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Qu'est-ce que l'anosmie?

 Laszlo Balogh / Reuters

Laszlo Balogh / Reuters

Cette maladie toucherait 1% de la population.

Dans le film Perfect sense, David MacKenzie raconte une pré-apocalypse nouvelle, où un virus éteint une à une les perceptions sensorielles. Eva Green et Ewan McGregor habitent un monde dans lequel les cinq sens s’évanouissent. A commencer par l’odorat.

Pourtant, nul besoin que le monde s’écroule pour voir les odeurs disparaître. L’anosmie* (perte totale de l’odorat donc) touche une petite partie de la population, très difficile à évaluer, mais estimée par certains médecins à environ 1% de la population. Dont des gens en très bonne santé par ailleurs. (Moi par exemple.)

«Mais comment ça se fait?»

Si quelqu’un vous dit qu’il n’a pas d’odorat, une succession de questions (invariables) vous vient. La première c’est «Ah bon? Mais tu sens rien? Genre rien du tout? Même pas le parfum?» Si par hasard un truc puant traîne dans le coin (mais l’anosmique ne le sait pas, il ne sent pas) vous avez envie de lui fourrer sous le nez. «Ça là, ça, tu sens pas?» Non, rien.

Ensuite (parce que vous avez énuméré les boules puantes, les fleurs, les sapins, le RER à 8H30 un lundi, que ça devient un peu pénible, que vous sentez que si vous continuez, l’anosmique va vous mettre le nez dans vos excréments, histoire de voir si vous, vous sentez), vous passez à la question suivante.

«Mais comment ça se fait?»

Ça dépend des gens. Comme dans Perfect Sense, «les causes principales sont virales (un rhume dans la vraie vie, un virus beaucoup plus grave dans le film de MacKenzie), explique Michaël Mimoun, otorhino-laryngologue, ou toxique» (enfant, l’anosmique a respiré un produit ménager avec une jolie tête de mort dessus, ou travaille dans une usine avec des produits toxiques).

«Le plus souvent, l’anosmie peut être due à une polypose naso-sinusienne (PNS), maladie inflammatoire affectant les sinus: la muqueuse s'épaissit, un spasme va empêcher le nerf olfactif (celui qui lie votre cerveau aux fosses nasales) d’être irrigué et donc le nerf va mourir.» Le docteur Claude Timsit, également ORL complète: «Si vous agissez très vite c’est récupérable, si le nerf manque d’irrigation trop longtemps il meurt –plus de connexion entre le nez et le cerveau»: l’odorat meurt avec.

Un traumatisme crânien peut aussi être à l’origine de l’anosmie, ajoute Claude Timsit: le nerf olfactif peut être sectionné: aucun moyen de le récupérer. Dans des cas plus rares encore, il est possible de naître anosmique. Ce qui répond à l'une des questions qui vient ensuite, systématiquement:

«Mais t'as jamais senti?»

Le goût, l’odorat, deux sens distincts

Vous êtes en train de faire des petits schémas de nerfs et de fosses nasales dans votre tête, puis pris d’une illumination, vous dites: «Du coup, c’est horrible, t’as pas le goût non plus!» Bah si. «Bah non, c’est pas possible c’est lié.» C’est possible, car comme l’explique le docteur Timsit, «le système rétro-olfactif (celui qui fait que votre odorat complète votre goût) n’est responsable que de 20% du goût».

Et 80% du goût c’est pas mal, assez pour que l’anosmique se rende compte que la mozarella est assaisonnée à l’huile de truffe ou de tournesol, ou que son verre de vin est un Crozes-Hermitage de chez Combier ou de la piquette.  

L’odeur des souvenirs

La question que l’on pose moins souvent, c’est de savoir si cela a une influence sur la mémoire. Dans Perfect Sense, Eva Green dit que «l’odeur et les souvenirs sont liés» ou que «sans odeur un océan d’images du passé disparaît».

Là, vous pensez à Proust (si si, vous pensez à lui). Mais si l’odorat permet de susciter des souvenirs («le centre de l’odorat et de la mémoire sont dans deux zones très proches dans le cerveau», précise le docteur Mimoun, «une odeur peut ainsi rappeler d’autant plus vite un souvenir»), l’anosmie n’empêche pas d’engranger des souvenirs. Il y aura simplement moins de stimuli disponibles pour les rappeler.

Enfin vous vous dites:

«Mais c’est horrible non?»

Dans Perfect Sense, la perte de l'odorat est le premier signe d'un évanouissement au monde. Elle intervient juste après un sentiment de «chagrin immense» et s'appelle: le «syndrome olfactif sévère». Soit SOS.

Dans la réalité, l'anosmie est aussi parfois considérée comme une perte très grave. Il y a même des gens pour écrire que l’anosmie est «une voie vers la monotonie, l’endormissement vital, c’est la perte partielle de l’élan dans la dynamique du désir, la perte de l’ictus existentiel, un début de mort personnelle», comme Hélène Faivre dans son livre, publié à l’issue de sa thèse Odorat et humanité en crise à l'heure du déodorant parfumé: pour une reconnaissance de l'intelligence du sentir. Elle poursuit:

«La disparition des stimuli olfactifs, d’un aspect du non-moi, entraîne, par contre-coup un risque de dépersonnalisation. Sur le plan affectif, l’absence de stimuli odorants va perturber l’élaboration de la couche la plus intime de l’enveloppe interactive du moi-peau, mettant le moi en danger et entravant les possibilités de communication sociale.»

Je n’ai jamais senti ma communication sociale entravée –jamais envisagé «un début de mort personnelle». Mais de fait, ce n’est pas drôle.

C’est dangereux. «Quand vous êtes anosmique, il y a un plus grand risque d’accidents domestiques, de ne pas se rendre compte que le gaz est ouvert, de ne pas sentir qu’un incendie vient d’être déclenché», intervient Michaël Mimoun.

Ce n'est pas pratique. De ne pas sentir que le chien de vos copains, que vous gardez pendant leurs vacances, a fait pipi partout dans le salon, et que vous avez beau avoir nettoyé, l’appartement embaume une odeur de cuvette de toilettes sans javel. Que si à l’école personne ne parlait à votre voisin de classe que vous trouviez pourtant très sympa, c’est qu’il n’aimait pas le dentifrice. Que vous avez mis trop de parfum.

C'est moins poétique. Vous ne sentez pas les odeurs du printemps, de la mer, des croissants à 5h du matin quand la boulangerie ouvre et que vous sortez de boîte, du crumble pommes/rhubarbe. Quelqu’un choisit votre parfum, votre déodorant, votre gel douche à votre place. Surtout vous ne sentez pas l’odeur des corps. Vous ne vous direz pas comme Pascal Quignard que «l'amour, c'est d'abord aimer follement l'odeur de l'autre». 

Mais si quelqu’un vomit dans un wagon du métro, du tram, il sera vidé des voyageurs, vous pourrez vous asseoir.

Charlotte Pudlowski

* Il existe aussi l'hyposmie, perte partielle de l'odorat, plus fréquente. Retourner à l'article

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