Life

Pas plus d'un enfant par adulte?

Slate.com, mis à jour le 02.04.2012 à 19 h 18

Deux enfants, deux zygotes et un dilemme: les garder pour agrandir la famille ou les donner à une autre femme en mal d'enfants? Et puis combien faut-il avoir d’enfants idéalement? Et pourquoi en avoir après tout?

Deux bébés baptisés le 28 septembre 2010 en Géorgie. REUTERS/David Mdzinarishvili

Deux bébés baptisés le 28 septembre 2010 en Géorgie. REUTERS/David Mdzinarishvili

Mon épouse et moi avons des jumeaux, un garçon et une fille, nés grâce au recours aux technologies de procréation assistée. De ce fait, nous avons aussi, dans une clinique de New York, deux ovules fertilisés prêts à être implantés dans un utérus –celui de ma femme ou celui d’une inconnue. Le prix pour conserver les zygotes est de 1.200 dollars par an. C’est cher pour quelques millimètres carrés de surface immobilière, mais on est quand même à Manhattan. Nous nous sommes donnés un an pour déterminer ce qu’il faut faire avec les zygotes. C’est la question qu’on doit résoudre.

Why Have Children? de Christine Overall, professeur de philosophie à la Queen's University en Ontario, se penche sur les questions morales qui se posent quand on décide d’avoir un enfant, ou des enfants supplémentaires, au-delà des problématiques spécifiques posées par la procréation assistée, les jumeaux, la fécondation in vitro (FIV).

Devez-vous avoir des enfants? «Non», dit Overall.

Devriez-vous en avoir? «Ne manquez pas l’occasion», dit-elle.

Combien? «Un par adulte.»

Pour arriver à ces conclusions, Overall (elle-même mère de deux enfants, Devon et Narnia) présente à ses lecteurs des questions bioéthiques. Par exemple, imaginons qu’un père veuille un enfant et que la mère enceinte ne le veuille pas. Une femme en chair et en os pourrait se faire avorter, prier pour une fausse couche, ou garder l’enfant et en gérer les conséquences, mais des philosophes peuvent faire des théories en considérant la possibilité de l’ectogénèse c’est-à-dire la «gestation d’un foetus à l’extérieur du corps féminin».

Grâce à l’ectogénèse, disent ces bons philosophes, le papa-poule peut rentrer à la maison avec son nouveau-né et l’élever, sans avoir à solliciter la femme ou son corps. Que cette option ne puisse être considérée sans un utérus volontaire est sans importance; au niveau philosophique, l’idée d’un bébé théorique développé dans un laboratoire est le garant de l’égalité des sexes.

Pas si vite, dit Overall; ça ne marche que si l’ablation d’un foetus pour une incubation extra-utérine est «analogue à l’éjaculation du sperme», garantissant ainsi un processus neutre, équitable au niveau des sexes et donc moralement acceptable.

Mais elle pense, étant donné la longue histoire des interventions sur les organes reproducteurs des femmes, que l’ectogénèse est sans doute atroce. Subir l’intervention serait un acte héroïque de la part de la femme. Il n’est donc pas neutre d’un point de vue moral. De plus - et c’est un point sur lequel elle revient souvent - «tant que le foetus est à l’intérieur de son corps, il est partie prenante de son autonomie corporelle.»

D'autres questions bioéthiques

Elle présente aussi d’autres sujets. Il y a celui du «frère sauveur» par exemple - un enfant optimisé, conçu par une FIV et né et élevé pour ses cellules de souche ou sa moelle osseuse afin de guérir son aîné.

Overall est contre; elle objecte qu’un enfant n’est pas un moyen pour arriver à une fin.

«On ne peut pas commencer un rapport avec un étranger en attendant –encore moins en demandant– une donation de sang ou de moelle des os.»

Il y a aussi le «Principle of Procreative Beneficence» (le «Principe de bienfaisance procréatrice») de Julian Savulescu qui prétend que nous devons faire les meilleurs bébés possibles, en employant la FIV et tous les autres moyens dont nous disposons.

Il y a aussi la «Repugnant Conclusion» (la «Conclusion répugnante») de Derek Parfit qui soutient que si vous avez plusieurs millions de personnes heureuses ici, et quelques milliards de personnes plutôt malheureuses là-bas, alors le bonheur «cumulatif» de ces milliards de malheureux est plus grand que le bonheur «cumulatif» de ces millions d'heureux. Et, étant donné que ces milliards se satisfont de la misère, alors voilà ce que ça donne, un monde surpeuplé, grincheux, engendre plus de bonheur qu’un monde où les gens ont beaucoup de place, portent des fibres naturelles et conduisent des SUV.

En n’ayant pas beaucoup d’enfants, vous faites descendre le bonheur global de la planète, en diminuant son potentiel. Alors, dépêchez-vous.

«Est-il nécessaire d’être toujours focalisé sur l’utérus?»

J’ai regardé ma femme boîtant dans la rue quand elle était enceinte de 39 semaines (ce qui fait 78 en semaines «jumeaux»), les voitures ralentissaient pour que leurs conducteurs puissent bien la voir. J’ai tenu la bassine pendant qu’elle vomissait lors de sa césarienne. Et les matins, quand je me prépare pour aller au travail, je la regarde manipuler ses mamelons engourdis pour deux petites bouches. Elle est fatiguée, mais parler des bébés la réveille. Parfois les jumeaux se tiennent la main pendant qu’ils font la tété. Je rêve du jour où que je pourrais leur apprendre à faire le «high-five».

Bref, la réalité de ma femme, son ontologie fondamentale, a changé. Je ne sais pas comment exactement, mais elle n’est pas la même personne qu’elle était avant de tomber enceinte. Je réorganise ma vie en fonction des enfants, mais ma femme s’est réorganisée. Elle est une personne différente. Une éthique de la procréation devrait prendre cela en compte, n’est-ce pas?

En général, je dirais que je suis un peu las –respectueux, mais las– des systèmes qui négligent ces faits. Christine Overall conteste les idées de Parfit et de Savulescu. Ces hommes, écrit-elle, «ignorent souvent que ce sont des femmes (…) qui tombent enceintes et portent des enfants et que ce sont leurs vies qui s’améliorent ou dans certains cas s’aggravent terriblement du fait des conditions et des circonstances dans lesquelles elles procréent».

Si votre modèle ne prend pas en compte le corps féminin, votre modèle est défectueux; oublier les femmes, c’est risquer d’introduire «des erreurs dans le raisonnement moral».

Mais attendez, il s’agit de philosophie et c’est son objet de construire des modèles abstraits à propos du comportement humain. Est-il nécessaire d’être toujours focalisé sur l’utérus?

Récemment, comme s’il cherchait à répondre justement à cette question, le député républicain de Californie Darell Issa a tenu une séance au Congrès sur l’assurance maladie et la contraception avec un panel de cinq ecclésiastiques –tous des hommes. Cinq professionnels des questions éthiques, chacun s’attaquant à l’accès à la contraception.

Nous avons connu quelques milliers d’années de systèmes éthiques où la vertu et la virginité étaient synonymes, alors est-ce trop demander que le moraliste moderne prenne en compte l’existence des femmes comme une classe de personnes différente de celle des hommes? Et de reconnaître que leurs corps, et les vies que ces corps contiennent, sont définis par des facteurs physiques très réels, comme, par exemple, lorsque la tête du bébé atteint la vulve?

A quoi ça sert de faire des enfants?

Etant donné toute cette peine et toute cette souffrance, pourquoi avoir des enfants? Peut-être ne devriez-vous pas –comme le propose le philosophe David Benatar, par exemple, qui dit que la vie est un «mal sérieux» et qu’en conséquence la création des enfants n’apporte que de la tristesse dans le monde, chaque enfant étant un funeste présage?

Mais si Overall soutient la procréation (au moins elle n’est pas virilement contre), elle questionne les motifs des parents –assurer la continuité d’un nom, transmettre le patrimoine, faire plaisir à Dieu– ce sont des excuses faibles, bien que répandues, pour créer des humains. «Nous, les êtres humains, écrit-elle, avons un attachement sentimental à notre espèce et à notre culture.»

Mais même s’il n’y a aucune obligation à faire «x», «x» est peut-être une bonne chose à faire. La meilleure raison de faire un enfant est simplement la création d’un amour réciproquement enrichissant et valorisant au travers du rapport parent-enfant. En choisissant d’avoir un enfant, on décide de se réaliser tout en aspirant à être une personne différente de celle qu’on était avant l’arrivée de l’enfant.

Voilà l’explication - une thèse qui est véhiculée dans toute une série de phrases toutes faites comme celle qui veut qu’on apprenne plus de ses enfants qu’on ne leur apprend, que leur sagesse vous donne un sentiment de grande humilité, qu’ils vous permettent de se rendre compte de ce qui important, et cetera. Bien que tout cela soit des clichés, tout cela n’existe finalement que pour l’amour.

Un enfants par adulte, ni plus ni moins?

Et nous aussi nous l’avons fait pour l’amour, mais alors que faire avec ces ovules? Est-ce que nous les laissons décongeler au risque de fâcher Dieu? Est-ce que nous retentons le coup? La réponse de Overall est claire: non. Nous en avons assez fait.

«Un enfant par adulte, que cet adulte soit célibataire, engagé dans une relation hétérosexuelle ou homosexuelle.»

Deux enfants en bonne santé, c’est déjà assez comme miracle. Alors est-ce que nous les donnons ces ovules? Faire don du matériel génétique amassé à un prix personnel et financier énorme pour qu’une inconnue puisse porter un enfant? C’est une case que vous cochez sur un formulaire à la clinique, puis ce ne sont plus vos ovules. Ces bébés nous ressembleraient, mais ils ne seraient pas les nôtres. Nous ne saurions peut-être jamais que ces enfants existent.

Qu’est-ce qu’un acte moral? Laisser une inconnue avoir une chance d’accéder à cet «amour réciproquement enrichissant et valorisant»? Nous sommes actuellement sur l’autre versant de la question –l’ectogénèse a eu lieu, causant beaucoup de détresse à ma femme, mais maintenant, c’est terminé. Les cellules ne représentent plus de douleur; elles sont bloquées à cinq jours.

Nous sommes maintenant dans l’inconnu, le mystère, le questionnement sur le sens que pourrait prendre une relation non explorée avec un fils ou une fille caché(e). Pourrez-vous ignorer cette possibilité le reste de votre vie? C’est ça le dilemme. Mais si nous pouvons augmenter le bonheur, si nous pouvons aider quelqu’un d’autre à faire son (ou ses) propre(s) bébé(s), ne devrions-nous pas dire oui? C’est ce que je pense.

Heureusement, nous avons un an pour décider, un an avant de briser la glace.

Paul Ford

Paul Ford est écrivain et tient le site Ftrain.com.

Traduit par Holly Pouquet

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