Culture

Alex de la Iglesia, le réalisateur qui disait «mierda» aux lois anti-piratage

Alexandre Hervaud, mis à jour le 01.04.2012 à 8 h 41

Rencontre avec l'auteur de «Action Mutante» et «Balada Triste», qui s'est distingué depuis un an par ses positions iconoclastes sur Internet et le cinéma.

Sur le tournage de «Pluton BRB Nero». Au centre, Alex de la Iglesia (TVE).

Sur le tournage de «Pluton BRB Nero». Au centre, Alex de la Iglesia (TVE).

Les courageux téléspectateurs de la très peu palpitante dernière cérémonie des Césars ont pu relever diverses références au téléchargement illégal. Que ce soit dans le discours du président Guillaume Canet ou dans les vannes du maître de cérémonie Antoine de Caunes, il fallait évoquer ce fléau-qui-gangrène-l'industrie-cinématographique-française-chaque-année-un-peu-plus. Et que les mauvaises langues ne viennent pas nous rappeler que 2011 correspond à un record du box-office hexagonal depuis 1984, merci.

Inutile donc de chercher sur la scène du Châtelet quelque voix discordante pour remettre en cause notre riposte graduée nationale. Tout le contraire du coup d'éclat qui avait marqué l'actualité espagnole l'an dernier, quand les Goyas (l'équivalent de nos Césars) débutaient par un discours littéralement exceptionnel, que voici dans son intégralité, sous-titré en français par Flavio Perez:

«Internet n'est pas le futur comme certains ici le croient, c'est notre présent. […] Nous n'en avons pas peur, car c'est précisément le salut de notre cinéma.»

L'homme qui s'exprimait en ces termes n'est ni le patron d'un fournisseur d'accès à Internet ni un porte-parole d'associations d'internautes libertaires. C'est un cinéaste, et pas vraiment un débutant puisqu'Alex de la Iglesia a signé quelques-uns des longs métrages les plus fous et tordants du cinéma espagnol de ces deux dernières décennies: de son coup d'éclat avec Action Mutante (produit par Almodovar) à Balada Triste, en passant par Le Jour de la Bête, le metteur en scène basque a dynamité par son humour noir et violent la cinématographie ibérique.

L'Espagne, mauvais élève de l'Europe

Pour bien réaliser la portée symbolique de voir un tel bougre tenir pareil discours, imaginez un instant Jean-Pierre Jeunet ou Luc Besson faire ce genre de déclaration en direct sur Canal+ le soir des Césars. On voit d'ici le(s) malaise(s) dans la salle.

Quand il prononce ce discours visant à réconcilier public et créateurs, de la Iglesia vient d'annoncer sa démission du poste de président de l'Académie espagnole des arts et des sciences cinématographiques. Il quitte l'institution pour condamner le passage en force de la loi Sinde, ce controversé texte de loi anti-piratage permettant la fermeture de sites litigieux signalés par les ayant droits.

L'Espagne est depuis plusieurs années considéré comme le plus mauvais élève de l'Europe en matière de piratage, et des documents fuités via WikiLeaks révélaient les pressions du lobby hollywoodien pour l'adoption rapide d'une telle législation. Annoncée depuis 2009, cette loi qui porte le nom de l'ex-ministre espagnole de la Culture a connu plus ou moins le même parcours qu'Hadopi: protestations nourries des internautes, retournements de situations législatifs divers et retard à l'allumage.

Depuis le 1er mars, elle est enfin entrée en application. Pour les hispanophones souhaitant approfondir leurs connaissances sur sa genèse houleuse, on conseille la très complète chronologie proposée par 20minutos.

«Il n'y a pas d'offre légale»

Iglesia a remis ça avec une tribune parue fin février dans El Pais, intitulée «le vide est déjà sous nos pieds ». Dans ce texte publié une dizaine de jours avant l'application de la loi Sinde, il désespère de la faiblesse de l'offre légale en matière de cinéma sur le web. Et à nouveau devant nous, quand nous le rencontrons, à l’occasion du festival du film espagnol de Nantes, il résume la sempiternelle bataille entre industrie et internaute par une formule lapidaire:  

«A partir du moment où il n'y a pas d'offre légale, on ne peut pas parler de téléchargement illégal.»

Celui qui ne croit pas pour autant au tout gratuit appelle de ses vœux la mise en place d’un équivalent cinématographique à Spotify, autrement dit à une solution SVOD (vidéo à la demande sur abonnement) à la Netflix, mais sans pour autant attendre l'arrivée de l'entreprise américaine sur le marché espagnole. Parmi les pistes qu'il évoque, un changement radical de la chronologie des médias, avec la réduction des fenêtres d'exploitation. Il lance ainsi l'idée d'une sortie simultanée en salles et en VOD «pour les petits films, pas les blockbusters».

Hasard du calendrier, c'est le jour même de la rencontre avec le réalisateur qu'on apprenait, via Les Echos, le changement d'avis de Canal+ sur la question en France: après l'avoir longtemps refusé, le groupe semble partant pour autoriser la disponibilité des films en SVOD 22 mois après leur sortie en salle, contre 36 actuellement. Un pas en avant, certes, mais qui reste in fine une mesurette.

De son côté, Orange fait pratiquement figure de révolutionnaire avec sa proposition de sortie simultanée salles et VOD pour les films distribués sur moins de 15 copies n'ayant pas été préfinancés par les chaînes de télévision.

Sa série visible gratuitement

Le constat inquiet –et légitime– du metteur en scène devant la faiblesse de l'offre légale en Espagne est toutefois à relativiser par un exemple concret qui l'implique directement. Quelques jours avant de le rencontrer, on réalise au hasard d'une visite sur iMDB qu'il a écrit, réalisé et produit une série télé déjantée, Pluton BRB Nero, entre 2008 et 2009.

Deux saisons furent diffusées par la chaîne publique TVE 2. Par réflexe, c'est directement vers les moteurs de recherche BitTorrent que l'on s'est alors tourné pour tenter d'y jeter un œil. Las, peu voire aucun internaute ne semblait partager la série en peer-to-peer, mettant ainsi à mal nos pulsions pirates.

Quelle ne fut pas alors notre (bonne) surprise de constater que les deux saisons de la série étaient (et sont encore) visibles gratuitement et sans géo-restriction sur le site de la chaîne publique! Quand on sait qu'aucune chaîne française, même du côté d'Arte ou de France Télévisions, ne rend disponible gratuitement un épisode de série en rattrapage plus d'une semaine, sauf exception, c'est peu dire que l'internaute espagnol n'est pas si mal servi...

«Pas un produit de première nécessité»

Rien ne dit pour autant que cette ouverture d'esprit de la télévision publique espagnole (qui a financé en partie le dernier film d'Alex de la Iglesia) durera: en pleine crise, le nouveau gouvernement de droite, qui fait face à la crise, a sabré le budget de l'audiovisuel.

Une situation qui, peut-être encore plus que le téléchargement illégal, pourrait durablement bouleverser l'économie cinématographique de l'autre côté des Pyrénées. «La culture n'est pas un produit de première nécessité, et ça risque de devenir très difficile de faire du cinéma en Espagne ces prochaines années», concède Alex de la Iglesia.

Sachant qu'il a déjà tourné quelques films en langue anglaise, comme Crimes à Oxford avec John Hurt, on l'interroge sur son envie éventuelle d'aller fureter du côté d'Hollywood:

«J'ai déjà eu des propositions, mais je sens déjà le plan typique avec trois films à faire: d'abord celui que voudront les studios, qui sera bien entendu mauvais. Ensuite, un film qui mixerait les envies des studios et les miennes, qui serait moyen. Et enfin, le film que j'ai vraiment envie de faire, qui se planterait au box office.»

Alexandre Hervaud

Alexandre Hervaud
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