Fuite de gaz en mer du Nord: la gestion des risques selon Total

Plateforme d'Elgin. Image non datée. ©TOTAL

Plateforme d'Elgin. Image non datée. ©TOTAL

Total a su éviter les victimes sur la plateforme offshore désertée en mer du Nord à cause d’une fuite de gaz. Mais l’absence de réponse à ce stade pour colmater la fuite pose question sur la gestion des risques.

On dira qu’il est abusif de pratiquer un amalgame entre une marée noire consécutive au naufrage d’un pétrolier, l’explosion de produits incompatibles stockés dans un environnement urbain, une pollution aux hydrocarbures  dans un fleuve jouxtant un dépôt, et une fuite de gaz sur une plateforme en mer.

Le gaz qui s’échappe au rythme de 200.000 m3 par jour en mer du Nord, à la plateforme de forage Elgin-Franklin, est un évènement sans aucun lien avec le naufrage de l’Erika au large du littoral breton en 1999, l’explosion sur le site toulousain d’AZF en 2001, ou la fuite d’une cuve à Donges en Loire-Atlantique en 2008. Sauf que, dans tous ces accidents, Total est impliqué. 

Bien sûr, plus on est une entreprise importante et diversifiée, plus la probabilité semble grande que, un jour ou l’autre, dans l’une ou l’autre des activités, un sinistre se déclare. Mais l’argument n’est pas forcément recevable. Au contraire: plus une entreprise est importante, mieux elle est armée pour établir «une cartographie des risques» comme disent les experts, exercer un contrôle global et gérer les aléas tout au long de la chaîne de production et de la chaîne logistique.

Pourtant, c’est vrai, le risque zéro n’existe pas. Mais il ne faudrait tout de même pas trop s’en éloigner. La répétition des sinistres est un élément à prendre en considération. C’est même probablement une des raisons majeures de la dégringolade de la chute de l’action Total qui a vu sa capitalisation boursière fondre de 7 milliards d’euros en quatre jours.

Une approche globale de la cartographie des risques

Comme si les actionnaires, qui abhorrent l’incertitude, s’interrogeaient. Y aurait-il, dans l’industrie gazière et pétrolière, après la tragédie en 2010 de Deepwater Horizon, la plateforme pétrolière de BP dans le Golfe du Mexique, des failles dans la gestion des risques sur des installations offshore?

Des activités à haut degré de dangerosité ne sont supportables pour l’opinion publique que si les opérateurs mettent en place des politiques qui anticipent les risques pour organiser des parades. On ne peut pas forcément tout prévoir.

Mais pour les spécialistes de la gestion du risque, le professionnalisme en la matière consiste à savoir transformer en zones grises les zones noires qui recouvrent le champ de l’imprévisible. C'est-à-dire, à identifier les facteurs de risques pour créer des modèles qui permettront de réagir même à des situations non anticipées.

Et si l’on conçoit que forer à plusieurs milliers de mètres sous le niveau de la mer implique de véritables prouesses technologiques, l’accident qui met en danger les hommes et l’environnement n’est pas plus supportable lorsqu’il survient.

Or, une fuite de gaz sur une plateforme de forage gazière n’est pas un phénomène particulièrement imprévisible. Pourtant, la plateforme de Total en mer du Nord a été totalement désertée comme si le sinistre laissait l’exploitant désemparé, sans réponse face à l’accident.

Certes, des procédures de sécurité ont fonctionné: Total ne déplore aucune victime, ce qui montre que la fuite a été rapidement détectée et les opérations de sauvetage promptement menées. On n’est donc pas face à des situations aussi dramatiques que pour les tragédies de Piper Alpha en 1988 dans laquelle 167 personnes avaient péri, ou de Deepwater Horizon qui causa la disparition de 11 personnes. Mais au-delà, pour l’environnement? On a vu le désastre dans le Golfe du Mexique. Le prix à payer écologique est lourd.

La prouesse technologique et l’impératif de sécurité

Alors, on peut s’interroger sur l’utilisation des retours d’expériences à la suite des accidents déjà survenus sur des plateformes. Il ressort de ces accidents, quel que soit le type de forage (pétrolier ou gazier), qu’on ne sait toujours pas sécuriser un site en cas de dysfonctionnement grave.

Lorsqu’il ne suffit pas de fermer des vannes, on ne sait pas injecter un produit pour boucher les forages à la bonne profondeur, utiliser des tubes par exemple à double paroi (comme il existe des pétroliers à double coque) pour canaliser une fuite, prévoir dans les hypothèses de départ un deuxième forage profond qui pourrait pallier la défaillance d’un forage principal sans qu’il soit nécessaire de décider dans l’urgence un percement une fois le sinistre déclaré…

Bien sûr, toutes ces dispositions, si elles sont possibles, ont un coût. Un groupe comme Total a réalisé un bénéfice de plus de 22 milliard d’euros en deux ans. La question qui se pose alors est celle des investissements de sécurité. Car si l’accès aux ressources énergétiques est stratégique, les conditions d’exploitation des ces ressources ne peut faire l’impasse sur l’optimisation des conditions de sécurité.

Surtout dans l’offshore. Les plateformes en mer qui permettent d’accéder aux gisements profonds dans les sous-sols des mers et des océans vont prendre de plus en plus d’importance. Un exemple avec l’exploitation pétrolière. Aujourd’hui, 25% de la production pétrolière (86 millions de barils/ jour) vient de l'offshore.

En 2030, il faudra 115 millions de barils par jour, estiment les experts. Mais dans l'intervalle, les réserves d'où sont pompés 60 millions de barils auront été asséchées. Il faut donc découvrir, d'ici là, l'équivalent d'une production de 90 millions de barils/jour. Principalement grâce à l'offshore profond. Dans quelles conditions, et avec quel niveau de sécurité?

Jusqu’où les risques sont-ils anticipés ?

L’offshore n’est plus le seul relais aux forages terrestres. Les technologies permettent aujourd’hui l’exploitation des gaz et huiles de schistes, de façon intensive. Les Etats-Unis qui se sont engagés dans cette voie y puisent l’équivalent de 17% de leur consommation de gaz, en attendant mieux. Total participe d’ailleurs à cette diversification.

Mais des interrogations subsistent avec la technique actuelle de la fracturation hydraulique car, outre les dégâts causés à l’environnement, elle implique l’utilisation de grandes quantités d’eau dans des régions qui peuvent souffrir de la sécheresse, et des produits chimiques doivent être utilisés, faisant courir des risques de pollution pour les nappes phréatiques, insistent les écologistes au nom de la protection de l’environnement.

Qui peut affirmer que les précautions sont prises pour évacuer ce risque ?

En France, le même groupe Total était prêt à se lancer dans ce type d’exploitation, avant que l’Etat ne revienne sur sa décision d’autoriser ce genre d’expérience. Le débat sur la recherche, d’ailleurs, n’est pas clos comme le montre un récent rapport du Conseil général de l’industrie, de l’énergie et des technologies.

Il ne s’agit pas de fermer la porte à cette diversification: on ne vivra pas éternellement avec des ressources énergétiques sous les pieds sans chercher à les exploiter. Mais avec quel niveau de sécurité? Quelle anticipation des risques? C’est la même question qui se pose, comme d’ailleurs pour le nucléaire depuis la tragédie de Fukushima au Japon, il y a juste un an.

On notera au passage que Total a aussi l’ambition de se lancer dans l’exploitation de centrales nucléaires. Mais en mer du Nord, pour l’exploitation d’une plateforme gazière dans une activité supposée sous contrôle, on découvre l’absence de réponse immédiate et appropriée. C’est alors toute la politique de gestion des risques, en amont, qui pose question. Et Total, aujourd’hui, est interpellé.

Gilles Bridier