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1974, Giscard peopolise la campagne de la droite [INTERACTIF]

Johnny, Chantal Goya, Danièle Gilbert... Le futur président débauche des vedettes populaires pour casser son image.

Le 1er mai 1974, à quatre jours du premier tour de la présidentielle, Johnny Hallyday vient en personne offrir du muguet à Anne-Aymone Giscard d’Estaing, la femme du candidat ce jour-là en meeting à Nantes. La scène a lieu dans son QG de campagne du 41 rue de la Bienfaisance, à Paris.

L’idole des jeunes n’est pas venu seul. Avec lui, la crème du show-business de l’époque: Danièle Gilbert, la présentatrice la plus connue de France et Chantal Goya, déjà super star dans les cours de récré. Aux côtés de cette dernière, son mari Jean-Jacques Debout, auteur-compositeur à succès.

On l’aperçoit, lors du dernier meeting auquel participent également Charles Aznavour, l'actrice et chanteuse Dani, Sheila et Mireille Mathieu, dans le documentaire de Raymond Depardon sur la campagne de Giscard, 50,81%. Commandé par le futur président lui-même, qui en bloquera la sortie ensuite, le film ne sera diffusé qu’en 2002 sous le titre 1974, une partie de campagne.

En ce début du mois de mai 1974, Giscard a le vent en poupe [1] malgré un retard à l’allumage par rapport à ses concurrents. «La campagne a été très rapide, à peine un mois, et puis l’organisation était très légère. Giscard n'avait que les Républicains indépendants pour constituer une équipe...», explique Jacques Hintzy, alors chargé des relations avec la presse dans le staff de campagne.

Image de jeunesse et de modernité

Le parti n’a pas de militants, c’est donc la fille aînée de Giscard, Valérie-Anne, qui se lance avec les jeunes volontaires. «Il y avait beaucoup de choses improvisées. Les initiatives venaient de partout: des enfants de Giscard, des jeunes du parti ou encore d’Anne d’Ornano [la femme de Michel, directeur de campagne, NDLR] qui a trouvé le slogan», poursuit Jacques Hintzy. «Giscard à la barre!»: le slogan, jugé génial par les publicitaires, est un succès. 50.000 tee-shirts sont écoulés et il faut repasser commande [2].

En face, Mitterrand peut compter sur Dalida, Mouloudji, Juliette Gréco ou encore Michel Piccoli. Des artistes engagés ou des intellectuels qui soutiennent le candidat de la gauche: une configuration plutôt classique pour l’époque.

A 48 ans, Giscard d’Estaing cherche à donner une image de jeunesse et de modernité à sa campagne. Pour cela, il lui faut le soutien des personnalités phares de la culture populaire des années 1970, des vedettes souvent peu connues pour leur engagement politique. «Giscard inaugure à droite une stratégie de peopolisation qui était auparavant plutôt une pratique de la gauche», explique Jamil Dakhlia, maître de conférences à l’Université Nancy 2 et spécialiste des people en politique.

Style à l'américaine

Certes, des artistes qui soutiennent un candidat à la présidentielle (le ténor Albert Lance pour Pompidou en 1969) ou qui s’engagent politiquement (Montand et Aragon pour les communistes), ça n’est pas très nouveau. Là où Giscard d’Estaing innove, c’est dans le style à l’américaine. «Il était admiratif de John Kennedy et de la campagne qu’il avait faite en 1960. Chercher le soutien de vedettes populaires et très grand public était un procédé typique des campagnes pour l’investiture des partis aux États-Unis», ajoute Jamil Dakhlia.

Au début de sa campagne, le candidat Giscard d’Estaing, toujours ministre des Finances, a même rencontré Joseph Napolitan, le Monsieur communication des Kennedy [3]. Le but: opérer un transfert de popularité entre les stars de la «France d’en bas» et le candidat. Giscard d’Estaing tenait tout particulièrement à casser son image de technocrate froid et élitiste.

Raphaël Proust

[1] Le sondage Sofres pour Le Figaro du 2 mai 1974 donne Mitterrand à 44%, Giscard à 31% et Chaban-Delmas à 17%. Au second tour, Giscard l’emporterait avec 51% des voix contre 49% à Mitterrand. Revenir à l'article

[2] Jacques Berne, La campagne présidentielle de Valéry Giscard d’Estaing en 1974, PUF, 1981. Revenir à l'article

[3] Christian Delporte, «Quand la peopolisation des hommes politiques a-t-elle commencé? Le cas français», Le Temps des médias, n°10, 2008. Revenir à l'article

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