Culture

Philipp Kerr, le diabolique

Hervé Bentégeat, mis à jour le 01.10.2013 à 16 h 58

Cet auteur britannique de romans policiers s'inspire de Chandler et mène une réflexion sur le bien et le mal.

Carte picturale de Berlin / Nina Simone Wilsmann via Wikipedia LicenseCC by

Carte picturale de Berlin / Nina Simone Wilsmann via Wikipedia LicenseCC by

Quai du polar, le festival réputé du roman policier qui s'est tenu à Lyon entre le 29 mars et le 1er avril, a invité cette année une pléiade d’auteurs américains… et un Britannique.

Un Gallois né en Ecosse, pour être précis: Philipp Kerr. Ceux qui aiment le polar le connaissent déjà. Il est même en train de devenir un auteur culte. Ceux qui aiment l’histoire devraient se précipiter pour le lire. Et ceux qui aiment la littérature ne seront pas déçus.

Kerr s’est fait connaître (mondialement) par ce qu’on appelle maintenant sa «trilogie berlinoise», trois romans dont le premier a été écrit il y a vingt ans: L’été de cristal, La pâle figure, et Un requiem allemand. Il en publie aujourd’hui une suite, intitulée Hôtel Adlon (Editions du Masque)

Dans une société agonisante

Kerr situe quasiment tous ses livres dans la République de Weimar (1918-1933) agonisante, ce moment très particulier où l’Allemagne connaît sa première expérience démocratique avant de tomber dans les griffes nazies, et au moment des premiers pas du régime hitlérien. L’essentiel se passe à Berlin. La ville est alors une fête, qui se dépêche d’en profiter avant que la Gestapo n’envoie dans les camps tout ce qui est anarchiste, juif, communiste et homosexuel. C’est le Berlin de Cabaret, le film de Bob Fosse. De moins en moins dans l’ombre, rôdent les nouveaux maîtres qui ont bien l’intention de mettre fin à la partie.

Kerr a accumulé une documentation impressionnante, et jamais pesante, sur la période: il sait tout, et dans le détail, sur les lieux, les événements, les personnages, les habitudes des Berlinois de l’époque…On croise Goering, Goebbels, Himmler, Heydrich (et plus tard, quand l’action se situe après la guerre, Evita Peron, Mengele, Lucky Luciano…). On assiste la préparation des Jeux Olympiques de Berlin, à la Nuit de Cristal, aux accords de Munich…On se promène sous les tilleuls d’Unter den Linden, les Champs Elysées berlinois, dans les ruines du Reichstag, dans les chambres de l’Hôtel Adlon, le palace où descendaient Charlie Chaplin, Marlène Dietrich, Joséphine Baker…Plus tard dans Berlin en ruine ou Vienne occupée.

L'héritage de Philippe Marlowe

Et dans les rues mal famées de la ville, en compagnie de Bernie Gunther, commissaire à la Brigade criminelle puis détective privé: prostituées, maquereaux, chefs de gangs, tueurs à gages, trafiquants de drogue, espions, dignitaires nazis, rien manque à la panoplie. Le modèle de Gunther est transparent: c’est Philip Marlowe, le détective mythique de Chandler, qu’Humphrey Bogart et Robert Mitchum, entre autres, ont incarné au cinéma.

Comme Marlowe, Gunther est fripé, imbibé, et philosophe. Il promène un regard désabusé sur un monde en train de disparaître et ne se fait pas d’illusion sur celui qui arrive. Il est moralement intègre, écoeuré par la violence, mais soigne ses doutes par l’alcool, tombe amoureux de prostituées et n’hésite pas à faire le coup de poing. Il est perspicace, indiscipliné, insolent. Sa vie est une tragédie qu’il prend à la légère: il est sorti amoché des tranchées de 14-18, se fait virer de la police, perd ses deux femmes - et de façon générale toutes celles qu’il aime -, se fait enrôler malgré lui par les nazis, se retrouve prisonnier dans les camps soviétiques, tombe dans la misère, devient proscrit, doit s’exiler en Amérique du Sud…D’autres se seraient tirés depuis longtemps une balle dans la tête: il y a songé, mais comme il ne croit pas plus à la mort qu’à la vie, il continue vaille que vaille.

Il est aussi très intelligent –tout comme son créateur. Son regard sur le monde n’est pas seulement désenchanté: c’est une réflexion sur le mal.

En quoi Philipp Kerr –qui a lu Montaigne et a un faible pour le bourgogne blanc– se révèle un véritable écrivain. Ce ne sont pas simplement les aventures échevelées d’un paria chargé de faire respecter l’ordre qu’il met en scène, mais une période de l’histoire où l’homme s’est mis à nu. Où l’on a découvert que les idéaux peuvent se transformer en horreurs et les victimes en bourreaux. Il rejoint là d’autres auteurs comme Hannah Arendt (celle de la banalité du mal), Léon Poliakov ou Vassili Grossman.

C’est la force du polar, qui, par définition, oppose le bien au mal. Quand il y le diable d’un côté et les anges de l’autre, le face-à-face n’a pas grand intérêt. Mais quand le diable est angélique et les anges diaboliques, c’est autre chose…

Au milieu, Gunther compte les points et se demande ce que Dieu fabrique. 

Hervé Bentégeat

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