Life

Les films tristes font du bien

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 04.04.2012 à 11 h 43

Pourquoi faut-il revoir «Titanic»? Parce qu'après avoir vu un film triste, les spectateurs sont plus heureux sur le court terme: c'est scientifiquement prouvé.

«Titanic» (Twentieth Century Fox).

«Titanic» (Twentieth Century Fox).

Vous avez vu les bandes-annonces pour la ressortie de Titanic, qui arrive en salles en 3D ce 4 avril? Ces images d’une époque où James Cameron ne faisait pas des films sur des gens bleus, où Leonardo Dicaprio n’était pas bouffi, et où Kate Winslet était jeune (mais beaucoup moins jolie qu’aujourd’hui)? Si ces images-là, diffusées sur une envolée de My Heart Will Go On, ne vous donnent pas envie de replonger dans votre adolescence et de passer 3h20 devant un écran, soit. Mais vous devriez vous forcer. C’est bon pour vous.

«On se sent manifestement mieux après avoir vu un film triste», explique à Slate.fr Silvia Knobloch-Westerwick, professeur à l’Ohio State University, aux Etats-Unis. Cette enseignante, qui travaille sur les médias de masse et la consommation culturelle, a mené des travaux aboutissant à une conclusion simple: voir des films qui vous arrachent des larmes est une bonne chose.

Pour cela, elle a choisi 361 étudiants, auxquels elle a montré le film Atonement (Reviens-moi en VF) en version abrégée. Avant et après le film, plusieurs questions leur ont été posées pour évaluer leur degré de contentement, de joie: «On leur posait des questions sur leur vie, comment ils se sentaient.» A l’issue de la projection, les participants devaient aussi écrire des textes libres –une manière de comprendre ce qui occupait leur esprit après avoir vu un film pareil, évoquant la séparation et la mort de deux amants.

Conclusion indéniable, selon Silvia Knobloch-Westerwick:  

«Les gens se sentent mieux en sortant du film.»

Emotions gratuites

Le psychanalyste Raymond Cahn, auteur notamment de Adolescence et folie: les déliaisons dangereuses et L'adolescent dans la psychanalyse: l'aventure de la subjectivation, explique que les films tristes ou angoissants —et Titanic, avec son histoire d’amour tragique, ses morts, et son naufrage monumental, en est un— ont un effet «jouissif».

«Dans un film comme Titanic, vous êtes transporté au-delà de vous-même: cela fait voler le ronron habituel et fait entrer dans un univers très dangereux et imprévisible. Quand on assiste à une catastrophe, on est spectateur et on s’identifie au héros. On est donc à la fois pris dans la même angoisse, la même tonalité d’humeur, avec cette particularité qu’on est l’autre et on ne l’est pas. On gagne l’excitation, mais sans rien risquer, à l’abri.»

Raymond Cahn rappelle que ce n’est pas pour rien si les enfants sont si friands des histoires qui font peur. La Barbe bleue par exemple? Le Petit Chaperon rouge avec ce loup aux grandes dents, qui dévore l'enfant?  

«Ça les fait trembler et simultanément pouvoir se serrer dans les bras de leur mère: avoir gratuitement une telle peur est véritablement jouissif.»

Sadisme?

Il ne s’agit pas, en revanche, face aux films tristes, d’une forme de crauté qui consisterait à comparer sa vie au personnage, et à tirer une jouissance de cette comparaison. Une comparaison qui ferait dire: «Oh! Jack (DiCaprio, souvenez-vous) est en train de mourir congelé sur un débris de bateau pendant que je mange ma glace, ma vie est vachement mieux que la sienne»...

«D’après nos travaux, cette comparaison n’a pas d’effet sur la joie des participants», insiste Silvia Knobloch-Westerwick. «Eventuellement, un participant peut apprécier le film davantage s’il y a cet élément de comparaison, sociale par exemple, mais il n’en éprouve pas plus de bonheur.»

Ce «bonheur» évoqué provient davantage d'un retour sur soi-même. En voyant un film triste, le spectateur est amené à réfléchir et à penser aux relations heureuses qui l’entourent:

«Quand on rit, en regardant une comédie par exemple, on n’est pas poussé à réfléchir, tout va bien. La tristesse que suscitent les films comme Titanic permet de cogiter, et de penser aux gens que l’on aime, ce qui procure un sentiment de bonheur.»

Pendant qu’ils regardaient le film, à intervalles réguliers, les spectateurs participant à l’étude devaient aussi répondre à des questions, pour évaluer le degré de tristesse qu’ils ressentaient: 

«Les gens éprouvant les accès de tristesse les plus importants étaient le plus souvent ceux qui, ensuite, dans le texte libre, écrivaient à propos des gens qu’ils aiment, qui leur sont proches.»

Catharsis

La tristesse, et son pendant lacrymal, remplit aussi une fonction cathartique. «Lorsque l’on pleure, comme lorsque l’on s’exprime par le rire, les hurlements, le sport, il y a une réaction interne: toutes les hormones liées au stress, comme le cortisol ou l’adrénaline, chutent, car on se vide d’un trop-plein d’émotions», précise Patrick Lemoine, psychiatre auteur de nombreux livres dont Le Sexe des larmes: Pourquoi les femmes pleurent-elles plus et mieux que les hommes?:

«Nous sommes dans une société qui prône le bonheur permanent, tout le monde doit être beau, jeune et souriant. Cela fait du bien quand on regarde un film triste de pouvoir s’identifier à un personnage et de pleurer à l’unisson avec la tonalité du film.»

Voire à l’unisson avec une salle entière de cinéma. Qui pleurera sur le sort des amants. Ou qui pleurera sur le fait d’avoir 3h20 à passer devant un film qu’elle a déjà vu et dont elle connaît la fin. Mais qui pleurera.

Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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