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EADS: Lagardère, cheval de Troie du Qatar

Des Airbus sur l'aéroport de Bangkok en 2011. REUTERS/Bazuki Muhammad

Des Airbus sur l'aéroport de Bangkok en 2011. REUTERS/Bazuki Muhammad

Le Qatar monte au capital de Lagardère alors qu’une redistribution des pouvoirs va s’opérer dans la gouvernance et le tour de table d’EADS, dont Lagardère est actionnaire. Paris et Berlin surveillent leurs actifs stratégiques.

Lorsque QIA (Qatar Investment Authority), le fonds souverain du Qatar, monte dans le capital de Lagardère jusqu’à y porter sa participation à 12,8%, on peut n’y voir qu’une manifestation de la longue amitié de l’émirat pour le groupe, qui existait déjà du temps de Jean-Luc Lagardère.

Un peu court! De Total au PSG en passant par LVMH, Vinci, Veolia environnement, Vivendi… et combien d’actifs immobiliers, le richissime petit Etat manifeste pour les entreprises badgées France un intérêt boulimique qui grandit.

Faut-il s’en inquiéter? Assis sur ses pétrodollars, le Qatar affirme ne chercher à nouer que des partenariats stratégiques destinés à créer de la valeur pour ne pas être entièrement dépendant de la rente pétrolière. La France n’est d’ailleurs pas la seule cible.

En Allemagne, il est au capital de Volkswagen, et de Porsche; en Grande Bretagne, de la banque Barclays et du célèbre magasin Harrods. Les observateurs financiers notent que le mode opératoire du fonds souverain n’est jamais hostile.

EADS en ligne de mire?

Mais dans le cas de Lagardère, la dimension stratégique de l’investissement qatari peut aussi changer d’échelle. Car dans le portefeuille des participations du groupe, figure EADS, groupe aéronautique civil et militaire, industriel de l’espace et maison mère d’Airbus. Serait-ce, compte tenu du poids du groupe en Europe et dans le monde, tant dans l’aviation commerciale que l’industrie d’armement, la véritable cible du Qatar ?

Certes, l’ami qatari ne s’est pas invité brutalement au capital de Lagardère. Mais sa montée en puissance, révélée par un avis de l’Autorité de marchés financiers le 19 mars, l’a hissé à la place de premier actionnaire du groupe, devant Arnaud Lagardère avec 9,6% du capital.

Cette place sur le podium n’exprime pas la réalité du pouvoir dans le groupe. D’abord, en droits de vote, Arnauld Lagardère dispose encore de plus de voix que QIA. Ensuite, compte tenu du statut particulier de société en commandite du Groupe Lagardère, il n’est pas possible de ravir à l’hériter de Jean-Luc Lagardère son pouvoir à la tête du groupe. OPA interdite, ce qui fait rager les raiders anglo-saxons.

Mais la démarche n’est pas si limpide puisque QIA envisage, selon l’AMF, de réclamer un siège au conseil de surveillance du groupe. Le fonds qatari cherche donc à peser sur les décisions, à exercer une plus grande influence.

Les raisons qui peuvent l’y inciter ne manquent pas. Le groupe Lagardère est-il présent dans la communication? Le Qatar aussi. Dans le sport? Le Qatar aussi. Dans le foot plus particulièrement? Le Qatar aussi, qui s’est offert le club parisien et organisera la Coupe du monde de football en 2022. Le Qatar a bien des raisons de s’intéresser à Lagardère. Alors, pourquoi s’interroger à propos des visées supposées du Qatar sur EADS?

Econduit en Allemagne, le Qatar cherche-t-il une porte détournée via la France?

En réalité, l’émirat a déjà essayé d’entrer au capital du groupe européen d’aéronautique via l’Allemagne lorsque, en 2011, Daimler rendit publique sa décision de vendre une nouvelle partie de sa participation dans le consortium.

Berlin fit savoir que cette demande émanant d’un fonds étranger, public de surcroît, lui semblait bien inopportune compte tenu du caractère stratégique d’EADS. A la même époque, le Qatar qui souhaitait devenir actionnaire d’Areva, était également éconduit par les autorités françaises qui voulaient conserver la haute main sur les mines d’uranium, véritable cible de l’émirat.

Et voilà que moins d’un an plus tard, QIA se mobilise sur Lagardère. Faut-il y voir une autre tentative d’accéder à EADS? De grandes manœuvres sont engagées sur le capital du constructeur aéronautique. De près et même de loin, le Qatar semble s’y intéresser.

Après tout, EADS étant une société de droit néerlandais, Paris ne peut opposer un veto au prétexte que la cible est un fournisseur des armées, comme ce fut le cas par le passé pour des entreprises bien moins stratégiques qu’EADS. D’une façon générale, il n’existe pas de «golden share» dans le droit néerlandais volontairement très libéral.

Pour donner aux Etats impliqués dans EADS la possibilité d’exercer la haute main sur les décisions stratégiques et faire échec aux éventuelles OPA, il faudrait commencer par changer le droit des sociétés aux Pays-Bas, alors que le pays n’est pas partie prenant au dossier. Difficile…

La question du verrouillage du capital d’EADS

Ainsi, le Qatar pousse-t-il à se poser la question du verrouillage du capital d’EADS. Le montage de l’origine a été bien malmené. Dès 2003, Arnaud Lagardère avait jeté un pavé dans le ciel aéronautique en déclarant que son groupe n’avait pas vocation à demeurer au capital de l’avionneur européen. Sacré retournement après la dépense d’énergie de son père pour que Matra devienne une cheville ouvrière de l’opération dont elle n’était pas, à l’origine, partie prenante.

Il fut convenu, plus tard, que Lagardère se soulagerait de la moitié de sa participation. En fait, Lagardère n’est pas en première ligne car c’est une autre société, la Sogeade, qui porte la participation française dans EADS —l’Etat français et Lagardère en étant tous deux co-actionnaires. Ce qui a facilité l’opération.

Côté allemand, même problème. En 2007, Daimler, la partie allemande au capital d’EADS, voulut lui aussi en céder une partie. De sorte que l’ordonnancement de départ (30% pour la Sogeade, 30% pour Daimler, 5,4% pour le holding espagnol SEPI) fut chamboulé. Un consortium d’investisseurs allemands, Dedalus, fut constitué pour racheter à Daimler 7,5% de ce capital. Aujourd’hui, la Sogeade est, en droits de vote, à 22,5%, comme Daimler (qui ne détient toutefois que 15% des actions) à parité dans le tour de table comme l’imposent les statuts.

Les cartes vont être rebattues dans le tour de table d’EADS

Mais on ne doit pas en rester là puisque l’industriel allemand veut encore se dégager de la moitié de sa participation. Un protocole d’accord a d’ailleurs déjà été signé dans ce sens avec l’Etat allemand, via une banque publique. Le rachat doit être effectué cette année. Du coup, les investisseurs regroupés dans Dedalus réclament aussi de pouvoir partiellement sortir du tour de table. De sorte que Berlin se retrouverait à la tête de 12% du capital, voire plus.

Bref, si on considère que Lagardère, bien que moins pressé qu’en 2003, souhaite toujours à terme se désengager (en 2014, après le lancement de l’Airbus A350, dit-on aujourd’hui), il ne restera plus dans cette hypothèse que des Etats pour servir d’actionnaires de référence.

Voilà une perspective qui n’enchante gère la principale filiale du groupe, Airbus. Car ses clients américains ou asiatiques pourraient rechigner à passer commande à un groupe «nationalisé» pour équiper leurs compagnies aériennes.

Une position d’attente dans un contexte évolutif pour le Qatar

En plus, bien qu’il n’ait jamais fait montre d’un engouement débordant pour EADS, Arnaud Lagardère doit prendre fin mai la présidence du conseil de surveillance du groupe comme le prévoient les accords entre la France et l’Allemagne, alors que Louis Gallois, actuel président exécutif, sera remplacé par Tom Enders, l’actuel patron d’Airbus.

Toutefois assagi, le patron du groupe Lagardère affirme maintenant que sa sortie du capital d’EADS n’est pas à l’ordre du jour. N’empêche: pour un actif aussi stratégique non seulement pour les avions commerciaux mais aussi les hélicoptères civils et militaires, l’espace, les satellites, les avions de combat et les missiles, il existe comme un flottement sur le capital.

La gouvernance des entreprises ne peut que se trouver fragilisée par ce genre de situation. Toutefois, s’agissant d’EADS, on peut penser que ni Paris ni Berlin ne voudront laisser à un autre le soin de s’y immiscer. Mais le Qatar peut fort bien pousser ses pions et se placer dans une position d’attente. Car la situation sera manifestement évolutive. Et, alors, on connait la puissance d’une stratégie du chéquier.

Gilles Bridier

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