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1971, les trahisons en poupées russes de la droite [INTERACTIF]

Yann Thompson, mis à jour le 13.04.2012 à 14 h 39

La rupture De Gaulle-Pompidou, la trahison de Chaban par Chirac et même l'ascension de Sarkozy sont contenues dans un cliché pris entre les présidentielles 1969 et 1974.

Le congrès de l'UDR, le 27 juin 1971 à Dijon (AFP).

Le congrès de l'UDR, le 27 juin 1971 à Dijon (AFP).

Il est des erreurs qui ne peuvent passer inaperçues. Lorsque nous avons repéré cette photographie dans le catalogue de l’AFP, elle était légendée «Paris, 3 mai 1974». Une date a priori anodine, sauf à se rappeler que le premier tour de l’élection présidentielle s’est tenu deux jours plus tard, le 5 mai.

Et? Si près de l’échéance, il aurait été inimaginable de retrouver Jacques Chirac et Jacques Chaban-Delmas, pourtant tous deux membres du même parti, assis ainsi l’un à côté de l’autre. Pourquoi? Le premier venait de ruiner les espoirs présidentiels du second dans un exercice magistral de trahison au coeur de l’UDR, le parti gaulliste de l'époque. Les sourires affichés à Dijon le 27 juin 1971, date exacte de la photo, étaient déjà bien loin.

1974: Chirac lâche Chaban

Le soir du 3 mai 1974, Jacques Chaban-Delmas anime son dernier meeting de campagne à Marseille. La veille, plus de 15.000 personnes l’ont ovationné à l’intérieur et à l’extérieur du Palais des Sports de Paris, avant que quelques milliers d’entre eux n’aillent défiler pendant une heure sur les Champs-Elysées aux cris de «Chaban président!» ou «De Gaulle-Pompidou-Chaban-Delmas!». «Des jeunes pour la plupart», qui «ont voulu infliger un démenti à ceux qui prédisent la fin du gaullisme», comme le rapporte Le Monde de l’époque.

Le gaullisme en danger? Après la mort de Charles de Gaulle, le 9 novembre 1970, et celle de Georges Pompidou, le 2 avril 1974, la famille se cherche un nouveau leader. Or, à l’occasion de cette élection présidentielle anticipée, la candidature de Jacques Chaban-Delmas ne fait pas l’unanimité dans son propre camp. Ce n’est pourtant pas faute d’être soutenu par le public, comme le note Jacques Mousseau dans sa biographie du maire de Bordeaux:

«Un sondage réalisé par l’Ifop, le 4 avril, parmi les électeurs de la majorité, crédite Chaban de 45% d’opinions qui le considèrent comme le "meilleur candidat" contre 23% à Giscard et 17% à Messmer [respectivement ministre de l'Economie et Premier ministre à l'époque, NDLR]

Au sein de l’UDR, le ministre de l’Intérieur Jacques Chirac fait part de ses réserves dès la mort de Georges Pompidou. «Ce n’est pas la victoire de Chaban que je crains, mais sa défaite, laquelle me paraît inéluctable face au candidat socialiste» François Mitterrand, écrira-t-il dans ses Mémoires en 2009. Après avoir suggéré en vain un retrait de Jacques Chaban-Delmas et du centriste Valéry Giscard d’Estaing au profit d’une candidature unique de Pierre Messmer à droite, Jacques Chirac est «amené à prendre une position qui [lui] vaudra d’être décrié et de passer pour “traître”».

Le 12 avril, il annonce à Jacques Chaban-Delmas qu’il ne le soutiendra pas. Le lendemain, reçu par Valéry Giscard d’Estaing, il appuie le candidat des Républicains indépendants et lance «un appel à l’unité de candidature signé de plusieurs députés gaullistes, qui sera interprété, de fait, comme un manifeste antichabaniste».

En fin d’après-midi, «l’appel des 43», signé par quatre membres du gouvernement et trente-neuf députés UDR, est rendu public. «C’est ce que Pompidou aurait voulu», se dit alors Jacques Chirac. Avec seulement 15% des voix, Jacques Chaban-Delmas ne franchira pas le premier tour et donnera son nom à une expression peu glorieuse: se faire chabaniser.

Des trahisons croisées

Cette trahison envers Jacques Chaban-Delmas est aussi, indirectement, une trahison du général de Gaulle. En mai 1974, Jacques Chirac accepte en effet de devenir Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing —il écrira que ses proches lui font alors valoir que l'UDR «serait au moins présente à Matignon, après que les gaullistes, pour la première fois depuis 1958, ont perdu l’Elysée». De fait, il s'allie à celui qui avait dénoncé «l’exercice solitaire du pouvoir» de Charles de Gaulle et appelé à voter non au référendum de 1969, dont le résultat avait entraîné le départ du Général.

Mais les trahisons entre les personnages de cette photo s'emboîtent comme des poupées russes. Car Jacques Chaban-Delmas est lui-même accusé d'avoir trahi la mémoire de Georges Pompidou. Quand il déclare sa candidature le 4 avril 1974, «avant que d’autres gaullistes ne se sentent pousser des ailes de possibles vainqueurs» selon son biographe, le président vient juste d’être enterré dans le cimetière d’Orvilliers (Yvelines). Une erreur de timing que ne lui pardonneront pas nombre d’électeurs, jugeant sa précipitation «indécente».

George Pompidou et Charles de Gaulle, qui semblent former un tandem soudé sur le cliché, avaient eux aussi terminé leur histoire commune dans l'incompréhension. En février 1969, Pompidou, qui a quitté Matignon depuis plus de six mois, se dit depuis Rome prêt à succéder au Général s’il venait à se retirer. L’Elysée juge ces déclarations prématurées et lui adresse une remontrance officielle. En sens inverse, Georges Pompidou reproche à Charles de Gaulle et ses proches de ne pas l’avoir averti de «l'affaire Markovic», des rumeurs impliquant sa femme, Claude, dans de prétendues orgies.

Quand Sarkozy partait à la guerre

Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Jacques Chirac: sur ce cliché figurent, en photo ou en chair et en os, les trois premiers présidents issus du parti gaulliste. Le quatrième, Nicolas Sarkozy, est également présent en filigrane à travers la personne d’Achille Peretti, le maire de Neuilly, son père politique. En 1983, à la mort de celui-ci, Nicolas Sarkozy lui succédera en trahissant son allié Charles Pasqua avec la bénédiction de Jacques Chirac.

Puis, lors de la présidentielle 1995, il trahira Chirac pour soutenir Edouard Balladur, qui, au moment du cliché, était comme Jacques Chirac un proche de Georges Pompidou, dont il était le secrétaire général adjoint à l'Elysée. Devenu lui-même candidat, il se souviendra en janvier 2007, lors de son discours d'investiture, de cette présidentielle 1974 qui avait vu le parti gaulliste se déchirer au grand jour, avec Jacques Chaban-Delmas pour victime:

«Son dernier grand combat politique fut pour moi le premier. J'avais 17 ans et l'impression de partir à la guerre. C'était la fin d'une époque.»

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