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2007, le FN s'affiche avec une jeune métisse [INTERACTIF]

Hugo Passarello Luna, mis à jour le 16.04.2012 à 15 h 18

Pour la dernière campagne de Jean-Marie Le Pen, l'équipe dirigée par sa fille Marine lance une surprenante campagne d'affichage, en rupture avec l'imagerie traditionnelle du parti.

Quatre mois avant l'élection présidentielle de 2007, qui le verra réaliser son pire score (10,44%) depuis 1974, le Front national surprend les Français et ses militants. Sous l'égide de Marine Le Pen, alors directrice stratégique de la campagne, le parti présente une affiche où figure la photographie d’une jeune fille au teint mat.

Loin des images des anciennes campagnes de Jean-Marie Le Pen dans les années 1990, qui montraient des familles très «traditionnelles», loin aussi de l'image raciste attachée au parti d'extrême droite.

La jeune fille figure à côté d'une série de thèmes («nationalité, assimilation, ascenseur social, laïcité») et d'un slogan, «Ils ont tout cassé!». L'affiche fait partie d'une série thématique, dont chaque version montre un électeur-type et un thème principal différent: un enfant (l'éducation), un homme jeune (l'entreprise), une femme adulte (la sécurité), un homme quinquagénaire (l’emploi et la ruralité), une vieille dame (le système de retraite) et donc une jeune métisse (l’immigration et la nationalité).

Objectif dédiabolisation

«L’affiche annonce déjà les évolutions que Marine Le Pen impulsera une fois à la direction du parti, début 2011», estime Pascal Perrineau, directeur du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) et spécialiste de l’extrême droite. «En particulier la dédiabolisation du Front national à travers de la figure de cette jeune fille, qui a pour but de montrer que son parti ne peut pas être attaqué sur une dimension raciste ou xénophobe.»

D’après lui, la mention de la laïcité et de l’ascenseur social reflète la volonté de montrer que le parti de Le Pen pouvait être lui aussi un «défenseur de ce qu’on pourrait appeler, d'une certaine manière, le pacte républicain, et s'attacher à des valeurs que traditionnellement on associe plutôt à la gauche républicaine».

Lors de la conférence de presse de présentation des affiches, le 11 décembre 2006, Marine Le Pen décrypte le message de celle-ci:

«L'idée est de dire qu’on a vidé la nationalité de son contenu et qu'un grand nombre de Français d’origine immigrée ne se sentent pas français à cause de cela. L’assimilation est un sujet lié à la politique d’immigration qui est un échec. L’ascenseur social est une question qui se pose beaucoup pour les Français d’origine immigrée. Il faut mettre en place les conditions pour que cet ascenseur fonctionne pour eux comme pour les autres. La laïcité évoque l’ensemble des conséquences d’une immigration anarchique et un État qui n’a pas su faire respecter la laïcité qui est un principe fondamental de la République française.»

Dissensions au sein du FN

Lors de la même conférence de presse, une journaliste demande si l’affiche a provoqué une polémique au sein du Front national. La réponse de Marine Le Pen est évasive.

«L’affiche a déclenché une polémique à l’intérieur du parti», explique Jean-Yves Camus, spécialiste des nationalismes et extrémismes en Europe à l'Institut de relations internationales et stratégiques).  

«Elle n’a pas été utilisée trop longtemps parce que les militants refusaient de la coller. Pour eux, la jeune fille ne correspondait pas à l’idée qu’ils se faisaient de ce qu’on doit être quand on est Français.»

Pour Jean-François Touzé, responsable du pôle idées-image de Jean-Marie Le Pen jusqu’à son départ en octobre 2007 pour fonder la Nouvelle Droite républicaine, la campagne a été «stupide»:

«Non pas pour les raisons qui ont pu être évoquées par d’autres membres de la campagne, c’est-à-dire à cause de la présence d’une jeune femme dont on ne connaît pas très bien l’origine. J'étais hostile à la nature même de la campagne, “Ils ont tout cassé”, parce que ça ne veut rien dire. C’était le début du système populiste qu’a choisi Marine Le Pen.»

Touzé, qui avait déjà fait partie de l’équipe de campagne du Front national lors des élections de 2002, explique que 2007 a inauguré une nouvelle façon de concevoir les campagnes. «Rien n’est passé par notre pôle. Marine Le Pen à tout externalisé à l’agence Riwal, dirigée par Frédéric Chatillon», ancien chef du Groupe union défense (GUD) dans les années 1990 et proche de Marine Le Pen. «La plupart des photos ont été faites en Italie. Et je crois d'ailleurs, mais ce n’est pas vérifié, que la jeune femme en question n’est pas française en fait, mais italienne.»

«Secret des dieux»

«Jean-François Touzé n’était pas dans le secret des dieux et il n’est plus là. Il aimerait bien continuer à exister à travers de son savoir mais il est assez limité», réplique Chatillon. Impossible de savoir si la jeune femme est militante du FN ou même française:

«Je ne vous donnerai pas les informations que vous cherchez à avoir. Je ne vous dirai pas exactement qui est qui. Tout ce que je fais est confidentiel. Mes clients me font confiance parce que je ne dis rien de ce qu’on fait. Demandez aux gens qui étaient dans le secret des dieux. Peu de monde peut connaître l’identité de la fille, à part Le Pen lui-même.»

Lors de la conférence de presse de 2006, Marine Le Pen avait aussi refusé de donner plus de détails sur la jeune fille et les autres personnages des affiches. «Le parti garde leur anonymat, à leur demande», expliquait-elle quand on lui demandait s'il s'agissait de militants du FN.  

«Ce sont des personnes qui ont accepté de participer à cette campagne d’affiches. On ne sonde pas les cœurs et les reins.»

Au-delà du mystère autour de la jeune fille et des autres personnages, l’affiche est devenue un des emblèmes de l’élection de 2007. Elle a même influencé la campagne de José Bové, qui avait parodié la série avec le slogan «On va tout réparer!»


Hugo Passarello Luna

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