Monde

Israël-Iran: six questions déterminantes dans l'issue de la crise nucléaire

Ron Rosenbaum, mis à jour le 05.04.2012 à 11 h 44

Mémoire de l'Holocauste, dignité, humanisme: et si des facteurs émotionnels permettaient de stopper le conflit qui oppose l'Iran et l'État d'Israël?

Des Israéliens protestent contre une éventuelle attaque par Israël des installations nucléaires de l'Iran, à Tel Aviv le 24 mars 2012. REUTERS/Nir Elias

Des Israéliens protestent contre une éventuelle attaque par Israël des installations nucléaires de l'Iran, à Tel Aviv le 24 mars 2012. REUTERS/Nir Elias

Il y a peu, le rédacteur en chef d’un journal scientifique respecté m’a contacté car il désirait que je développe –scientifiquement– le scénario que j’esquissais dans mon dernier livre, soit la possibilité d’une guerre nucléaire au Moyen-Orient. Ce livre débute par le récit du raid effectué en 2007 par les Israéliens contre un réacteur nucléaire en cours de construction dans un coin de la Syrie, sorte de répétition à petite échelle d’un raid contre l’Iran.

En me fondant sur la célèbre Loi des Effets Pervers, je développe l’idée qu’une attaque israélienne ou iranienne pourrait provoquer des évènements dramatiques en cascades, allant de la guerre nucléaire régionale à un conflit nucléaire global. De nouvelles questions (peut-être sans réponses) étant apparues dans cet intervalle avec la montée de la tension entre l’Iran et Israël, il était certainement bon de se pencher dessus, mais pouvais-je y répondre scientifiquement?

Le rédacteur en chef de ce journal scientifique considérait qu’il était possible d’utiliser la science pour prédire les issues de plusieurs scénarios et avait manifestement une idée de l’issue la plus probable: une telle guerre était tellement irrationnelle qu’elle devenait presque impossible.

Nous avons donc commencé par calculer la quantité d’uranium que les Iraniens ont déjà enrichi pour produire de l’U-235, cet isotope nécessaire pour construire des bombes et qui doit être séparé, par des centrifugeuses perfectionnées, de l’U-238, moins dangereux et plus abondant. L’enrichissement à 20% est autorisé pour le nucléaire civil selon les termes du traité de non-prolifération signé par l’Iran (mais pas par Israël). L’Iran affirme n’enrichir son uranium qu’à seules fins de «recherches médicales.» Mais cet enrichissement constitue une étape critique pour produire du nucléaire militaire.

Nous avons ensuite calculé combien l’Iran pourrait posséder de matériau fissible si son U-235 était enrichi non plus à 20% mais à 90%, soit l’enrichissement standard des bombes nucléaires, ce qui nous a permis de déterminer combien de bombes de combien de kilotonnes ou mégatonnes l’Iran serait en capacité de construire à l’abri de sa «zone d’immunité» des attaques israéliennes. (Ce terme de «zone d’immunité» a été employé par le ministre israélien de la Défense, Ehud Barak pour décrire les usines de fabrication des bombes, si profondément enfouies qu’Israël est théoriquement dans l’incapacité de les détruire en faisant usage d’armes conventionnelles.) Le rédacteur en chef semblait convaincu que le centre de recherche (autrefois secret) de Fordu, construit sous 80 mètres de roches non loin de la ville sainte de Qom, offrait une telle immunité.

Tout ceci partait du principe que nous pouvions nous fonder sur des chiffres fiables, ce qui paraît hautement improbable. Malgré cela, nous avons tenté de calculer le potentiel explosif des bombes israéliennes conçues pour détruire des bunkers afin de déterminer (scientifiquement!) si ces bombes étaient en mesure de détruire les usines d’enrichissement d’uranium de Fordu, Parchin et autres, que les Iraniens refusent de laisser les inspecteurs de l’AIEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique) visiter.

Une solution scientifique pour enterrer le conflit?

Nous avons ainsi pu démontrer (scientifiquement!) qu’une attaque israélienne ne pourrait pas détruire assez de matériau nucléaire et technologique pour empêcher les Iraniens de mettre au point une bombe, et qu’une telle intervention risquait par surcroît de précipiter l’utilisation d’armes nucléaires par les Iraniens.

L’affaire était dans le sac: Les Israéliens allaient lire notre analyse (s’ils ne s’étaient pas déjà livrés à une analyse semblable) et nous allions sauver le monde grâce à la science, ou un truc de ce genre là. L’arsenal nucléaire des Iraniens? No problemo! Les mollahs n’en feraient rien, craignant la menace de représailles qu’ils devraient subir s’ils détruisaient Israël.

Si seulement tout était aussi simple.

Car ce scénario part du principe que les Israéliens ne verraient pas d’autre solution que d’accepter le caractère inévitable de la possession d’armes nucléaires par une puissance théocratique qui a régulièrement menacé de les anéantir. Que la mémoire traumatique de l’holocauste et des conséquences terribles du refus de prendre au sérieux les menaces d’annihilation proférées par les nazis durant les années 1930 ne les pousseront pas à agir, la «science» indiquant qu’ils sont de toutes façons incapables d’écarter cette menace. Et, enfin, que les Israéliens, qui ont surpris le monde par leurs excellentes connaissances scientifiques lorsqu’ils détruisirent le réacteur nucléaire irakien en 1981, le réacteur syrien en 2007, et qui se préparent à un conflit avec l’Iran depuis dix ans en le simulant régulièrement, n’ont pas déjà une idée précise de la meilleure stratégie à adopter.

Ce scénario ne tient pas compte du fait qu’au vu de son histoire, Israël pourrait bien décider qu’une attaque, même incapable d’anéantir entièrement les structures de production du nucléaire iranien, permettrait tout du moins d’en ralentir la progression, ce qui serait préférable à l’attentisme.

Il part également du principe qu’Israël, menacé de destruction, ne ferait pas usage de son armement nucléaire d’une façon ou une autre, préférant utiliser des armes conventionnelles plutôt qu’un missile balistique nucléaire tiré d’un sous-marin pour réduire en poussière les montagnes qui abritent les installations nucléaires iraniennes.

Voilà un cas dans lequel le facteur émotionnel –l’influence d’une mémoire et d’une histoire tragiques– ruine toute tentative d’évaluation scientifique d’un scénario tentant de répondre à une question probablement insoluble.

La science ne peut pas tout régler, et la dissuasion?

«Probablement insoluble?» Personne n’est censé dire un truc pareil! Il y a toujours une solution une fois que l’on se penche sur le problème, n’est-ce pas? Hum. Le «solutionnisme» est un terme que j’ai pour la première fois lu sous la plume de Jeffrey Goldberg pour décrire cette attitude typiquement américaine et qui consiste a penser qu’il y a forcément une solution à tout, y compris aux problèmes du Moyen-Orient.

Le dernier mantra en date des solutionnistes est que si l’Iran se dote de la bombe, ca ne sera pas un drame: les Iraniens ne l’utiliseront pas, craignant des représailles, voire une «oblitération» comme l’a dit Hillary Clinton, car c’est la seule manière rationnelle de voir les choses. Mais cette foi placée dans le rationalisme et le désir de survie ne tient pas compte du caractère fréquemment irrationnel de la foi.

Certains des plus influents des mollahs qui dirigent la théocratie iranienne sont de fervents adeptes de ce courant de la théologie chiite qui considère qu’une conflagration mondiale annoncerait le retour de l’Imam caché et la Fin des Temps. Un certain nombre de chefs iraniens ne verraient donc pas d’un mauvais œil une apocalypse nucléaire, même si elle se solde par une destruction de l’Iran.

Les solutionnistes qui raisonnent, pour le Moyen-Orient, en termes de dissuasion comme au temps de la Guerre froide, refusent de voir que ce raisonnement est ici inapplicable: la dissuasion a fonctionné durant la Guerre froide car elle se résumait à une confrontation bipolaire entre deux puissances nucléaires, toutes deux relativement rationnelles (ou tout du moins concernées par l’idée de leur survie).

Beaucoup ont tendance à oublier la troisième puissance nucléaire régionale: le Pakistan. On estime qu’environ 90 têtes nucléaires sont à un coup d’Etat près des Talibans ou risquent de se trouver sur le «bazar nucléaire» sur lequel, à en croire certain, le père de la bombe pakistanaise Abdul Qadeer Khan continue d’agir malgré sa «détention.»

Les solutionnistes, qui croient en la dissuasion, oublient la déclaration glaçante de l’Ayatollah Ali Akbar Hachemi Rafsanjani qui suggérait qu’un conflit nucléaire ne serait pas plus gênant que cela «car l’application d’une bombe atomique ne laisserait rien d’Israël et ne provoquerait que des dégâts dans le monde musulman.»

Derrière ce sinistre euphémisme se cache un calcul atroce. Car «l’application d’une bombe atomique» signifie donc l’envoi d’une bombe sur Israël. «Ne laisserait rien d’Israël» ne peut être interprété que comme l’anéantissement de toute la population de cet Etat, bel hommage à l’Holocauste de la part de ceux qui continuent de le nier. Et la réplique des Israéliens «ne provoquerait que des dégâts dans le monde musulman.» Des dégâts!? Israël dispose de 200 têtes nucléaires virtuellement impossibles à arrêter (ses missiles se trouvent dans des sous-marins indétectables). Les «dégâts» dont il est question pourraient entraîner la mort de dizaines de millions de personnes.

Voilà donc ce qui pourrait arriver dans le cadre d’une guerre nucléaire régionale – et il ne faut pas oublier qu’une attaque sur une installation contenant du matériel nucléaire transforme sa cible en «bombe sale» nucléaire, quel que soit son degré d’enfouissement, avec des conséquences encore impossible à déterminer.

Quand l'émotionnel empêche le scientifique de sauver le monde

La science peut-elle prédire ou influencer l’avenir du Moyen-Orient? Après avoir mûrement considéré son alléchante proposition, j’ai finalement choisi de ne pas rédiger un tel article et j’ai expliqué au rédacteur en chef qu’à mon avis, des facteurs émotionnels difficilement quantifiables étaient déterminants dans le conflit israélo-iranien. Dans certains cas, qu’on le veuille ou non, la science est une distraction, un faux refuge pour tenter d’échapper aux courants émotionnels souterrains qui sont le moteur de l’histoire. La science est finalement une variante du solutionnisme.

En tant que non-solutionniste, je n’ai pas de réponse toute faite aux difficiles questions qui nous sont posées. Mais je veux tenter de répondre à six de ces questions sans réponse, qui risquent fort de décider de l’issue de ce conflit et dont les réponses ne sont hélas pas très rassurantes.

1. Le président Obama peut-il entreprendre des actions militaires contre les installations nucléaires iraniennes?

J’assistais dernièrement à un dîner en compagnie d’un journaliste qui venait de s’entretenir avec Obama. Quand je lui ai posé cette question, il m’a déclaré qu’il était certain qu’Obama avait l’intention de déclencher des frappes. Pas à cause d’Israël, ni même du lobby israélien, mais plutôt en raison de son attachement à la non-prolifération nucléaire.

La chose paraissait étrange de prime abord, mais elle ne l’est pas tant que cela: A Columbia, Obama a rédigé un exposé sur le mouvement qui s’était prononcé en faveur du gel de la prolifération nucléaire. Obama a sans doute obtenu le prix Nobel de la paix en raison de son discours appelant à l’abolition de toutes les armes nucléaires (vous vous en souvenez?) et, me disait ce confrère, il considère que l’obtention par l’Iran de l’arme nucléaire provoquerait une course aux armements dans tout le Moyen-Orient. L’Arabie Saoudite, l’Egypte, la Turquie, le Soudan et même les Emirats voudront l’avoir, Israël possède plusieurs centaines d’ogives nucléaires et le Pakistan une centaine. Tôt ou tard, cette course à la prolifération risque de provoquer un conflit nucléaire régional ou global.

Je n’arrive pourtant pas à me représenter Obama décidant, à contrecœur, de lancer une attaque militaire et débuter une nouvelle guerre au nom de la non-prolifération. Cela me semble contre-intuitif, mais il apparaît qu’aux yeux du président, la capacité des Iraniens à construire une bombe –sans parler de l’avancée que constituerait sa construction véritable– est une sorte de ligne rouge.

Cette attaque, à laquelle il a fait référence de manière allusive en indiquant que «toutes les options étaient à l’étude» mettra peut-être un terme rapide à cette guerre. Mais j’ai la tragique prémonition que le monde ne sera vraiment prêt à bannir les armes nucléaires qu’après avoir goûté une seconde fois à leur sinistre morsure, à un avant goût de l’apocalypse prenant la forme d’une «petite» guerre nucléaire. Obama a déclaré qu’il ne voulait pas d’une solution «temporaire» - mais cette guerre risquerait d’être sans fin, en termes de conséquences.

2. Que pense la population iranienne de cette situation?

Cette question émotionnelle est rarement discutée dans les nombreux débats portant sur la détention ou non de l’arme nucléaire par l’Iran. Le terme de «syndrome cubain» me vient immédiatement à l’esprit lorsque je lis dans le New York Times, sous la plume de Denis Ross, diplomate chevronné et expert du Moyen-Orient, que «l’Iran ne doit pas avoir d’armes nucléaires.»

Son ton impérieux me laisse penser que si j’étais un simple iranien –pas un de ces mollahs partisans de l’apocalypse, plutôt un participant de la Révolution verte– j’aurais l’impression d’être méprisé. Cela me fait en effet penser à Cuba, dont le peuple endure, depuis 50 ans, des privations et une misère atroces en raison des sanctions américaines et qui s’accroche malgré cela à son régime autoritaire et répressif. Pourquoi? Pour des raisons émotionnelles, l’émotion de la dignité. Parce que les Cubains considèrent que ce n’est pas aux Etats-Unis de décider qui doit diriger pour eux et qu’ils refusent de se soumettre.

Ces choses sont souvent bien plus importantes aux yeux des gens que la possession de nouvelles voitures américaines. Voilà le point de comparaison, à mes yeux: l’Iran poursuivra certainement son programme nucléaire quand bien même un raid réduirait ses installations en poussière. Ne serait-ce qu’en raison du syndrome cubain. Quand bien même il leur faudrait cinquante ans pour en reconstruire une autre ou en acheter une à la Corée du Nord ou au Pakistan. Israël, parfois décrit comme un «État à une bombe», au sens où une bombe d’une mégatonne explosant au-dessus de Tel-Aviv suffirait à annihiler le pays, n’échappera plus jamais à cette menace.

3. Pourquoi le Cheik Nasrallah du Hezbollah a-t-il affirmé le mois dernier qu’il ignore ce qu’il fera si Israël attaque l’Iran?

Le Cheik Nasrallah est le chef du Hezbollah, groupe terroriste anti-israélien soutenu par l’Iran –selon la description du département d’Etat– qui dirige virtuellement le Liban. Le Hezbollah a perdu récemment de sa popularité. Le peuple libanais craint qu’en cas d’attaque israélienne contre l’Iran, Israël n’attaque, en premier, les concentrations de fusées du Hezbollah au Liban, afin d’empêcher des frappes de représailles, avec des conséquences dramatiques pour les populations civiles.

Le Cheik Nasrallah a donc tenu à faire savoir qu’il fallait garder son calme. Il a déclaré qu’en cas d’attaque de l’Iran par Israël, il n’attaquerait pas immédiatement. Il a dit, avec une modération étonnante, que «si ce jour arrivait», lui et les chefs du Hezbollah allaient «se réunir et réfléchir à la marche à suivre» avant d’agir.

Nasrallah, un des chefs terroristes les plus extrémistes et les plus sanglants, fait donc soudainement preuve de modération. S’inquiète-t-il de la réaction israélienne ou, comme me l’a suggéré quelqu’un, ne souhaite-t-il pas tout simplement montrer qu’il est maître chez lui? Nasrallah veut peut-être signifier que pour des raisons stratégiques voire humanitaires, il n’est pas prêt à laisser son pays et son propre peuple se faire massacrer pour servir l’Iran. Que lui et ses hommes ne sont pas les marionnettes de Téhéran.

4. Les sous-marins israéliens sont ils équipés de missiles nucléaires et d’où pourraient-ils ouvrir le feu?

Presque tout le monde ignore les sous-marins dans ce débat. La BBC a récemment publié une carte qui voulait démontrer la difficulté pour Israël d’envoyer des chasseurs-bombardiers au-dessus de l’Iran. Problèmes de ravitaillement, de survols de territoire, de trajet de retour etc. Ce qui est étonnant, c’est qu’aucune icône de sous-marin n’était présente dans les eaux entourant l’Iran. Un missile tiré depuis un sous-marin serait un moyen bien plus efficace –et bien plus terrible– pour attaquer les montagnes de Fordu qui abritent les installations d’enrichissement de l’uranium iranien. Certains rapports font mention de missiles de croisières israéliens équipés de têtes nucléaires.

La plupart des gens, dont moi, seraient indignés de voir Israël lancer une attaque nucléaire, mais un des spécialistes de l’armée israélienne, Moshe Halbetal, m’a soutenu que la mémoire de l’Holocauste pourrait être un facteur stratégique dans la décision israélienne d’employer ou non l’armée nucléaire face à une menace existentielle. Il n’y aurait, selon lui, rien de choquant à utiliser le nucléaire pour attaquer des cibles militaires. Il reconnaît malgré cela que cela entraînerait forcément de nombreux morts civils.

Israël possède au moins trois sous-marins de classe «Dolphin» en service, chacun étant apparemment capable de lancer des missiles de croisière à tête nucléaire. Deux ou trois autres sont en cours de construction dans les chantiers navals allemands de Kiel. Il semblerait que ces nouveaux modèles puissent embarquer des missiles balistiques. Des questions ont été soulevées sur leur autonomie, le fait qu’ils doivent ou non tirer en surface et sur leur déploiement, surtout depuis que la transition du pouvoir en Egypte pourrait empêcher la navigation des Israéliens sur le canal de Suez. (Le dernier transit officiel sur le canal de Suez par un navire israélien a eu lieu en 2010, avant le Printemps arabe.) Où sont ces sous-marins? Leur bon déploiement est essentiel.

Selon une de mes sources, «il a été rapporté (sans confirmation) qu’un sous-marin a effectué récemment un test de missile de croisière, capable d’embarquer une tête nucléaire, et qui a frappé une cible située à 1500 kilomètres. Or, Haïfa, la base officielle des sous-marins israéliens, se trouve à 1000 kilomètres de la frontière iranienne.»

Tirez-en les conclusions que vous voulez. Israël est apparemment en mesure de frapper. L’émotion jouera-t-elle un rôle dans la prise de décision?

5. Que voulait dire le Grand Ayatollah Khamenei quand il a récemment déclaré que les «armes nucléaires sont un grand péché»?

J’avais l’impression que cette déclaration était passée inaperçue, mais il m’a été rapporté que Khamenei l’avait déjà évoqué. Que penser alors du moment choisi pour le répéter? Le grand chef iranien s’apprête-t-il à reculer sur le projet nucléaire (et à se soumettre à l’humiliation des inspections internationales qui suivront, car plus personne ne pourra croire les Iraniens sur ce sujet)?

Peut-être veut-il au contraire signifier que l’Iran ne se dotera jamais de l’arme nucléaire, contrairement à Israël, coupable, donc, d’un grand péché? Peut-être s’agit-il d’une forme de sophisme: «C’est un grand péché», mais parfois, quand ceux qui possèdent des moyens condamnables menacent de les utiliser, il faut se mettre à leur niveau.

Qui peut savoir ce qu’il pense vraiment? Personne. Pourtant, ce qu’il pense pourrait avoir des conséquences sur l’avenir même de cette planète.

6. Pouvons-nous nous fier aux renseignements dont nous disposons sur le sujet?

Certainement pas. Nous devrions nous méfier de tout, et particulièrement de tout ce qui provient des services de renseignement américains, qui, depuis 12 ans, tendent à sur-réagir émotionnellement à toutes leurs erreurs passées (faussant ainsi leurs estimations pour des raisons politiques) et qui se sont trompés de manière répétée sur presque tous les sujets d’actualité.

Ils ne sont pas parvenus à empêcher le 11 septembre parce qu’ils ont sous estimé les renseignements qui auraient pu leur permettre d’arrêter les auteurs des attentats. Ils ont ensuite surestimé la menace des armes de destruction massive (ADM) en Irak pour des raisons politiques. Ils ont ensuite fait machine arrière face à l’Iran dans le National Intelligence Estimate (NIE) de 2007, qui a fortement minimisé les intentions des Iraniens dans le développement de leur programme militaire.

Aujourd’hui, à en croire l’Agence Internationale de l’Energie Atomique, les services de renseignements américains continuent de sous-estimer les intentions et les capacités iraniennes. Les intentions et les capacités sont naturellement du domaine de l’émotion. Comme le renseignement.

On aurait pu tout arrêter il y a cinq ans

L’histoire du NIE de 2007 mérite d’être récapitulée. Sa présentation dans les médias fut extrêmement biaisée, par le concours, volontaire ou non, de certains agents des services de renseignement, qui ont contribué à exacerber la crise que nous connaissons actuellement. L’opinion mondiale a cesser de se préoccuper des progrès iraniens dans le domaine nucléaire après la publication du NIE en 2007: Le communiqué de presse qui l’accompagnait concluait que l’Iran avait «cessé son programme de développement d’armes nucléaires» tout en «se réservant la possibilité de le reprendre» dans un futur vague.

Mais comme les responsables du renseignement l’ont par la suite répété sans relâche, et particulièrement lors d’un briefing devant des responsables de la Sécurité nationale en 2008 (dont je livre la retranscription dans mon ouvrage), la partie classifiée du NIE stipulait que l’Iran avait abandonné un des aspects de son programme nucléaire et pas le programme entier. (Les trois principaux aspects d’un programme nucléaire sont: obtenir l’uranium ou le plutonium pouvant servir à construire la bombe; trouver le moyen d’intégrer un détonateur afin de produire des têtes nucléaires; construire des missiles balistiques permettant de les propulser à longue distance.)

Le monde a donc perdu cinq précieuses années avant que l’Agence Internationale de l’Energie Atomique réfute le discours tenu aux médias et accuse l’Iran de poursuivre son programme d’enrichissement de l’uranium à des fins qui ne pouvaient être que militaires. Il est aujourd’hui trop tard. Mieux vaut ne pas penser à ce que nous aurions pu accomplir et éviter si nous avions mis en œuvre les sanctions actuelles cinq ans auparavant, quand elles avaient une réelle signification.

Le véritable texte du NIE de 2007 (qui diffère grandement de son communiqué de presse – l’ignorant ou le malfaisant responsable de cette présentation biaisée n’a pu être identifié, pas plus que ses motivations) affirmait que les Iraniens avaient seulement cesser de travailler sur leur détonateur et qu’ils continuaient d’enrichir de l’uranium, ce qui leur permettrait d’obtenir une bombe.

Des trois axes de développement, les deux autres sont les moins nécessaires, car une tête nucléaire compacte n’est pas indispensable si l’on raisonne pas en terme de missile, mais de camion ou de navire contenant de la matière nucléaire. La seule chose absolument nécessaire est d’enrichir de l’uranium.

Je sais, grâce à des discussions personnelles avec des spécialistes des questions de sécurité travaillant au Washington Post et au Wall Street Journal, que de nombreux journalistes savent depuis longtemps que le NIE de 2007 est un tissu d’âneries. Le directeur des services de renseignements américains, Mike McConnel, l’a évoqué lors d’un dîner auquel j’avais été convié en 2008. Malgré cela, de nombreux journalistes, éditorialistes et blogueurs continuent de s’accrocher au contenu du communiqué de presse et à sa prose digne du pays des bisounours.

Ceux qui continuent de refuser de voir la vérité, qu’ils fassent ou non partie du monde du renseignement, se contentent désormais d’affirmer que l’Iran «n’a pas encore décidé» de produire ou pas une bombe. Formulation ambiguë qui pourrait bien signifier que tout en ayant acquis toutes les composantes nécessaires, les Iraniens n’ont pas donné l’ordre de les assembler – ce qui pourrait être fait en quelques semaines.

C’est ainsi que le monde a perdu sa dernière petite chance d’intervenir – il y a cinq ans, quand des sanctions et d’autres pressions exercées auraient pu changer la donne. Maintenant, il est trop tard. Je crains de paraître mélodramatique en disant cela, mais voyons les choses en face: il n’y a pas de solution, du moins pas que je sache. Pas de bonne solution. Juste le potentiel d’une solution finale.

Ron Rosenbaum

Traduit par Antoine Bourguilleau

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