Economie

L’économie de «Hunger Games»

Matthew Yglesias, mis à jour le 05.04.2012 à 13 h 10

Un vrai pays pourrait-il fonctionner selon le modèle économique de Panem, la nation fictive du livre et du film «Hunger Games»?

Peeta Mellark (Josh Hutcherson) dans «Hunger Games».

Peeta Mellark (Josh Hutcherson) dans «Hunger Games».

De prime abord, le système économique décrit dans la trilogie de Suzanne Collins ne semble pas fonctionner. Malgré le caractère post-apocalyptique du cadre de l’histoire, la nation fictive de Panem est relativement avancée sur le plan technologique.

Elle possède des trains à grande vitesse, des aéroglisseurs, des capacités de modifications génétiques extraordinaires et la capacité de créer des armes extrêmement perfectionnées. Panem est également une société foncièrement inégalitaire sur le plan économique, avec des exemples criants de privation et même de famine.

Savoir bâtir une société prospère, plus important qu'en avoir les moyens

Les théories économiques néo-classiques nous enseignent que sur le long terme, la prospérité est mue par deux facteurs décisifs –l’accumulation du capital et le modèle de Solow– et que des deux éléments, le second, fondé sur les moyens techniques de la croissance, est le plus important. Les meilleurs exemples sont sans doute offerts par l’Allemagne et le Japon de la Seconde guerre mondiale.

Avant la guerre, ces deux nations étaient prospères, technologiquement avancées et riches en capital industriel. Elles avaient en d’autres termes la capacité de construire les chars et les bombes et les porte-avions nécessaires pour mener leur politique expansionniste. Mais avec la guerre, le capital de ces deux nations est réduit presque à néant par les bombardements stratégiques des Alliés.

Sur le court terme, ces deux pays se sont trouvés ruinés, mais ils rebondirent très rapidement. Savoir comment bâtir une société prospère est donc plus important que de disposer des moyens physiques de son accomplissement.

Comment Panem, plus de 70 ans après sa dernière grande bataille, peut-il être à la fois si pauvre et si riche en connaissance?

Un livre publié récemment par Daron Acemoglu et James Robinson –le premier, ancien professeur au MIT et le second à Harvard– intitulé Why Nation Fail (Pourquoi les nations échouent) nous offre un éclairage sur les terribles conditions de vie du district 12 et explique sans doute pourquoi Collins ne tente pas de décrire la vie quotidienne au sein des autres districts de Panem.

Regarder les conquistadors espagnols pour comprendre Panem

La théorie générale d’Acemoglu et de Robinson peut être comprise par le biais du «revers de fortune» qu’ils observent au sein de l’hémisphère occidental, décrit, à l’origine, dans un article universitaire cosigné avec Simon Johnson. Si l’on examine le revenu moyen par habitant en Amérique aujourd’hui, on remarque que les Etats-Unis et le Canada sont clairement devant. Le sud, autour du Chili et de l’Argentine, arrive ensuite, suivi du centre de l’Amérique, plus pauvre.

Il y a 500 ans de cela, la situation était totalement inversée. Les régions riches aujourd’hui étaient pauvres, et vice versa. Aux yeux des auteurs, il ne s’agit nullement d’une coïncidence. Lorsque les conquistadors espagnols font irruption dans les régions les plus prospères de l’Amérique du sud, ils pillent tout l’or qu’ils peuvent trouver et réduisent ensuite les populations locales en esclavage. Ils mettent en place ces «institutions extractives» dont l’objet premier consiste à extraire un maximum de ressources naturelles (argent, or, nourriture) tout en s’assurant que le pouvoir reste aux mains d’une petite élite.

De telles institutions découragent les investissements et les économies, chacun sachant que toute richesse peut être arbitrairement confisquée. Si l’injustice du système provoque régulièrement des révolutions, elles aboutissent généralement au remplacement de l’ancienne classe dirigeante par une nouvelle classe qui s’empare de ces institutions extractives et les administre pour son propre bénéfice.

Les premiers colons anglais débarqués sur le territoire actuel des Etats-Unis ont la même idée en tête. Mais ils doivent faire face à un problème épineux: le manque d’Indiens. En Amérique du Nord, pas la moindre civilisation nombreuse et développée susceptible de fournir d’immenses richesses et d’être réduite en esclavage. La seule manière de développer la colonie était donc d’y faire venir toujours plus d’Anglais, ce qui impliquait la mise en place d’institutions équitables sur le plan politique afin de les attirer.

Le sud des Etats-Unis finit par mettre en place un système hybride, fondé sur le travail rémunéré pour les citoyens et sur le travail d’esclaves importés, tandis que le nord des Etats-Unis ne connait que les travailleurs libres. Ces institutions politiques aboutissent à la création d’un environnement économique qui récompense le travail et l’épargne et qui produit de la richesse –ce n’est pas non plus un hasard si le nord, libre, voit sa richesse augmenter plus rapidement que le sud esclavagiste.

L'économie extractive pour conserver le district 12 dans la misère

Le district 12 est un exemple typique d’économie extractive. Tout tourne autour d’une mine de charbon, le genre d’installation dans laquelle des ouvriers non spécialisés sont extrêmement rentables, en raison de la valeur commerciale des matières premières extraites. Dans une société libre, la compétition et la création de syndicats permettent généralement une hausse des salaires. Mais il n’y a qu’un seul acheteur et le Capitole impose de simples salaires de subsistance.

L’émigration vers d’autres districts, qui pourrait offrir de meilleures opportunités, est bannie, comme l’est apparemment l’exploitation des ressources abondantes des forêts avoisinantes. La majorité des ouvriers de la mine ne parvenant pas à gagner un salaire décent, même les habitants les plus privilégiés vivent modestement. Si les mineurs gagnaient davantage d’argent, la boulangerie de la famille Mellark aurait davantage de clients et pourrait se développer. Une forme d’économie pourrait voir le jour autour de la mine. Mais les institutions extractives maintiennent le district tout entier dans un grand état de pauvreté, malgré la profusion de technologie au sein du Capitole.

Des conditions similaires s’appliquent à l’agriculture, comme nous le voyons rapidement au sein du District 11 et dans d’autres consacrés à l’exploitation de matières premières, comme les districts 7 (bois), 10 (bétail) et 9 (céréales). Collins évite soigneusement d’évoquer la vie quotidienne au sein des districts spécialisés en produits de luxe ou électroniques. Il est difficile de faire fonctionner une économie fondée sur la production électronique sans un marché compétitif, avec de nombreux acheteurs et vendeurs.

Sans la compétition, les ordinateurs de bureau n’auraient jamais connu un tel essor et l’iPhone comme la technologie Android n’auraient jamais révolutionné les télécommunications. Les partisans du monopole n’ont aucun intérêt à développer des technologies susceptibles de faire évoluer les choses. Il est difficile de créer des marchés compétitifs et orientés vers l’innovation s’il est impossible de faire valoir ses droits de propriété, eux-mêmes bien difficiles à faire respecter sans une forme de partage du pouvoir politique. Tout ceci n’implique pas nécessairement l’égalité démocratique –un objectif que les Etats-Unis d’Amérique et les Etats européens n’ont atteint que très récemment– mais implique, pour le moins, une certaine forme de partage du pouvoir, ce que les Etats-Unis ont connu dès leur naissance.

Afrique et Panem, même combat

Collins tire manifestement la même conclusion déprimante que celle du livre d’Acemoglu et Robinson: une fois des institutions extractives mises en place, il est très difficile de s’en débarrasser. Les Etats africains actuels, disent-ils, ont été créés par des colonialistes européens qui ont mis en place des institutions extractives permettant d’exploiter les populations locales. L’injustice de cette situation a fini par affermir la résistance et par provoquer la chute des empires coloniaux.

Mais presque partout, la nouvelle élite s’est contentée de maintenir ces institutions extractives pour son propre profit. Le conflit portait alors et continue de porter sur l’identité de la personne placée à la tête de ces institutions et pas sur leur existence. C’est précisément la morale de cette trilogie (Alerte spoiler: ignorez la suite de cet article si vous n’avez pas fini la trilogie).

La défaite finale du pouvoir autoritaire incarné par le Capitole nécessite l’élaboration d’une société étroitement surveillée et extrêmement disciplinée, au sein du District 13. Les chefs de ce District parviennent à mobiliser la masse des mécontents pour provoquer une rébellion contre le Capitole, qui aboutit non à la destruction du système mais à sa décapitation. Malgré les aspirations des gens ordinaires, désireux d’améliorer leurs conditions de vie, les institutions extractives sont si profondément ancrées qu’elles sont bien difficiles à renverser, au Nigéria actuel comme dans la nation imaginaire de Panem.

Matthew Yglesias

Traduit par Antoine Bourguilleau

Matthew Yglesias
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