grimpé, mais aussi parce «c’est le seul moyen d’accéder au financement du FMI [78 milliards d’euros, dont 12 milliards ont été versés aux banques portugaises dans le cadre du plan de sauvetage de la troïka FMI-UE-BCE en mai 2011, NDLR]», à cause du resserrement du crédit. «Vendre une voiture ou une maison est très difficile, complète-t-il. En revanche, vendre son or reste le moyen le plus simple d’accéder à des liquidités.»


Autre activité à qui la crise profite, à une échelle plus dérisoire, celle de l'enseignement des langues à destination des candidats à l'émigration. Car quitter le pays redevient tristement banal, que ce soit vers la France, ou vers les anciennes colonies.

Propriétaire d'une pastelaria (café-pâtisserie) sur l’avenue Almirante Reis, à Lisbonne, Maria, rentrée vivre au Portugal en 2000 après plusieurs années passées en France, observe la salle quasiment vide de son établissement, en ce soir de mars: «Ici, les gens ne viennent plus, ou alors juste pour un café, alors qu’avant la salle était pleine.» Aujourd’hui, elle envisage de vendre son établissement pour repartir en France.

Une immigration inédite depuis les années 60

Le sociologue et économiste Albano Cordeiro, spécialiste des flux migratoires, dresse un constat saisissant de ce phénomène d'émigration:

«Aujourd’hui, on estime à 150.000 le nombre de personnes ayant quitté le Portugal en 2011. Cela représente tout de même plus de 10% de la population! Si ces chiffres se confirment, on en revient aux proportions d’émigration qu’on a connues dans les années 1960. A Paris, beaucoup de Portugais de longue date disent voir arriver de nouveaux immigrants du Portugal. L’espace Schengen nous empêche de quantifier ces mouvements. Mais on sait déjà que le profil type de ces migrants est nettement différent de l’émigration portugaise traditionnelle: cette fois, il s’agit de gens des villes, jeunes, et non de migrants issus des campagnes comme souvent auparavant.»

Questionné sur le fait de savoir s'il conseillerait «aux professeurs excédentaires qu'a le Portugal» d'«abandonner leur zone de confort» et de «chercher un travail ailleurs», le Premier ministre Pedro Passos Coelho a d'ailleurs répondu par l'affirmative:

«En Angola, et pas seulement. Le Brésil a aussi de grands besoins au niveau de l'enseignement primaire et secondaire.»

Les recibos verdes, symbole de la précarité

Justine, Française installée à Lisbonne depuis 6 ans, enseigne le français à plusieurs élèves… dont un couple qui prépare son émigration vers la France. Là encore, comme pour Ana Margarida Jeronimo, ce n’est pas son métier, ni une activité déclarée, mais seulement un complément. Justine est monteuse de films et travaille également à l’institut Cervantès, le centre culturel espagnol, pour l’organisation de conférences, tout cela sous le sceau de la précarité:

«Je suis payée en recibos verdes, un système prévu pour des indépendants en principe. Cela touche à peu près tout le monde autour de moi. Rares sont ceux qui ont un contrat de travail. Ce statut nous donne le devoir de payer des charges [les cotisations retraite, NDLR], mais sans nous donner de droits chômage, maladie, congés payés…. »

Mais Justine connait quelques astuces:

«Au bout d’un an d’activité en recibos verdes, on est obligé de s’acquitter de nos charges. L’astuce, c’est d’ouvrir et de fermer administrativement son activité dans le même mois, pour y échapper. Tout le monde le fait, l’Etat le sait et laisse faire.»


Pour Nuno Teles, ce statut est une véritable aberration:

«On estime à 500.000 personnes le nombre de "bénéficiaires" de ce statut, prévu au départ pour des travailleurs indépendants. Mais le problème c’est qu’on voit de nombreux travailleurs réguliers, intégrés dans une chaîne hiérarchique, avec un bureau et des horaires de travail, y rester indéfiniment. Il s’agit d’une précarité totale, car le travailleur est soumis à une pression maximale de la part de son employeur, tandis que celui-ci ne paie pas de charges.»

«Précariat intellectuel»

Cette précarité de longue durée, Ana Rajado la connaît bien. Originaire de Coimbra, dans le centre du pays, cette diplômée de géographie de 33 ans a enchaîné les emplois en dix ans dans la capitale (géographe, journaliste, institutrice, secrétaire, aide à domicile) et réalisé un documentaire sur l’industrie du liège qu’elle n’a jamais vendu.

«Je suis prête à trouver du travail dans n’importe quel secteur», explique-t-elle, alors qu'elle arrive au terme de ses droits au chômage (525 euros par mois) et aborde l’avenir avec appréhension. Emigrer? «Je ne peux pas, je veux aider mon pays à s’en sortir.» Retourner auprès de ses parents? «Ce serait un pas en arrière dans la vie active, c’est donc une sorte d’hypothèse ultime», soupire-t-elle.

Ana Rajado est un symbole du «précariat intellectuel» qu'affronte la jeunesse portugaise, selon Albano Cordeiro:

«Cette précarité des professions intellectuelles n’est pas nouvelle, mais elle s’est accentuée récemment. Les jeunes font de plus en plus d’études, que ce soit les garçons comme les filles. Mais à la sortie, il y a vraiment un problème de débouchés, d’où une surqualification générale. Beaucoup de ces jeunes plongent dans des petits boulots sans issue, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de perspectives d’évolutions sur ces postes-là.»

«Même pas trouver un stage non rémunéré»

Autre illustration de ce phénomène, Rita Isabel Miguinhas de Oliveira est elle aussi à l’affût des moindres astuces. Pour cette diplômée en webdesign récemment installée à Lisbonne, les seules perspectives professionnelles sont précaires, et en dehors de son champ d’étude: «Comme beaucoup d’autres de ma génération, je n’espère même plus trouver un stage non rémunéré dans mon domaine.»

Elle a travaillé dans un supermarché un an et se trouve actuellement au chômage. Alors elle fait attention au quotidien et préfère aller se faire couper les cheveux dans une école de coiffure, gratuitement, quitte à prendre une demi-heure pour y aller à pied. Car l’augmentation du prix des transports est ressentie par chacun à Lisbonne: «Le prix du bus a cru d’environ 50%, et celui du tramway a doublé», s’indigne Justine. Un collectif lisboète appelle même à la fraude en signe de protestation, via notamment sa page Facebook.

Pour les bas salaires, la crise découle d’ailleurs plus des hausses de prix que des baisses de revenus. Pour Daniel, ouvrier du BTP à Lisbonne, «les salaires étaient déjà bas, pas de changement de ce côté-là. Par contre, on voit les prix augmenter depuis quelques mois». En particulier pour les transports: «Si avant tu avais ton transport, c’est l’essence qui a augmenté, et tu es passé aux transports publics. Et si tu étais aux transports publics, tu es passé à pied», résume-t-il.

Outre l'augmentation du prix des transports, d'autres mesures d'austérité sont mal vécues par les Portugais au quotidien, comme la hausse de la TVA, de 13% à 23% pour le taux basique. En y ajoutant le tassement des salaires, l'effet est sensible.

Ricardo M., originaire d’Agueda (dans le Nord), toxicomane, est venu grossir les rangs des mendiants à Porto il y a trois ans. Au début, il gagnait en un après-midi 50 euros. «Mais depuis six mois, je me fais de 10 à 15 euros seulement», souligne-t-il, désabusé. Comme un sombre reflet de l’évolution des finances des ménages portugais.

Des mouvements sociaux divisés

Sur le terrain politique, la lassitude des jeunes Portugais face à cette situation peine à trouver une traduction. Si le Premier ministre socialiste José Socrates est tombé lorsque les députés ont refusé en mars 2011 de soutenir son quatrième plan d’austérité en moins de deux ans, la victoire de la droite emmenée par Pedro Passos Coelho, qui a fait campagne en annonçant vouloir aller «bien au-delà» des exigences de la troïka, a accentué la conversion à l’orthodoxie budgétaire.

Et sur le plan social, les mobilisations n’excèdent pas quelques coups d’éclats retentissants, comme la manifestation du 12 mars 2011. D’abord parce qu’une large partie de la population verse dans le découragement. Ensuite, parce que c’est surtout cette «génération fauchée», dont les perspectives d’avenir immédiat flottent entre le chômage, l’emploi précaire, le retour chez les parents ou l’émigration, qui proteste, mais a du mal à s'organiser au sein des syndicats traditionnels.

Ricardo Noronha, actif militant de gauche sans étiquette, explique ce clivage par le fait que «beaucoup de syndicats font semblant de se rendre compte de la précarité: ils considèrent les syndiqués comme ayant entre 30 à 50 ans, et salariés. Ceux qui ne rentrent pas dans ce schéma sont pour eux en période de transition».

La manifestation du 22 mars 2012 à Lisbonne en a donné une flagrante illustration, avec deux manifestations successives aux mots d’ordre similaires qui ont emprunté le même parcours. La première était organisée par la CGTP, principal syndicat portugais, de sensibilité communiste. La seconde, deux heures plus tard, par les divers mouvements de précaires et de chômeurs, avec plusieurs slogans repris du mouvement des Indignés ou encore des Anonymous. Deux cultures politiques pour deux situations sociales distinctes, mais un même rejet des mesures d’austérité de la troïka FMI-BCE-UE.

Antony Drugeon

Reportage photo: David Rodrigues

Antony Drugeon
Antony Drugeon (2 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte