FrancePresidentielle

1995, la visite d'adieu de Mitterrand au PS

Adèle Ponticelli, mis à jour le 21.03.2017 à 11 h 36

Quatorze ans après avoir quitté Solférino pour prendre le chemin de l’Elysée, l’ancien président de la République revient sur ses pas. Le 17 mai 1995, François Mitterrand rend alors sa dernière visite au Parti socialiste. Un moment symbolique.

PASCAL ROSSIGNOL /AFP

PASCAL ROSSIGNOL /AFP

C'est une scène d'adieux en forme de remake. Ce 17 mai 1995, François Mitterrand vient de transmettre les rênes du pouvoir à Jacques Chirac, tout juste élu à la présidence de la République, quand, sur le chemin du retour, il s’arrête au siège du PS. «Mitterrand avait voulu passer par le Parti socialiste en quittant l’Elysée, de la même manière qu’avant de se rendre à l’Elysée en 1981, il était passé par son bureau de premier secrétaire, se souvient Lionel Jospin, son successeur rue de Solférino de 1981 à 1988. Ce passage par le parti avait un sens politique fort vis-à-vis de tous les socialistes.»

«C’est moi qui lui ai demandé de venir», raconte Henri Emmanuelli, alors premier secrétaire du PS. Avant même d’avoir franchi les grilles de Solférino, François Mitterrand, qui arrive à pied en compagnie de son ancien Premier ministre Pierre Mauroy, est acclamé. «Des centaines de militants le saluent, la rose au poing, comme durant le premier septennat», témoigne l’auteur des deux clichés, Pascal Rossignol. Pour ce photoreporter qui a entamé sa carrière en 1981, «cet hommage des militants est le moment le plus fort et le plus symbolique de la visite. Bien plus fort que la poignée de main». Collé contre la barrière, il le saisit avec son appareil.

La rose au poing

Sur le perron, où a été érigée une tribune, Emmanuelli et Jospin, candidats l'un contre l'autre trois mois plus tôt pour l'investiture socialiste à la présidentielle, reçoivent l’ancien président de la République. Emmanuelli en garde le souvenir d’un moment «très sympathique».

Jospin, heureux de retrouver son ancien mentor? Pendant toute la campagne, jamais lui et François Mitterrand ne se sont retrouvés ensemble à la tribune d’un meeting, au nom du «droit d'inventaire» théorisé par l'ancien ministre de l'Éducation nationale.

Aujourd’hui, Jospin regrette encore ce rendez-vous manqué. Les véritables retrouvailles n’ont pas eu lieu le jour de la photo, mais au soir du second tour, en aparté. Au siège du PS, Lionel Jospin a décroché son téléphone et appelé Mitterrand. Le candidat socialiste vient de perdre avec un peu plus de 47%, mais il a «le sentiment du devoir accompli». Mitterrand lui confirme:

«Vous avez relevé le gant.»

«Pour le peu de temps que j'ai devant moi»

Puis vient le temps du discours. Sur le perron, l’ancien président de la République prend la parole. «Il s’adressait d’abord à nous, les jeunes, se souvient la députée des Deux-Sèvres Delphine Batho, aujourd'hui porte-parole de campagne de François Hollande, et alors simple militante âgée de 22 ans. Le discours était tout entier axé sur la transmission. Comme le passage d’une flamme.» En témoignent les mots prononcés par Mitterrand:

«On ne peut pas limiter une idée d’organisation de la société, à la vie et au travail d’un homme. Cela va beaucoup plus loin, vous êtes beaucoup plus que cela. Vous êtes même la génération qui transmettra à d’autres et moi, pour le peu de temps que j’ai devant moi, je suis heureux de retrouver des socialistes, des camarades, des amis dont je sais que, retournés chez eux, il leur faudra reprendre la tâche, entourés souvent par des classes dirigeantes hostiles, obligés d’affronter des revendications qu’ils ne sauront satisfaire, bref la vie politique dans toute son ampleur, telle qu’elle est, telle qu’elle se vit, telle qu’elle se fait. Cela vous attend. Vous allez continuer après moi, vous avez commencé avec moi, ou bien vous avez rejoint le gros de la troupe au cours de ces trente dernières années.»

Un adieu? Non, un devoir. «François Mitterrand était un homme qui aimait les rituels et marquer le temps.» Le réalisateur Serge Moati se souvient bien de ce mercredi, de «l’émotion terrible qui imprégnait toute l’assistance». La dernière fois qu’il a immortalisé Mitterrand sur sa pellicule.

Car pour tous, ce devoir est d’autant plus remarquable qu’il est accompli par un homme malade. Cela fait trois ans qu’on le sait atteint d’un cancer, et bien plus longtemps qu’il est en réalité malade. «Il avait le visage gris et émacié, on sentait tous que c’était sûrement la dernière fois qu’on le voyait», poursuit le réalisateur.

Pour Delphine Batho, en faisant le déplacement au siège de PS, Mitterrand accomplit un geste «courageux et digne: il s’est comporté en leader politique jusqu’au bout». «J'achève ma vie politique, j'aborde la dernière étape de mon existence dont j'ignore la durée, mais elle ne peut être extrêmement longue», lance-t-il. «Un moment terriblement fort et mélancolique», conclut Serge Moati.

Mais un brin de légèreté s’est glissé dans le cérémonial. Le Parti socialiste offre une Twingo verte à Mitterrand. «Un clin d’œil, explique Emmanuelli, parce qu’il avait une abominable méhari verte dans les Landes.» Une gentillesse. Une bizarrerie presque.

L’avenir? Jospin ne pense pas encore à reprendre la tête du parti. La décision naît durant l’été, et se concrétisera mi-octobre avec le feu vert de 95% des militants. Et au fond, c’est peut-être Mitterrand qui en a la vision la plus nette.

«Vous n’êtes plus au pouvoir, mais ne perdez pas espoir, vous serez surpris de la vitesse à laquelle vous y serez à nouveau.»

Intuition, exhortation, mot d’esprit? Deux ans et quinze jours plus tard, le perdant de 1995 devenait Premier ministre.

Adèle Ponticelli
Adèle Ponticelli (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte