Culture

Les Klingons ne savent pas dire bonjour

Slate.com, mis à jour le 19.08.2011 à 12 h 23

Petite histoire d’une langue imaginaire un peu rude mais remarquablement sophistiquée. Et des gens qui la parlent.

Capture d'écran de Klingons de la série Star Trek - The Next Generation

Capture d'écran de Klingons de la série Star Trek - The Next Generation

Il manque quelque chose dans la nouvelle version de Star Trek imaginée par J.J. Abrams : le klingon. La langue parlée par les Klingons. Cela vous semble être un détail? C'est parce que vous avez oublié que la première réplique du premier film de Star Trek en 1979 étaient en klingon : « wIy cha'! HaSta! cha yIghuS! », sous-titrée par : «Poste de tir... Visuel... Paré à faire feu!» Depuis, ces quelques mots ont donné naissance à une langue suffisamment riche pour avoir son dictionnaire, une traduction de Hamlet et une petite communauté de klingophones qui seront sûrement vexés par la négligence d'Abrams.

Epargnons-nous les vannes sur les puceaux de 40 ans qui vivent encore dans le sous-sol de leurs parents. Les klingophones les ont toutes entendues. Mais les insultes ne les atteignent pas car ils savent quelque chose que vous ignorez. Ils savent que le klingon est une langue très complexe et subtile que très peu de gens parviennent à maîtriser. J'ai découvert le klingon en tant que linguiste, en faisant des recherches pour un livre sur les langages artificiels. Je voulais observer ce phénomène d'un point de vue scientifique, avec distance et détachement, mais je me suis rapidement retrouvé avec un petit badge en bronze indiquant que j'avais passé, et réussi, l'examen de premier niveau. La grammaire représentait une gageure linguistique irrésistible. Le klingon est difficile, mais pas impossible à apprendre, très bizarre et en même temps, totalement cohérent. Et si n'importe qui peut se coller des oreilles pointues et apprendre son texte par cœur, apprendre à vraiment parler le klingon demande beaucoup, beaucoup de travail.

La plupart des langues inventées pour des œuvres de fiction se contentent de substituer un mot pour un autre, comme «moodge» pour «man» dans Orange Mécanique, ou d'imaginer une suite de sons plus ou moins aléatoire, comme pour l'agaçant babillage des Ewoks dans Le Retour du Jedi. Le klingon n'a rien à voir avec ça et un linguiste pourrait l'analyser pour en comprendre la structure, comme on le fait avec n'importe quelle langue rare. Et cela n'a rien d'étonnant, car le klingon a été inventé par Marc Okrand, un linguiste dont la thèse de doctorat avait consisté à analyser la grammaire d'une langue indienne aujourd'hui disparue.

Okrand fut d'abord engagé par le producteur de Star Trek II pour écrire les dialogues en vulcain d'une scène entre Leonard Nimoy et Kirstie Alley qui avait été filmée en anglais. Il devait donc avant tout respecter les mouvements des lèvres de acteurs. Deux ans plus tard, le scénario de Star Trek III prévoyait des scènes en klingon et la production fit à nouveau appel à Okrand. Cette fois, il n'était pas forcé de penser au doublage, car les scènes seraient tournées directement en klingon, mais il devait prendre en compte deux autres paramètres. Tout d'abord, il existait déjà quelques mots de klingon (inventés par James Doohan, alias Scotty) dans le premier Star Trek. En ensuite, les Klingons étant des guerriers, leur langue devait être rude. Mélange de Vikings, de Spartiates et de samouraïs, les Klingons sont frustes, brutaux, violents, loyaux, et profondément attachés à leur honneur. Ils mangent des vers vivants, dorment sur des surfaces dures et leur plus cher désir est de mourir au combat. Okrand décida donc d'utiliser beaucoup de sons rauques et hachés. Il inventa un vocabulaire martial très riche, mais omis les amabilités du genre «bonjour». En klingon, la traduction la plus proche de «bonjour» est «nuqneH», qui signifie «Que veux-tu?».

Conscient que les fans l'attendaient au tournant, il développa également une véritable grammaire. Il s'inspira de langues existantes, empruntant des sons et des règles à droite et à gauche, et changeant de source dès que le klingon commençait à ressembler à une langue en particulier. A l'oreille, le résultat ressemble à un mélange d'hindi, d'arabe, de tlingit et de yiddish. Au niveau structurel, la langue fonctionne comme un mélange de japonais, de turc et de Mohawk. Analysé indépendamment, chacun de ces traits n'est pas spécialement étrange (du moins pour un linguiste), mais combinés, ils forment une langue vraiment extraterrestre.

Même si le dictionnaire compilé par Okrand s'est vendu à 250 000 exemplaires, très peu de gens savent comment fonctionne cette langue. Il doit exister vingt ou trente personnes capables de tenir une conversation fluide en klingon, et quelques centaines qui se débrouillent bien à l'écrit. La plupart des fans qui achètent le dictionnaire ne lisent pas la première moitié, qui concerne la grammaire, et ne s'intéressent qu'aux listes de vocabulaire. Grâce à elles, ils inventent des serments de mariage, des paroles de chanson ou des insultes qu'ils lancent à leurs adversaire pendant les parties de jeu de rôle, mais ils se contentent de placer des mots de klingon dans des phrases en anglais. Du coup, les forums de discussion sur Star Trek sont parsemés de phrases comme : « yIn nI' je chep. »

Et ça, c'est du très mauvais klingon. La phrase est censée vouloir dire « Longue vie et prospérité », mais le résultat est plus proche de: «La vie... quelque chose est long... et... quelque chose prospère.» Toute la grammaire est fausse. Et de toute façon, ce sont les Vulcains qui disent ce genre de choses, certainement pas les Klingons.

La forme correcte serait «yIn nI' DaSIQjaj 'ej bIchepjaj», qui signifie, mot à mot, «vie longue vous - la - vivre - puissiez et vous - être prospère - puissiez.» Ou, en bon français : «Puissiez-vous vivre une longue vie et puissiez-vous prospérer.»

La structure du klingon est d'une complexité phénoménale. Dans la plupart des langues, la fin du verbe indique la personne et le nombre. En espagnol, le suffixe -o avec le verbe hablar (parler) indique la première personne du singulier (hablo, je parle). Le suffixe -amos indique  la première personne du pluriel (hablamos, nous parlons). Mais en klingon, ce sont des préfixes qui remplissent ce rôle et au lieu d'en avoir six ou sept, comme les langues romanes, les Klingons en ont 29. Pourquoi? Parce qu'ils indiquent non seulement  la personne et le nombre du sujet (qui fait) mais aussi de l'objet (à qui fait-on quelque chose). Dans la phrase «Longue vie et prospérité» que nous venons de voir, le Da- avant le SIQ indique un sujet à la deuxième personne et un objet à la troisième personne («tu vis ça»), et le bI- avant le verbe chep indique que le sujet est à la deuxième personne et qu'il n'y a pas d'objet («tu prospères»).

Et comme si ce n'était pas encore assez compliqué, le klingon emploie aussi de nombreux suffixes. A la fin des verbes SIQ et chep, le suffixe -jaj signale que «le locuteur désire ou souhaite que quelque chose arrive dans le futur.» Le klingon compte 36 suffixes de verbes et 26 suffixes de substantifs, qui expriment la négation, le lien de causalité, la possession ou encore le degré de certitude avec lequel le locuteur s'exprime. En accumulant ces suffixes, on peut créer des mots au sens très subtile, comme « nuHegh'eghrupqa'moHlaHbe'law'lI'neS », qui signifie à peu près «Ils semblent incapables de nous amener à nous préparer à reprendre notre suicide honorable [que nous avions déjà commencé, ndt].»

Pour arriver ne serait-ce qu'à prononcer un mot comme celui-ci, il faut faire preuve d'une discipline et d'une persévérance dignes d'un Klingon. Pour l'immense majorité des gens, consacrer autant de temps et d'énergie à l'apprentissage d'une langue imaginaire peut sembler ridicule. Pourquoi ne pas choisir une langue utile, grâce à laquelle on vous prendra au sérieux, ou en tout cas qui vous évitera les railleries? Mais le Klingon n'a rien à voir avec la notion d'utilité, ni même avec le fait d'être un fan de Star Trek. Non, apprendre le klingon, c'est pratiquer la langue pour le plaisir de pratiquer la langue, et pour le plaisir de faire quelque chose de difficile sans se soucier de la reconnaissance qu'on pourrait en tirer. Voilà pourquoi Hamlet a été traduit en klingon au prix d'années d'efforts désintéressés et pour un public qui ne dépassera jamais la centaine de personnes. « Quel chef-d'œuvre que l'homme !» ou, comme l'aurait dit Wil'yam Shex'pir : «toH, chovnatlh Doj ghaH tlhIngan'e'.» « Un Klingon est un être remarquable. »

Arika Okrent

Traduit par Sylvestre Meininger

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