Culture

Le Juif qui négocia avec les nazis, l'histoire étonnante de Rezso Kasztner

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 03.04.2012 à 7 h 18

Surnommé le «Oskar Schindler» juif, il est passé du statut de «juste» à celui de traître ayant «vendu son âme au satan allemand».

Image du film «Le Juif qui négocia avec les nazis».

Image du film «Le Juif qui négocia avec les nazis».

Ce n’est pas une histoire extraordinaire, mais tout un faisceau de récits étonnants qui sont condensés par ce documentaire. Mené avec une science consommée (parfois un peu trop) du récit et du coup de théâtre, Le Juif qui négocia avec les nazis raconte ainsi:

1. Le travail mené par Rezso Kasztner, avocat juif de Budapest qui négocia ce qu’il put avec Eichmann pour arracher quelques centaines de victimes à la machine de mort nazie, et obtint un train qui sauva quelque 1.700 personnes (beaucoup plus qu’Oskar Schindler) au terme d’une épuisante odyssée. Mais au prix de l’abandon de centaines de milliers de juifs hongrois qui allaient périr à Auschwitz durant le deuxième semestre de 1944.

2. La place de la Shoah lors de la naissance d’Israël, et la construction de représentations divergentes par des partis violemment opposés: pour simplifier, la «gauche» dirigée par Ben Gourion et une droite radicale, ayant activement participé aux activités terroristes et militaires qui ont permis la création de l’Etat juif, et ulcérée d’être évincée de toutes les responsabilités par le «père de la nation» et ses alliés.

3. L’instrumentalisation par la droite de la remise en cause de Kasztner, devenu à Tel-Aviv un journaliste en vue et proche du pouvoir, au cours d’un procès qui, en 1953, le fera passer du statut de «juste» à celui de traître ayant «vendu son âme au satan allemand», selon les termes même du jugement le condamnant.

4. Les conditions complexes de l’assassinat de Kasztner devant son domicile en 1957, meurtre pour lequel furent condamnés à perpétuité, puis bientôt relâchés, les membres d’un groupuscule sioniste ultra.

5. La construction au long cours d’une historiographie officielle de la Shoah par l’Etat israélien, processus dont le plus grand épisode, le procès Eichmann en 1961, est bien connu, mais où la figure de Kasztner joue, en creux, un rôle riche de sens.

6. L’histoire du calvaire quotidien que fut la vie de la femme, de la fille et des petites-filles de Rezso Kasztner, et leur long combat pour sa réhabilitation symbolique (alors même que la justice avait rapidement après sa mort annulé sa condamnation).

7. Le portrait remarquable de Ze'ev Eckstein, l’homme qui tua Kasztner, et de son parcours personnel et politique à travers plus d’un demi-siècle.

8. Une contribution à un débat historico-politique plus vaste, et toujours en cours, à propos des conditions dans lesquelles certains responsables juifs négocièrent avec les nazis, et assumèrent des tâches de contrôle de leur communauté à leur bénéfice, notamment dans le cadre des «Conseils juifs» (les Judenräte). Et, plus généralement, un débat de fond sur la légitimité de négocier avec l’ennemi, y compris le pire.

9. L’interrogation sur la manière dont une collectivité nationale se dote de héros, comment elle les choisit, et quels usages elle en fait. Malgré son extrême singularité, le cas d’Israël permet en effet de réfléchir  plus largement sur l’élection de certaines figures, la manière dont elles sont caractérisées, ce qui est mis en valeur chez elles dans l’enseignement, les monuments, les célébrations politiques et leur accompagnement médiatique.

 

Durant sept ans, la documentariste américaine Gaylen Ross a recherché, et le plus souvent retrouvé, tous les protagonistes encore en vie d’une «affaire Kasztner» qui ne trouve son épilogue que durant le tournage lui-même.

Le film s’ouvre avec un homme à la présence intense, Ze’ev Eckstein, qui rejoue devant la caméra, sur les lieux mêmes, ce qu’il fit il y a près de soixante ans: devenir un assassin, tirer à bout portant sur celui qui symbolisait alors pour lui les faiblesses et les trahisons de la gauche.

Voyageant dans le temps, l’espace, les souvenirs, les archives, Le Juif qui négocia avec les nazis accompagne ensuite les membres de la famille de Kasztner. Il écoute celui qui était alors le patron du grand journal de droite qui monta en épingle le procès et le fils de l’avocat qui obtint la condamnation de Kasztner et qui poursuit le combat de son père pour empêcher une réhabilitation qui, durant des décennies, a exclu le juif qui a sauvé le plus de juifs de l’extermination de toute reconnaissance.

Il donne la parole à plusieurs historiens et responsables de l’organisation de la mémoire de la Shoah. C’est un récit parfois sidérant et parfois bouleversant qui se met en place. Il ménage nombre de rebondissements, certains de l’ordre de l’intime, d’autres travaillent une imagerie collective composée pour des raisons politiques par un jeune Etat.

Celui-ci, en même temps qu’il parvenait durant ses vingt premières années à occulter complètement l’existence de ceux dont il avait occupé la terre, avait construit un système de représentation légendaire inévitablement, mais peut-être ici tragiquement réducteur.

La réalisatrice se tient clairement aux côtés de la famille de Kasztner, et de la mémoire de celui-ci. Mais elle laisse toute la place nécessaire à l’expression de positions adverses. Et s’il est impossible de ne pas ressentir de l’empathie pour celle qui devint du jour au lendemain, à 6 ans, la fille d’un traître qui allait chaque jour à l’école sous les crachats et les insultes du voisinage, les étonnants moments d’émotion que lâche le film comme des bouffées de chaleur n’y empêchent nullement une réflexion qui à bien des titres demeure ouverte.

Jean-Michel Frodon

  • Le Juif qui négocia avec les nazis de Gaylen Ross. En salles le 4 avril
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