France

Universités: les ferments de la crise

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 20.05.2009 à 11 h 29

Incompréhensions de fond, décalages culturels et guerres médiatiques expliquent l'état de pourrissement actuel.

Alors que les examens se tiennent habituellement entre mai et juin, le mouvement qui agite les universités a entamé lundi 11 mai sa quinzième semaine.

Quelles sont les composantes du front d'opposition?
Si l'autonomie des universités avait été plutôt favorablement accueillie lors du vote de la loi LRU (loi relative aux libertés et responsabilités des universités) en 2007, le rejet des textes qui en découlent est aujourd'hui largement partagé dans la profession, à commencer par le syndicat majoritaire du supérieur (Snesup-FSU). L'opposition rassemble aussi les associations de chercheurs SLR (Sauvons la recherche) et d'universitaires SLU (Sauvons l'université), ainsi qu'un grand nombre d'entités locales (UFR, département, faculté, instituts...) dont la CNU (Coordination Nationale des Universités) regroupe les délégués. Puis cette contestation a été relayée par une minorité d'étudiants bloqueurs, qui se réfugient derrière les AG et leur fonctionnement peu crédible (les étudiants qui ne bloquent pas n'y participant pas) pour justifier leur action.

Point important, la Conférence des Présidents d'Université (CPU), qu'on peut difficilement qualifier d'extrémiste, a pris position dans le débat. Sa lettre ouverte au président de la République du 5 janvier, prévoyait avec clairvoyance que la modification du décret de 84 sur le statut des enseignants-chercheurs et la «masterisation» de la formation des maîtres mettraient le feu aux poudres. Cette dernière communauté est aujourd'hui divisée.

Un rejet sur le fond
En réalité, ce sont deux conceptions du rôle de l'université, de la recherche et de la transmission du savoir dans la société qui s'opposent frontalement. D'une part celle, managériale et libérale, de centres universitaires autonomes voués à piloter leurs ressources pour entrer dans la compétition européenne et internationale du marché des études, et d'une recherche soumise aux besoins de rentabilité de l'économie. De l'autre, une vision historique de l'université attachée à la collégialité (le jugement des scientifiques par leurs pairs à l'intérieur des disciplines) et à une diversité intellectuelle relativement indépendante de la demande sociale.

Anticipant sur ses conséquences à long terme, les opposants voient dans le projet de réforme des universités la marque d'une idéologie libérale dure. Celle qui prépare la privatisation du statut des enseignants, la concurrence sur des critères économiques de productivité mesurés par des notations jugées arbitraires (classement de Shanghai, bibliométrie), le tout sous fond de précarisation d'un contingent de vacataires corvéables et remplaçables à merci dans l'enseignement secondaire et supérieur. Autant dire que les reculs sur tel ou tel aspect n'aident pas à dissiper le malentendu sur le fond.

Dans le détail, donc, plusieurs textes continuent de diviser. Les reculs successifs du gouvernement restant de nature cosmétique aux yeux des opposants.

Bien que réécrit, le décret sur les enseignants-chercheurs est toujours contesté. Il est accusé de ne pas respecter les principes de collégialité chers aux chercheurs, et de donner au président d'université la capacité de gérer les ressources humaines plus librement, au détriment des heures de recherche de certains universitaires mal notés. La vision sous-jacente de l'activité d'enseignement à la fac, tâche centrale considérée ici comme une punition pour résultat scientifique insuffisant, à été très mal reçue.

Amendé et reporté, le projet de réforme de formation des maîtres n'a pas non plus calmé la colère des enseignants, même si Xavier Darcos a récemment fait un geste sur la rémunération des futurs maîtres.

Une méthode et un style qui agacent
Si la confiance entre les différentes parties est à ce point entamée, c'est aussi pour des raisons de forme. Le style employé par le pouvoir dans la gestion de cette crise ne passe pas. A commencer par Nicolas Sarkozy dont le discours du 22 janvier a humilié jusqu'aux enseignants soutenant le projet de réforme.

Quant à Valérie Pécresse, son cursus (HEC, ENA) la place du côté de la culture technocratique, un handicap pour s'adresser à la communauté scientifique et universitaire. Ses méthodes expéditives et ses provocations n'ont pas vraiment contribué à améliorer son capital de sympathie initial.

Elle agace quand elle met en avant le passage d'un texte sur le statut des enseignants-chercheurs pourtant vivement critiqué par les représentants syndicaux. On lui reproche de n'avoir jamais cherché à négocier avec les syndicats, organisant des concertations sur des ordres du jour limités, avec des interlocuteurs peu représentatifs, ignorant ainsi la quasi-totalité du monde universitaire.

Elle caricature enfin, laissant entendre que le mouvement d'opposition se situerait à l'extrême gauche. Le gouvernement aimerait d'ailleurs que les slogans anticapitalistes entendus lors de l'occupation du ministère soient automatiquement associés à l'ensemble du mouvement.

Face à cette accumulation de mauvais points, et alors que Xavier Darcos ne dispose pas de plus d'estime de la part des enseignants du secondaire, un changement d'équipe ministérielle pourrait, sinon mettre d'accord les parties en présence, du moins permettre une remise à plat des dossiers et ouvrir la possibilité d'une négociation sereine.

Une bataille médiatique
D'un côté le gouvernement a donc vu dans ce conflit un blocage minoritaire de profs politisés puis d'étudiants manipulés par l'extrême gauche et le NPA, de l'autre les universitaires soulignent l'unanimité du mécontentement.

«Il faut distinguer la mobilisation visible des manifestations et des blocages, et l'opposition — plus générale — aux réformes», rappelle un maître de conférences en maths de Rennes I très engagé dans le mouvement. Depuis le début du conflit, la Coordination Nationale des Université (CNU), qui rassemble des délégués des facs perturbées, est l'organe qui centralise les expressions du mécontentement selon plusieurs critères (rétention de note, grève, démission administrative, blocage, boycott des jurys de bac). Ses comptes-rendus des perturbations sont, on s'en doute, toujours bien supérieurs aux estimations du gouvernement.

Le pointage est en réalité complexe et laisse libre cours à une bonne marge d'interprétation. Sévèrement jugés par les universitaires, les médias ont été accusés tour à tour de ne pas s'intéresser assez au conflit, de se placer du côté du pouvoir et, enfin, de suivre sans recul critique «l'agenda setting» du gouvernement sur la question des examens.

La bataille des chiffres a culminé lors de la polémique vite retombée sur la baisse des vœux d'inscription dans les universités parisiennes. Pour anecdotique qu'il soit, l'épisode montre bien à quel point les méthodes de communication à l'œuvre relèvent d'un art subtil du maniement des données...Face à un gouvernement qui s'alarmait de cette baisse constatée, les opposants ont contre-attaqué en montrant que tout reposait sur l'amalgame entre deux systèmes informatiques distincts d'enregistrement des inscriptions. L'entourage du ministère calmait d'ailleurs le jeu cette semaine en affirmant qu'on attendrait le mois de juin et la clôture des vœux d'inscription pour tirer des conclusions!

Une stratégie de combat
Alors, s'agit-il là de négligences politiques à répétition, ou faut-il y voir le signe d'une stratégie délibérée de conflit, comme l'affirment certains?

Des journalistes et des universitaires notent que la fixation médiatique sur les blocages les plus extrêmes qui perturbent les examens résulte d'une stratégie gouvernementale fort habile. En clair, cette image que tout le monde retiendra de facs bloquées, bordéliques et frondeuses à l'approche de la validation de l'année serait un cadeau des grévistes fait au plan de com' du ministère. Et puisqu'on parle désormais d'une Sorbonne en pointe de la contestation et d'un mouvement historique, c'est mai 68 et tout son cortège d'associations visuelles qui risque de l'emporter.

Dans ce contexte, «une minorité de contestataires pensent que la menace de ne pas délivrer les diplômes est une forme de pression sur le gouvernement : ils se trompent», affirme Sylvestre Huet, journaliste chez Libération et auteur du blog Sciences2.

Ce serait même tout le contraire. La position dure qui consiste à faire la grève voire à bloquer les facs se révèle politiquement intenable à mesure que les examens approchent. Avec des unes comme celle du Parisien du 12 mai (qui titrait: « Examens, l'angoisse pour 310.000 étudiants»), le gouvernement aurait tort de bouder son plaisir alors que la victoire dans la bataille de l'opinion semble pour l'heure lui revenir.

Alors que l'université avait une opportunité d'évoluer sur des aspects négatifs que personne ne contestait, la crise en cours, trois ans après le CPE, isole encore plus les facs de lettres, sciences humaines et sociales. En raison de l'orientation d'un grand nombre des étudiants qui s'y trouvent vers l'enseignement et la recherche, ces facs sont à la pointe du mouvement.

Historiquement et culturellement à gauche, perturbées selon un rythme désormais annuel, sans moyens ni débouchés, ces filières pourraient bien accélérer leur perte. Pour Sylvestre Huet, c'est tout un projet politique qui prend alors forme: «la ministre se fout que 80.000 étudiants de sciences humaines ratent leur année. Pour l'UMP, il y a trop de monde dans ces facs qu'il faut à terme fermer». Et si les profs et les étudiants grévistes creusaient eux-mêmes leur propre tombe?

Jean-Laurent Cassely

Image de une: à l'université de Provence, le 31 mars. Jean-Paul Pelissier/REUTERS

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