Economie

Total: une fuite de gaz livrée à elle-même

Michel Alberganti, mis à jour le 29.03.2012 à 10 h 59

La situation de la plateforme Elgin de Total en mer du Nord, où une fuite s'est déclarée le 25 mars, est grave. Surtout pour les finances du groupe pétrolier.

Photo de la plateforme, le 27 mars à 16h30, postée par Total.

Photo de la plateforme, le 27 mars à 16h30, postée par Total.

Imaginez qu’une fuite de gaz se déclare dans votre appartement et que vous preniez vous-même la fuite. Vous pensez à couper l’électricité pour éviter les étincelles mais… vous laissez l’un des feux de votre gazinière allumé. Une situation pour le moins explosive. Certes, si le courant d’air dans la cuisine éloigne le gaz provenant de la fuite de la flamme, vous pouvez espérer échapper au pire. Mais tout de même, quelle imprudence!

C’est tout à fait ce qui semble s’être produit sur la plateforme Elgin de Total en mer du Nord, située à 240 km à l'est d'Aberdeen (Écosse).

Dimanche 25 mars 2012, une fuite de gaz se déclare. Les 238 personnes présentes à bord sont évacuées. Ils coupent l’électricité. Mais une torchère reste allumée. Le vent souffle dans la bonne direction. Aucune explosion ne se produit.  

Lundi 26 mars 2012, malgré les communiqués de Total décrivant la situation de la plateforme Elgin, le cours de l’action du groupe pétrolier reste stable et progresse même un peu. Il faut dire que les premières communications ne mentionnent pas la torchère allumée.

Mardi 27 mars 2012, la nouvelle commence à se répandre: une torchère est bien restée allumée sur la plateforme d’où s’échappe un nuage de méthane. L’action Total perd 6% dans la journée. Sa capitalisation boursière fond de 9 milliards de dollars, selon le Financial Times. 

Une torchère, menace ou soupape de sécurité

Mercredi 28 mars 2012, la presse commence à parler de l’accident, trois jours après l’évacuation du personnel. Le JT de France 2 de 20h en fait son sujet d’ouverture. Il relate les faits, montre des images de la plateforme, note que la torchère reste allumée, mais ne se demande pas pourquoi.

Chez Total, pourtant, on comprend bien que la question est essentielle. Pourquoi cette flamme continue-t-elle à brûler 72 heures après l’accident? D’où un communiqué spécialement destiné à apporter une réponse (28 mars, 18h25). On y apprend que, sur une plateforme, les choses ne se passent pas comme dans une cuisine.

«La torchère fait partie intégrante de la sécurité d’une plateforme. En cas d’urgence, elle sert à évacuer en toute sécurité tous les gaz de la plateforme. Pendant l’incident, elle a parfaitement rempli ce rôle, permettant à chacun d’être évacué sain et sauf.»

Dans un louable effort de transparence, sans doute stimulé par la forte perte de son action la veille, Total se fend d’explications plus techniques:

«Lorsque la dépressurisation d’urgence est activée, toutes les arrivées d’hydrocarbures sont coupées et les soupapes sont ouvertes sur les réservoirs pour évacuer la pression du gaz vers la torchère. Ces soupapes restent ouvertes. Elles ont été conçues pour fonctionner ainsi dans de telles circonstances.»

On comprend le message: en cas d’accident, il s’agit de se débarrasser de la quantité de gaz qui se trouve dans les différents circuits de la plateforme afin d’éviter les explosions. Pour cela, après la fermeture des arrivées de gaz provenant du puits, tout le gaz sous pression est acheminé vers la torchère pour y être brûlé. Mais pourquoi pendant au moins trois jours?

«La torchère est toujours allumée parce que, lorsque la plateforme est arrêtée (shut down) et dépressurisée en urgence, elle ne peut être totalement purgée comme c’est le cas lors d’un arrêt contrôlé. Ceci est parfaitement normal. Une certaine quantité de liquide reste présente dans le système et elle est en train de s’évaporer. Lorsqu’elle aura fini de le faire, le flux d’hydrocarbure alimentant la torchère s’épuisera et la torchère s’éteindra d’elle-même.»

Il est effectivement rassurant d’apprendre que cette torchère ne brûle pas depuis trois jours à cause d’un regrettable oubli mais qu’il s’agit de la procédure d’urgence standard. Cette dernière conduit néanmoins à de nouvelles interrogations. Si elle a effectivement permis d’évacuer le personnel en toute sécurité, elle semble mettre la plateforme en danger.

Une plateforme déserte

L’engin se retrouve en effet, en ce moment, totalement désert et privé de courant. Il n’existe plus aucun moyen d’action sur la fuite de gaz, ni même d’observation puisqu’une zone d’exclusion interdit le survol à proximité. Ainsi abandonnée, la plateforme se retrouve à l’intérieur ou à proximité d’un vaste nuage de gaz surmonté par… une allumette allumée. On imagine des situations plus confortables…

D’après le communiqué de Total, on comprend que la procédure de purge des circuits n’est pas praticable en cas d’arrêt d’urgence du système. Et c’est cela qui étonne. Une opération réalisée lorsque la plateforme est arrêtée dans une situation sans aucun danger n’est pas possible en cas d’accident, sans doute parce que le personnel coupe l’électricité avant de partir.

Si une fuite survient, pas moyen d’éteindre l’allumette… D’où l’extrême vulnérabilité dans laquelle se trouve l’installation aujourd’hui. On imagine, naïvement sans doute, qu’une autre procédure aurait pu permettre de ne couper automatiquement le courant qu’après la purge du système…

En fait, la plateforme est conçue pour faire face à une telle situation. En effet, la torchère est installée au bout d’un mât de 90 mètres de haut et elle est installée de telle façon que les vents dominants entraînent le nuage de gaz de la fuite dans la direction opposée à celle qui le conduirait vers la torchère. La hauteur de cette dernière est également un facteur de sécurité puisque le méthane est un gaz lourd qui a donc tendance à ne pas s’élever facilement dans les airs.

Quelles conditions pour une explosion

Imaginons, toutefois, que le gaz atteigne la flamme. L’explosion est alors possible mais loin d’être systématique. En effet, le phénomène ne se produit que dans des conditions particulières. Ces dernières sont définies par les limites supérieures et inférieures d’inflammabilité. En effet, le mélange air-gaz ne s’enflamme au contact d’une source chaude comme la torchère que dans un domaine précis de concentration.

Ainsi, il faut entre 5% et 15% de méthane dans l’air que la combustion se produise. En dessous, il n’y a pas assez de gaz dans l’air, au-dessus, il y en a trop. On remarque que cette zone d’inflammabilité est étroite pour le méthane alors qu’elle couvre les concentrations de 5% à 75% pour l’hydrogène.

Si le nuage de méthane qui s’échappe de la plateforme Elgin s’élève à 90 mètres de hauteur et entre en contact avec la torchère encore allumée, l’explosion, qui n’est autre qu’une combustion très rapide, ne se produira donc pas systématiquement. Par ailleurs, à l’air libre, la concentration évolue fortement alors que, dans une cuisine non ventilée, elle augmente régulièrement et rend l’issue explosive fatale.

Une marée de méthane mauvaise pour le réchauffement climatique

Concernant la pollution, malgré les craintes des écologistes, une marée de méthane n’a pas grand-chose de commun avec une marée noire de pétrole lourd. Même la partie liquide de la fuite de la plateforme Elgin va s’évaporer assez vite sans laisser de trace à la surface de la mer. Bien sûr, c’est très négatif pour le réchauffement climatique puisque le méthane est un gaz à effet de serre 20 à 25 fois plus puissant que le CO2, comme nous l’avons souligné récemment.    

Enfin, il reste un accident qui révèle la fragilité des installations sophistiquées comme les plateformes de forage profond. Total admet ne pas connaître la source exacte de la fuite ni sa localisation précise. Selon certaines déclarations, elle proviendrait d’une nappe secondaire que traversent les puits de forage qui atteignent la nappe principale.

Total ignore également pourquoi les vannes d’isolement n’ont pas pu stopper la fuite. Et il est impossible, au moins tant que la torchère restera allumée, pour le personnel de revenir sur la plateforme. Pendant ce laps de temps, sur lequel Total ne donne pas d’estimation, Elgin a un point commun avec Fukushima. Il s’agit d’une installation humaine dont l’homme est exclu.

Le plus important reste que le personnel de la plateforme soit sain et sauf et qu’il n’ait donc pas été victime d’une explosion comme celle qui a fait 167 morts sur Piper Alpha le 6 juillet 1988.

Pour Total, en revanche, l’addition risque d’être salée. La construction d’un puits de dérivation, si elle se révèle nécessaire, pourrait prendre six mois. L’interruption de la production et le coût des réparations se comptera sans doute en milliards de dollars. Mais Total a réalisé 10 milliards d’euros de bénéfices en 2010 et de plus de 12 milliards d’euros en 2011.      

Michel Alberganti

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