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Blennorragie «incurable»: le retour de la chtouille

Kent Sepkowitz, mis à jour le 10.04.2012 à 14 h 14

La maladie est en train de rejoindre les rangs des cauchemars infectieux. Mais il n'y a pas lieu de paniquer.

La bactérie SARM dans un laboratoire à Berlin le 1er mars 2008, REUTERS/Fabrizio Bensch

La bactérie SARM dans un laboratoire à Berlin le 1er mars 2008, REUTERS/Fabrizio Bensch

Un récent article publié dans le New England Journal of Medicine appelé «The Emerging Threat of Untreatable Gonococcal Infection [la menace émergente de l’infection à gonocoque incurable]» laisse à penser que la blennorragie est sur le point de rejoindre le club des bactéries multirésistantes, ce cercle fermé des infections cauchemardesques (SARM, tuberculose multi-résistante, NDM-1) dont certains craignent qu’elles n’ébranlent la civilisation. Cette nouvelle souche d’infection sexuellement transmissible, repérée pour la première fois au Japon, est résistante aux antibiotiques de la classe des céphalosporines, ce qui la met en position de terrasser tous les traitements disponibles et de nous renvoyer dans le monde pré-antibiotique des Pierrafeu.

En tant que spécialiste des maladies infectieuses, je suis en quelque sorte flatté de l’attention portée à mes chers petits. Après tout, cela fait longtemps que j’y pense, que je m’inquiète et que je crains ces microbes, et leur impitoyable létalité m’inspire un respect sans bornes.

Mais je ne peux m’empêcher de demander, braves gens, pourquoi une telle frénésie? Pour monsieur Tout-le-monde de Trifouillis-les Oies, en termes de danger pour santé publique, la menace est minuscule (surtout si monsieur Tout-le-monde arrive à contrôler sa braguette). À l’instar du massacre de la grippe aviaire qui n'a jamais eu lieu et de la pandémie de variole qui ne s’est jamais pointée, cette fascination pour le supermicrobe semble davantage relever de notre dévotion si particulière à la peur elle-même (il n’y a qu’à voir Stephen King, Paranormal Activity ou les débats des républicains) que d’une quelconque réflexion raisonnée sur le risque qui nous menace.

Au-delà de son potentiel de film d’horreur, la légende du supermicrobe persiste pour une raison totalement différente. L’utilisation et l’abus d’antibiotiques sont devenus l’un des contes moraux les plus fondamentaux de notre époque. Tous les éléments clés y sont—notre incapacité adolescente à contrôler nos appétits et par conséquent, le gaspillage d’une jeunesse pleine de promesses (hélas, pénicilline, on ne peut être et avoir été!); la débauche individuelle donnant lieu à une souffrance collective, et, pis que tout, un épouvantable égoïsme. Se renseigner sur les bactéries multirésistantes ressemble désormais davantage aux pérégrinations de John Bunyan sur les traces du Pèlerin qu’à une histoire de chimie, de microbiologie et de brins d’ADN qui se barrent à gauche plutôt qu’à droite.

Les microbes aiment quand nous faisons l'amour

Pourtant, notre hâte à nous engouffrer dans cette nouvelle apocalypse médicale cache un fait aussi crucial que révélateur: tous les supermicrobes n’empruntent pas le même chemin de l’ignominie. La blennorragie, par exemple, ne s’est pas hissée à l’avant-scène en profitant de notre gloutonnerie pharmaceutique. C’est un autre péché mortel qui œuvre dans l’ombre: la luxure. Les gens aiment faire l’amour, et à chaque relation non protégée par un préservatif, les bactéries se ruent d’une partie du corps à l’autre, et encore, oui, encore une fois, oui, oui, ouiiii... Pour le dire simplement, la promptitude avec laquelle les gens s’envoient en l’air a eu raison de notre fragile défense antibiotique.

En revanche, les supermicrobes qui font depuis longtemps la une des journaux ont gagné leurs galons (paraît-il) grâce au mélange toxique de médecins indifférents, de patients gloutons, de hauts fonctionnaires de santé crétins, de laboratoires pharmaceutiques cupides, de gens qui ne se lavent pas les mains et des tonnes d’antibiotiques dont on gave les animaux d’élevage.

Dans ce monde impie, les antibiotiques disponibles sont systématiquement mal employés, certains en prennent trop, d’autres pas assez, jusqu’à ce qu’à la fin du match microbe contre antibio, le seul à rester debout soit un Supermachin. John Bunyan, bienvenue à la source, dans un monde où tout le monde est coupable.

Mais notre spectaculaire auto-flagellation—hélas, si seulement les dépositaires de l’honneur de la médecine s’étaient montrés plus mesurés, plus mûrs, plus soucieux de ce qui est vraiment important, peut-être rien de tout cela ne se serait-il produit—n’est qu’une simagrée au bénéfice des caméras. Après tout, la résistance aux antibiotiques existe depuis le jour où ils ont éclos dans le labo tout moisi de Fleming; c’est une partie immuable du programme. L’activité des antibiotiques et la résistance aux antibiotiques sont comme la dette et le crédit—l’un ne va pas sans l’autre. Et, comme nous l’ont appris des agents antiviraux extrêmement actifs contre le VIH, plus le composé est puissant, plus vite la résistance émerge.

Notre vieux réflexe mégalomaniaque

Dans ce long drame des supermicrobes et la pagaille qui en résulte, nous autres humains nous attribuons beaucoup trop de mérite. C’est la puissance des bactéries qui est en jeu ici, pas la faiblesse humaine. Certes, nous pouvons mieux faire pour soigner notre héritage, en utilisant notre bon sens et de la mesure pour conserver toute leur fraîcheur à nos antibios. Mais nous perdrons—toujours—et pas parce que nous sommes une société grasse et paresseuse qui par son indolence, son inattention aux détails et son souverain mépris pour ceux qui nous entourent, a créé un monde noir et dangereux.

En réalité nous sommes plutôt des pions dans un jeu entre petits bouts d’ADN microbiens, structures chimiques sommaires et un corps portant en surface et à l’intérieur plus de bactéries que de cellules humaines normales. Notre insistance à affirmer que c’est nous qui conduisons cet énorme complexe dans le mur ne tient aucun compte des faits les plus élémentaires. Plus dérangeant encore, elle révèle une idée fixe mégalomaniaque bien trop familière selon laquelle nous sommes à l’origine de tout ce qui existe sur la planète, que ce soit bon ou mauvais.

Quel dommage qu’il n’existe pas de phénomène biologique à l’image de la résistance aux médicaments pour démonter cette suffocante certitude du narcissiste.

Kent Sepkowitz

Traduit par Bérengère Viennot

Kent Sepkowitz
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