Presidentielle / France

21 avril 2002: et les Guignols donnèrent Le Pen au second tour... [INTERACTIF]

Temps de lecture : 4 min

Après avoir failli divulguer les résultats en 1995, les marionnettes de latex sautent le pas en contournant la loi, dans l'espoir de faire invalider le scrutin. Pari perdu.

Les Guignols premiers sur l’info. A 19h45, le 21 avril 2002, ils annoncent la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle, 15 minutes avant la clôture des derniers bureaux de vote en France. Un geste totalement illégal: l’article L52-2 du code électoral dispose qu’en cas d’élection générale, aucun résultat ne doit être communiqué avant l'heure de fermeture du dernier bureau de vote en France métropolitaine, soit 20 heures.



L’équipe des Guignols en était bien consciente. Dans l’émission Un jour, une heure de Laurent Delahousse diffusée le 14 janvier 2007, Bruno Gaccio, ex-auteur des Guignols, affirme avoir appris l’information vers 18h55 et eu la confirmation vers 19h05:

«Nous nous réunissons et nous nous disons très consciemment: “On va annoncer le résultat avant pour voir si on peut faire invalider ce résultat".»


En vain. Le résultat est bien validé. «L’idée des Guignols était compliquée. Il aurait fallu que leur action soit vraiment décisive pour que le Conseil constitutionnel invalide l’élection», analyse Daniel Boy, directeur de recherche au Centre d’étude de la vie politique française, le centre de recherche de Sciences Po.



Pas d'«effet Guignols»

Selon les données de Médiamétrie, plus de 2,4 millions de personnes suivent l’émission en moyenne. A 19h46, il reste ainsi moins d’un quart d’heure pour mobiliser ces quelque 2 millions de téléspectateurs et faire en sorte que Lionel Jospin rattrape son retard sur Jean-Marie Le Pen. Sauf qu’il faudrait:

1) que ces mêmes téléspectateurs n’aient pas déjà voté
2) qu’ils vivent dans une grande métropole puisque seuls leurs bureaux sont à ce moment ouverts jusqu’à 20 heures
3) qu’ils soient en âge de voter

Jean Marie Le Pen devance finalement Lionel Jospin de 194.600 voix.

D’après Daniel Boy, il n’y a ainsi pas eu «d’effet Guignols». Les chiffres le confirment: en fin d’après-midi, l’institut de sondage Sofres-Bull donne une première estimation de l’abstention pour l’ensemble de la journée à 28%. Elle sera au final de 28,4%, un record.

Si les Guignols sont les seuls à outrepasser explicitement la loi, les autres chaînes ne peuvent s’empêcher de donner des signes de la présence de Jean-Marie Le Pen, comme le notait André Gunthert, maître de conférence à l’Ecole des hautes études des sciences sociales (EHESS), sur son blog. David Pujadas, par exemple, commence la soirée électorale en indiquant que «les premières indications que nous avons laissent prévoir des résultats sans précédent à plus d’un titre. Impossible d’en dire plus, vous connaissez la règle». 




Déjà des indices en 1995

En 1995, déjà, les célèbres marionnettes ont donné des indices clairs sur le résultat du deuxième tour de l’élection présidentielle opposant Jacques Chirac et Lionel Jospin. Ce soir-là, les Guignols parodient TF1. Avant l’annonce des résultats, ils partent dans les QG des deux candidats qualifiés pour le second tour. Chez Jacques Chirac, Etienne Mougeotte, «notre vice-président général directeur», tient le micro et chez Lionel Jospin... c’est un stagiaire.


La caméra passe sur Etienne Mougeotte qui assure que «ici mieux qu’ailleurs, on sait que rien n’est joué». Sauf qu’un majordome passe derrière pour apporter des flûtes de champagne. Il ouvre une porte et on aperçoit brièvement Jacques Chirac. Des cotillons et des serpentins jaillissent et la porte se referme très vite. 
Au tour du stagiaire au QG de Lionel Jospin qui affirme que le candidat «attend le résultat avec sérénité». A peine a-t-il achevé sa phrase que la lumière s’éteint sur le bâtiment vide.

En 2002, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) ferme les yeux. Aucune trace de l’émission satirique ne figure ainsi dans son rapport de 2002 sur la campagne électorale. Gérard Le Gall, responsable des sondages auprès de Lionel Jospin, juge normale la réaction du CSA car les Guignols «ne sont pas juridiquement un organe d’information». Monique Dagnaud, membre du CSA jusqu’en 1999 et spécialiste des média à l’EHESS [1], ne partage pas cet avis:

«S’il y a une annonce d’un résultat même vingt minutes avant la fermeture des bureaux de vote, en toute logique le CSA aurait dû réagir.»

Son ancienne collègue Janine Langlois-Glandier faisait encore partie du CSA au moment de l’affaire: elle croit se souvenir d’un débat rapide au sein du CSA, en se rappelant que la décision était quasiment déjà prise avant que les conseillers ne soient réunis.

Bayrou «l’imbécile»

Derrière cette polémique, une question plus large, celle de savoir si les Guignols exercent une forme de pouvoir politique. En 2007, un sondage Ipsos avançait que 50% des Français pensaient qu’ils auraient une influence «importante» sur l’élection présidentielle. En 1995, le chiffre était de 56%.

«Ils fonctionnent un peu comme des spots publicitaires. Quand ils démolissent quelqu’un, cela fait mal. L’image de François Bayrou dans le rôle de l’imbécile, par exemple, cela reste», affirme Jean-Michel Cotteret, ex-membre du CSA, aujourd’hui membre de la Commission nationale de l’information et des libertés (Cnil). De son côté, Jean-Marc Lech, coprésident de l’institut de sondage Ipsos, estime que les Guignols «ont une influence réelle du côté de la construction et du coût de la gestion de l’image des différents candidats. Le pouvoir des Guignols réside dans leur capacité à fabriquer quelque chose qui est une sorte de roman de l’Histoire».

«Leur force, c’est la reprise médiatique que les politiques ou les journalistes peuvent en faire. C’est pareil pour le Petit Journal», explique Virginie Spies, maître de conférence en sciences de l’information et de la communication à l’université d’Avignon.

La chercheuse relève qu'en 1995, l’équipe de campagne de Jacques Chirac a repris certains codes des Guignols, lorsque ceux-ci se sont amusés d’un pommier ornant le carnet du futur président et ont placé le slogan «Mangez des pommes» dans la bouche de son sosie de latex. Le fruit a ensuite commencé à inonder les meetings du candidat RPR. Elle conclut:

«Si je devais donner un conseil aux candidats dans leur communication, ce serait de surfer sur la vague des Guignols.»

Mais les Guignols ont désormais de la concurrence. En 2007, les sites internet francophones suisses et belges, non soumis à la législation française, ont annoncé les résultats bien avant l’heure. Quant à 2012, «avec les réseaux sociaux comme Twitter, il est évident que le risque de fuite est important», a expliqué le sondeur Frédéric Dabi à l’AFP. Les marionnettes, si elles récidivent à l’antenne, seront donc largement battues. Quoique, les Guignols aussi ont leur compte Twitter.

Julien Marion

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