Monde

Egypte: le procès des ONG, un réveil brutal pour les Etats-Unis

Foreign Policy, mis à jour le 10.04.2012 à 6 h 54

Promouvoir la démocratie dans des pays comme l’Egypte ou l’Irak, c’est changer le statu quo. Alors pourquoi se montrer si surpris quand il s’avère que tout le monde n’est pas d’accord?

Une manifestation anti-américaine après le report au 10 avril du procès des employés d'ONG. REUTERS/Mohamed Abd El Ghany

Une manifestation anti-américaine après le report au 10 avril du procès des employés d'ONG. REUTERS/Mohamed Abd El Ghany

Imaginez: vous êtes membre du cabinet ministériel post-révolutionnaire égyptien, l’un des derniers vestiges de l’ère Moubarak. Il se trouve que vous êtes aussi un civil, donc vous ne pouvez pas compter sur vos copains du club des officiers pour vous protéger. Et enfin vous êtes une femme, dans une société dont l’histoire ne se distingue pas exactement pour le nombre de ses femmes politiques de haut-rang. Que pouvez-vous donc faire pour donner un coup d’accélérateur à votre carrière?

Vous en prendre au Américains, bien sûr.

Fayza Aboul-Naga, ministre bien mal nommée de la Coopération internationale, a considérablement accru sa notoriété en se plaçant au cœur d’un scandale impliquant l’aide américaine à la démocratisation. Le 29 décembre dernier, les forces égyptiennes de sécurité ont investi les bureaux de dix-sept organisations non gouvernementales locales et étrangères dans tout le pays, les accusant de financement illégal ainsi que d’une série d’autres délits.

Plusieurs observateurs, dont le sénateur américain John McCain, ont dénoncé Fayza Aboul-Naga, suspectée d’avoir orchestré cette action sévère contre les ONG afin de faire oublier les piètres résultats du gouvernement militaire. La ministre ne fait aucun effort pour dissiper cette impression: «Chaque pays dispose de moyens de pression dans le champ politique», a-t-elle apparemment déclaré à un journal égyptien. «L’Egypte ne fait pas exception.»

La réaction des Etats-Unis a oscillé entre incrédulité et indignation. «Nous sommes très inquiets car ce n’est pas approprié dans la situation actuelle», a déclaré Victoria Nuland, la porte-parole du Département d’Etat américain. Ces perquisitions «créent une situation de tension sans précédent» entre la junte militaire au pouvoir et les Etats-Unis, a soufflé Newsweek.

Les analystes soulignent scrupuleusement que les arrestations pourraient compromettre l’aide de 1,3 milliard de dollars que l’administration américaine verse à l’armée égyptienne chaque année. Le procès des 43 employés accusés (dont une partie a quitté l'Egypte le 1er mars) doit normalement s'ouvrir le 10 avril.

Les Américains sont impopulaires

Au milieu de ce scandale, plusieurs questions subsistent: pourquoi les généraux feraient-ils une chose aussi stupide? Ont-ils les idées claires? Contrôlent-ils vraiment la situation? Après tout, les organisations attaquées essaient simplement de promouvoir la démocratie et aident à mettre en place des institutions dans le sillage de la chaotique révolution égyptienne. Les généraux eux-mêmes devraient sûrement être en mesure de comprendre que ces efforts sont faits dans l’intérêt de tous les Egyptiens.

Mais les commentateurs auraient surtout dû se poser une autre question à propos de Fayza Aboul-Naga: pourquoi a-t-elle attendu si longtemps? Après tout, les Américains sont impopulaires en Egypte depuis des années. Washington a soutenu Hosni Moubarak pendant des décennies. Washington est un ami proche d’Israël. Washington a envahi et occupé des pays musulmans.

Un récent sondage Gallup a montré que 70% des Egyptiens étaient opposés à ce que leur pays continue à recevoir l’aide financière américaine, qu’ils considèrent (sans être très au fait des détails) comme une ingérence dans leurs affaires intérieures. Cela ne devrait au contraire surprendre personne qu’une politicienne égyptienne audacieuse décide de tirer parti d’une telle opinion.

Des coupes substantielles à Bagdad

Pour comprendre le scandale égyptien des ONG, il peut être utile de se pencher sur un autre pays arabe où les Américains ont dépensé des milliards pour essayer d’instaurer des institutions démocratiques: l’Irak. En février, le New York Times a déclaré que Washington se préparait à réduire la présence civile dans son énorme ambassade de Bagdad. Même si le Département d’Etat a réfuté les allégations de l’article selon lesquelles les plans prévoient une diminution de moitié des effectifs sur place, il paraît évident que les coupes seront tout de même substantielles.

De toute façon, il est certain que les Américains n’auront pas les moyens de maintenir cette présence ambitieuse dont ils avaient espéré qu’elle renforcerait leur influence en Irak après le retrait des troupes combattantes. Il y a encore un an, on nous disait que les effectifs civils de l’ambassade continueraient de grossir malgré le retrait des troupes.

Mais maintenant que la «guerre contre le terrorisme» baisse d’intensité, il en va de même de l’enthousiasme pour le très médiatique engagement civil qui était censé renforcer et prolonger les réussites américaines sur le champ de bataille. Qui se souvient de ce discours impressionnant d’Hillary Clinton parlant d’intensifier «la puissance civile»?

Perte d'intérêt pour les aspects civils

C’est de l’histoire désormais. Tout d’abord, l’Amérique a déjà dépensé des montagnes d’argent pour financer d’ambitieuses opérations de construction démocratique comme celles qui ont suivi les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak. Ces efforts n’ont jamais été très populaires chez l’Américain moyen même avant que la crise financière ne dévaste l’économie du pays. Qui se souvient que George W. Bush a fait campagne contre le nation-building lorsqu’il était candidat à la présidence en 2000? Le président Obama a repris le thème l’an dernier, en déclarant de façon mémorable dans l’un de ses discours qu’«il est temps de se concentrer sur le nation-building ici chez nous».

Promouvoir des institutions saines et de la bonne gouvernance dans d’autres pays n’a jamais été une partie de plaisir. Cela nécessite des quantités considérables de temps et de travail. Cela coûte cher. Et il est difficile d’en identifier les résultats. Voici le message que m’a envoyé récemment par email un Irakien travaillant pour une ONG américaine:

«Il apparaît depuis plus d’un an que les Etats-Unis perdent tout intérêt pour les aspects civils de la transition en Irak –transparence, responsabilité, séparation des pouvoirs, participation, libertés publiques, etc. C’est triste à observer. Je pense qu’il y a eu un désinvestissement psychologique de la part des Américains après de la fermeture des dernières Equipes provinciales de reconstruction en septembre 2010, qui s’est accompagnée de la déception vis-à-vis des résultats de l’engagement américain en Irak depuis 2003… Les problèmes politiques en Irak étaient si inextricables en 2010 et 2011 et la stabilité si précaire –et c’est toujours le cas– que les Américains avaient peu le loisir de se préoccuper de la démocratie, de l’Etat de droit, etc.»

Hostilité des Irakiens

L’autre aspect de cette affaire est qu’après tout il n’est pas évident que le gouvernement irakien souhaite la présence de ces civils à Bagdad. L’article du New York Times a souligné que l’un des problèmes majeurs qui pourraient provoquer le désengagement est la réticence irakienne à délivrer des visas et des permis de séjour à ceux qui sont supposés travailler à l’ambassade. Il s’avère que la plupart d’entre eux sont sous contrat avec des sociétés de sécurité privée –largement haïes par les Irakiens depuis la bavure tragique de 2007 impliquant des agents de la défunte société Blackwater, accusés d’avoir abattu 17 civils.

L’hostilité des Irakiens à l’égard de ces sociétés, qui durant l’occupation américaine ont agi selon leurs propres lois plus qu’à leur tour, est totalement compréhensible. Le problème est que les personnels civils remplissant des missions bien plus inoffensives –comme, par exemple, les employés de l’Institut américain pour la Paix qui forment les Irakiens à l’art de la résolution des conflits dont ils ont un besoin urgent– ne peuvent pas travailler sans protection.

Mais ça ne s’arrête pas là. Le gouvernement irakien a lui aussi ses Fayza Aboul-Naga. Pour eux, la présence de tous ces instructeurs de police et de ces consultants anti-corruption représente un affront, une gêne et peut-être même une menace. Ces derniers temps, le Premier ministre irakien Nouri Al-Maliki a montré tous les signes de sa volonté de concentrer le pouvoir autour de sa personne, de son parti et de sa communauté chiite. Se soucie-t-il vraiment de ce que les promoteurs de la démocratie financés par les Etats-Unis obtiennent leurs visas? Probablement tout le contraire.

«Transparence» est un gros mot

Les Américains ont tendance à considérer que promouvoir la démocratie dans d’autres sociétés est une opération bienveillante, charitable et dont chacun sort gagnant. Ce qu'ils ont tendance à oublier en revanche, c’est qu’introduire des institutions démocratiques dans des sociétés autoritaires revient à changer la structure du pouvoir. Et on peut difficilement espérer de la part de ceux qui perdent le pouvoir qu’ils s’effacent dans le calme.

Ces mots d’ordre si prisés des humanitaires peuvent sembler inoffensifs, mais dans certains milieux ils revêtent un caractère explosif. «Transparence» est un gros mot pour les hommes de l’ombre. «Responsabilité» un cauchemar pour l’autocrate non-élu. Et «bonne gouvernance» remplit l’officiel corrompu de terreur.

Est-ce que je pense pour autant que les promoteurs de la démocratie (Américains et autres) devraient cesser leurs activités? Sûrement pas. Mais ceux qui louent leurs efforts ne devraient jamais perdre de vue qu’ils ne font pas un travail caritatif. C’est de la politique. Et la politique n’est pas une affaire pour les âmes sensibles.

Christian Caryl

Traduit par Florence Boulin

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