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1969, le PCF fait campagne pour l'abstention [INTERACTIF]

Victoire Tuaillon

Après avoir récolté 21,3% des voix au premier tour, les communistes refusent de choisir entre les deux candidats de droite qualifiés pour le second tour, Alain Poher et Georges Pompidou, alias «blanc bonnet et bonnet blanc».

Affiche: Daniel Marty.

Affiche: Daniel Marty.

Elle ressemble à une affiche de film. Avec son slogan, le célèbre «Bonnet blanc, blanc bonnet», la campagne du Parti communiste pour le second tour de la présidentielle de 1969 a marqué les esprits. Jamais encore un parti politique n’avait appelé à s’abstenir lors d’une élection.

Henri Malberg, 81 ans, membre du PCF depuis 1945, se rappelle avoir collé ces affiches:  

«Quarante ans que je ne l’ai pas vue, mais je m’en souviens très clairement: sa force, sa simplicité, ce fond noir… C’est un très beau souvenir communiste. Un souvenir de notre courage, de notre refus de se laisser piéger par la rhétorique du moindre mal.»

En avril 1969, après l'échec de son référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat, De Gaulle démissionne. Une élection présidentielle anticipée est organisée. Malgré l’échec du projet de candidature unique avec les socialistes, le PCF et son candidat Jacques Duclos atteignent au premier tour le plus haut score jamais réalisé par un candidat communiste: 21,3% des voix. Pas assez pour atteindre le second tour.

Dès le lendemain du premier tour, refusant de choisir entre les deux candidats de droite, le PCF décide de mener une campagne inédite et jamais rééditée depuis: il appelle directement à l’abstention.

Pompidou—Poher, «les frères siamois»

Pour les communistes, impossible de choisir entre Pompidou et Poher, puisqu’ils sont «les candidats de la bourgeoisie». C’est très clair dans le discours de Jacques Duclos devant les ouvriers de Renault le 22 mai 1969, avant même le premier tour: «Vous ne voterez ni pour Pompidou, ni pour Poher», lance-t-il. Perché sur son tabouret, roulant les «r», le candidat fustige les «deux P», moquant ces «frères siamois», ces «cousins germains».

Mais contrairement à ce qui est souvent dit, Jacques Duclos semble n’avoir jamais prononcé cette expression «Bonnet blanc, blanc bonnet» publiquement [1]. En revanche, il l'aurait inventée pour l'affiche.

C’est ce que pense Henri Malberg, qui a suivi Jacques Duclos dans ses meetings de 1969. Pour lui, la formule est typique du langage du candidat: 

«C’était un tout petit bonhomme, gros et lourd, un homme du Midi, plein de bons mots, il avait des images. Il a mené une campagne pleine de fraîcheur, joyeuse, avec ses mots, avec les mots du peuple.»

Pour Yves Santamaria, historien spécialiste du PCF, «pour l’Histoire, peu importe qu’il l’ait vraiment dit ou non... l’important est qu’elle soit restée!» L’expression, recensée pour la première fois à la fin du XVIIIe siècle, correspond aussi à une époque, à une culture et un langage dont on ne trouve plus trace aujourd’hui, explique-t-il:

«C’était la France d’Audiard, de Jean Gabin, de Georges Brassens… "Bonnet blanc, blanc bonnet", ça correspond à une certaine époque. Même Georges Pompidou jouait là-dessus, façon "Je suis normalien mais j’ai du poil aux oreilles et je viens d’Auvergne !"»

L'ancêtre de «l’UMPS» et du «tous pourri»?

L’affiche et le discours du PCF accusent les deux candidats du second tour d’avoir exactement le même programme. Outre cette affiche, l’Humanité a publié de nombreuses caricatures allant dans ce sens, comme celle-ci, publiée le 19 mai 1969:

Ce discours est-il l’ancêtre de celui tenu aujourd’hui par l’extrême droite sur «l’UMPS» et le «tous pourris»? Non selon Anne Muxel, spécialiste de la participation politique au Cevipof. Pour elle, les deux discours ne sont pas assimilables, question de contexte politique:

«Il n’y avait pas à l’époque la crise de la représentation politique, le même niveau de défiance vis-à-vis du monde politique qu’aujourd’hui. "Bonnet blanc, blanc bonnet" est un mot d’ordre de nature politique, pas la traduction de la crise actuelle entre les citoyens et leurs élites politiques»

Une abstention «hautement civique»

S’il ne veut soutenir aucun des deux candidats, le Parti communiste aurait pu appeler à voter blanc, ou simplement ne pas donner de consigne de vote. Mais cela était inimaginable à l’époque, explique Yves Santamaria:

«Ne pas donner de consigne de vote, ça voulait dire que le parti acceptait que des communistes aillent voter Pompidou ou Poher. Inenvisageable! On est au lendemain de 1968, Pompidou est vu comme celui qui vient d’écraser le mouvement ouvrier. Quant à Poher, il veut un rapprochement avec les Etats-Unis et il pro-Europe, donc contre tout ce que défend le PCF.»

Pendant quinze jours, dans les journaux communistes comme l’Humanité, les éditos et argumentaires en faveur de l’abstention se multiplient sur ce ton:

«Appelant à voter blanc, le risque était grand de n'être ni entendu ni compris. […] Au contraire, seule l'abstention est claire, politique et politiquement claire et ne se prête à aucune équivoque. Elle consiste, le 15 juin, à ne pas aller voter. L'abstention à laquelle appelle le Parti communiste français est un acte hautement civique.»

Le 15 juin 1969, la participation tombe à 69%, contre 78% au premier tour —neuf points de moins, mais bien moins que les 21,3% de Duclos. Jamais aucun parti politique ayant perdu au premier tour n’avait fait jusque là de campagne appelant à l’abstention. «Ce qui est plus courant, c’est que les partis ne donnent pas de consigne de vote pour le second tour. Ce n’est pas un appel à l’abstention directement», confirme Anne Muxel.

La seule attitude qui s’en rapproche est le message ambigu de Lutte ouvrière après le premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Sans directement appeler à l’abstention, Arlette Laguiller, la candidate de LO, avait appelé les travailleurs à ne pas voter Le Pen, mais les avait mis en garde contre une élection de Chirac qui tournerait au plébiscite.

Victoire Tuaillon

[1] Aucun enregistrement n’a pu être retrouvé et aucune mention n'en est faite dans les numéros de l'Humanité des mois de mai et juin 1969. Revenir à l'article

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