Sports

Le patinage artistique, dictature opaque d'un autre temps

Yannick Cochennec, mis à jour le 28.03.2012 à 16 h 48

Vous n’y échapperez pas. Cette semaine, Nice accueille les championnats du monde de patinage artistique. Mais comment vraiment prendre cette discipline au sérieux?

Les patineurs allemands Savchenko et Szolkowy aux championnats du monde de Moscou le 28 avril 2011, REUTERS/Sergei Karpukhin

Les patineurs allemands Savchenko et Szolkowy aux championnats du monde de Moscou le 28 avril 2011, REUTERS/Sergei Karpukhin

Je dois le confesser. J’ai grandi en regardant du patinage artistique à la télévision. Souvent. Parce que j’étais o-bli-gé. Par solidarité. Parce que j’étais un gentil petit garçon. Pour ne pas laisser seule devant son écran ma maman qui s’est intéressée à une seule discipline sportive: le patinage artistique.

Ceux qui ont moins de 40 ans ne peuvent pas se souvenir de ces pseudo directs de deuxième partie de soirée commentés par Léon Zitrone à l’époque où les chaînes étaient au nombre de trois. Nous étions alors loin des couinements gémis par Nelson Monfort ou de la vulgarité assumée de Philippe Candeloro. Il y avait de la digne retenue chez Léon Zitrone qui savait ménager ses silences et souligner avec un effroi plein de tact chacun des gadins qui entraînait des «oh!», des «ah!», des «zut!» et des « non!» de douleur de ma maman compatissante pour tous les malheureux qu’ils soient Français, Bulgares ou Canadiens, qui venaient de se casser la figure.

Car vous l’avez peut-être remarqué: ceux qui aiment le patinage artistique, s’ils ont leur préférence pour tel ou tel, ne souhaitent jamais le moindre mal à aucun compétiteur et vivent toutes les chutes avec une douleur toute personnelle. Personne n’osera bondir de son fauteuil en criant «super!» ou en levant les bras parce qu’un Russe aura fini sa quadruple boucle piquée les quatre fers en l’air. Cela ne se fait pas: ni dans la patinoire, ni devant son poste.

Sport olympique éprouvant

Et d’ailleurs, le patinage artistique est-il un sport? La question est éternelle, les patineurs les plus sauteurs et les plus athlétiques étant rarement les plus appréciés des juges. Notons déjà que ceux qui se captivent pour le patinage sont souvent des gens qui ne se passionnent pour aucune autre discipline sportive à l’instar de ma maman qui, comme beaucoup de ces aficionados, n’a jamais su faire la moindre différence entre un triple flip, un triple salchow ou un triple axel. Certains emballent cela sous la formule de «sport spectacle» alors qu’il s’agit plutôt d’un spectacle dont le prétexte est sportif.

Pourtant, quiconque a chaussé des patins sait ce qu’il en coûte aux chevilles. Le patin est probablement la chaussure de sport la plus traumatisante avec laquelle composer. Sauter en l’air, vriller pendant quatre tours, se réceptionner, toutes ces prouesses ne sont pas à la portée du commun des mortels. Mais pourquoi faut-il alors que le patinage artistique continue de se complaire dans sa caricature?

Les Français ont parfois tenté de faire figure de rebelle et de briser la glace dans ce monde étrange, presque mafieux du patinage artistique (personne n’a oublié le scandale des Jeux de Salt Lake City où une juge française avait «vendu» son vote en faveur d’un couple russe aux dépens d’un couple canadien). On se souvient du refus de monter sur le podium de notre cascadeuse nationale, Surya Bonaly, 2e, qui voulait ainsi montrer son désaccord avec la décision des juges, qui avaient préféré consacrer une Japonaise à sa place lors de championnats du monde.

Rares transgressions

On se rappelle l’an dernier de l’audace de Florent Amodio qui, sachant qu’il n’avait plus aucune chance dans le programme libre des mondiaux de Moscou, avait décidé de patiner sur les paroles d’une chanson alors que cela est rigoureusement interdit par le règlement qui ne tolère que la musique. Il avait déclaré à 20Minutes:

«Moi je me mets tout simplement dans la tête d’un jeune de mon âge qui va regarder le patinage et se dire: putain c’est ringard. Voilà, les Black Eyed Peas, ça ne s’écoute pas en instrumental. Je ne suis pas une tête brûlée, je ne l’ai pas fait tout au long de l’année. Je ne le ferai pas tout le temps, à aller à l’encontre du règlement. Mais là, c’était vraiment l’occasion. Les gens s’en souviendront.»

Puis il avait ajouté:

«Je veux montrer qui je suis. Je suis comme ça dans la vie. Je ne vais pas écouter un Lac des Cygnes. Je me dis: “Attends t’as qu’une vie mec, pourquoi tu ne le ferais pas”.»

Hélas, ce sont des actes de résistance isolés dans un univers congelé continuant de vivre au gré de ses petites magouilles. La réforme du système de notes n’a pu empêcher un énième affrontement russo-américain aux Jeux de Vancouver sur fond de polémiques, avec le couronnement très contestable d’Evan Lysacek aux dépens de Evgeni Plushenko. Petit monde figé aussi dans ses horribles habitudes musicales et vestimentaires.

Musique classique et goûts douteux

Cette semaine, à Nice, loin des Black Eyed Peas, combien de Carmen de Bizet? De Quatre Saisons de Vivaldi? De Casse Noisette de Tchaïkovski? De Roméo et Juliette de Prokofiev? De Carmina Burana de Carl Orff? De Boléro de Ravel? Tubes conventionnels, mal arrangés, qui rassurent les juges et vous garantissent davantage de monter sur des podiums. En 1988, aux Jeux de Calgary, l’Allemande Katarina Witt et l’Américaine Debbie Thomas, en lutte pour le titre suprême, patinèrent ainsi tous les deux successivement dans les habits de Carmen.

Sur la Promenade des anglais, il faudra aussi compter les costumes à ranger au musée des horreurs comme ceux-ci, ou ceux-là:

Ou encore celui-là, carrément mortel:

Des plumes, des paillettes, des flaflas! Jusqu’à terminer dans cette zone appelé «kiss and cry» où les patineurs attendent leurs notes en affichant des sourires constipés, en agitant frénétiquement leurs mains comme dans Guignol et en adressant à la caméra des baisers ponctués de «I love you», «hello dad», «hello mum». Avant de recevoir en pleine figure des scores qu’ils accueillent avec le même rictus enjoué quand ils auraient parfois envie de hurler «bande d’enfoirés» aux juges face à l’objectif de la caméra.

Dans sa rigidité, dans cette façon d’infliger des normes et de ne rien vouloir changer, dans l’opacité de ses décisions contestables, dans ces chichis fanés, le patinage est un sport semblant appartenir à une dictature d’un autre temps. Il est d’ailleurs saisissant de constater que le régime de la Corée du Nord en fait l’éloge et le place parmi les sports à suivre et à pratiquer par son peuple comme en a récemment témoigné Nathalie Péchalat, championne d’Europe de danse sur glace avec Fabian Bourzat. Rentrée d’un gala en Corée du Nord, elle en fit le récit dans les colonnes de L’Equipe. «Les patineurs utilisent uniquement des chants à la gloire du pays et de leurs leaders, écrivait-elle. On commence à bien les connaître.» Patinage et Corée du Nord, même horizon bouché.

Yannick Cochennec

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Journaliste
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