Monde

L’hypothèse d’une défaite de Chávez

Anne Denis, mis à jour le 27.03.2012 à 12 h 58

L'opposition vénézuélienne s'est choisie un candidat unique pour affronter Chávez en octobre: Henrique Capriles Radonski. Une menace pour le président socialiste en poste depuis 13 ans, toujours favori des sondages mais affaibli par son cancer.

Henrique Capriles Radonski, le 12 février 2012. REUTERS/Gil Montano

Henrique Capriles Radonski, le 12 février 2012. REUTERS/Gil Montano

En Russie, Vladimir Poutine a été (ré)élu pour six ans dès le premier tour, certes grâce à des fraudes massives et parce qu’il avait pris soin de faire invalider tous les candidats libéraux qui auraient pu lui faire un peu d’ombre. Mais la façon dont il est parvenu à conserver le pouvoir depuis 2000 (comme président puis comme Premier ministre), malgré la contestation grandissante des classes moyennes, tient d’abord au fait que jusqu’à présent, l’opposition russe est restée divisée, désorganisée et n’a pas encore trouvé de leader fort pour la fédérer.  

Ce handicap majeur, l’opposition vénézuélienne confrontée à Hugo Chávez, autre président autocratique en poste depuis 1998, en a elle aussi longtemps pâti. Au point de prendre, en 2005, l’une des décisions politiques les plus absurdes qu’on ait jamais vu, celle de boycotter les élections législatives et d’offrir ainsi sur un plateau la quasi-totalité des sièges du Parlement au parti de Hugo Chávez, le PSUV. Autrement dit, les pleins pouvoirs.

Depuis cette erreur magistrale, les partis d’opposition se sont ravisés et ont réussi à se regrouper au sein d’une coalition, la «Table de l’Union démocratique» (MUD), ce qui leur a permis de regagner 40% des sièges lors des législatives de 2010.

Le 12 février, cette coalition très hétéroclite d’une vingtaine de partis, allant de la droite à la gauche non chaviste, a réussi un vrai tour de force en désignant un candidat unique pour affronter le président vénézuélien lors de l’élection présidentielle du 7 octobre prochain.

Ce candidat unique, c’est Henrique Capriles Radonski, politicien de 39 ans déjà aguerri et adversaire de toujours du Comandante. Cofondateur du Parti Primero Justicia, qui se dit «de centre humaniste», il a été élu en 2008 gouverneur de l’Etat de Miranda, l’un des plus riches et des plus peuplés du pays.

Le tour de force a d’abord consisté à faire en sorte que tous ces partis qui se sont longtemps affrontés acceptent de se regrouper autour d’une plateforme programmatique commune et de jouer le jeu des primaires.

Au soir du scrutin, les 4 candidats évincés se sont d'ailleurs aussitôt ralliés au vainqueur (qui a remporté 60% des suffrages) et, pour le moment du moins, l'unité est de mise. En outre, le succès même de ces primaires  est inédit dans le pays. Les organisateurs espéraient une participation de 1,5 à 2 millions de personnes (sur 18 millions d'électeurs), redoutant que nombre d'entre eux, notamment les fonctionnaires, préfèrent s'abstenir pour ne pas subir de représailles au travail. Mais 3 millions de personnes ont choisi de se déplacer (l’anonymat a été garanti), le Conseil national électoral a joué le jeu et les observateurs internationaux n'ont rien trouvé à redire.

«Nous ne pouvions pas affronter Hugo Chávez de façon dispersée. Nous nous sommes inspirés de l’expérience chilienne en 1988, lors du référendum sur le maintien de Pinochet au pouvoir», expliquait, à la veille des primaires, Juan Rafael Pulido, secrétaire exécutif de la MUD en France. C’est grâce en effet au rassemblement au sein d’une coalition souple de 13 partis d’opposition, la «Concertation des partis pour le non», que le maintien d’Augusto Pinochet a été rejeté à 56% lors de ce référendum, mettant fin à la dictature militaire.

Prôner la réconciliation

La référence au Chili n’est pas neutre. Certes, Chávez n’est pas Pinochet et le Venezuela obéit aux règles électorales démocratiques. Mais l’opposition dénonce tout de même «un glissement vers une société totalitaire, la destruction de la séparation des pouvoirs» et le fait que «la plupart des institutions sont dirigées par  des militaires». Elle met en cause le manque d’indépendance de la justice (citant en exemple le cas de la juge Maria Lourdes Afiuni, placée en détention pour avoir relaxé un homme d’affaires hostile au président), le harcèlement des journalistes ou la corruption galopante.

Le parallèle avec la Concertation chilienne a un autre intérêt. Si celle-ci l’a emporté en 1988, c’est parce qu’elle a fait campagne, malgré 15 ans de dictature, sur le thème de la réconciliation, car le Chili de l’époque était très divisé et les sympathisants de Pinochet encore nombreux.

De même, le Venezuela d’aujourd’hui est plus polarisé que jamais et Hugo Chávez reste le favori des sondages, notamment auprès des classes pauvres auxquelles il redistribue en partie la manne pétrolière.

Sa popularité a d’ailleurs rebondi depuis que son cancer a été rendu public. Dans ce contexte, Henrique Capriles (issu d’une puissante famille présente dans la banque et les médias) se garde habilement de rejeter en bloc tout l’héritage du chavisme, affirmant plutôt que «le Chávez d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui des débuts» et prônant un modèle brésilien à la Lula pour combattre la pauvreté.

Il est étonnant d’ailleurs de lire dans le programme de la MUD que celle-ci revendique la constitution de 1999, celle de la république bolivarienne de Chávez, «belle telle qu’elle est mais non respectée», souligne Juan Rafael Pulido.

Les leaders de l’opposition ne renient pas non plus –du moins pas tous et pas officiellement– l’esprit des «misiones» mises en place par le président socialiste et qui ont sorti une partie de la population de la misère, tels les fameux dispensaires gérés par des médecins cubains dans les bidonvilles, les aides au logement ou les épiceries à prix subventionnés.

Mais ils dénoncent leur inefficacité. «Tout est fait dans l’urgence,  sans gestion ni planification, soupire Francisco Merino, coordinateur en France du parti Primero Justicia. Les dispensaires cubains ne soignent que des maux bénins, alors que le système hospitalier est en déshérence. Il y a un gaspillage énorme de la rente pétrolière.»

Si la MUD ne propose nullement le retour à un libéralisme agressif, elle veut favoriser l’investissement, national et étranger, via «une grande alliance des secteurs public et privé» et encourager la création de micro-entreprises. Objectif: réduire coûte que coûte la dépendance de l’économie au pétrole, qui représente 90% des devises et près de la moitié des recettes de l’Etat.

«Nous importons la quasi totalité de nos besoins alimentaires», ajoute Francisco Merino, qui juge urgent de diversifier l’économie vers le tourisme, l’industrie agroalimentaire, les mines, bref de réindustrialiser le pays tout en rétablissant «un véritable droit de propriété».

Le poids des milices bolivariennes

C’est un fait que ce pays aux atouts naturels fantastiques (un récent rapport de l’Opep lui attribue les plus grandes réserves mondiales de pétrole, devant l’Arabie saoudite) ne va pas très bien.

Certes, à 4% en 2011, la croissance retrouve quelques couleurs, mais l’inflation dépasse 27%; l’étatisation à marche forcée, depuis 7 ans, de pans entiers de l’économie n’a pas fait ses preuves; le secteur pétrolier lui-même souffre de sous-investissement chronique; les pénuries sont nombreuses, l’emploi reste précaire et, surtout, la criminalité explose.

«La violence est partout. Caracas est devenue la capitale la plus dangereuse de la planète, en 20 ans, la tendance entre elle et Bogota s’est inversée», déplore Juan Rafael Pulido. 

Le narcotrafic est certes en cause, Caracas étant devenue la porte de sortie de la drogue colombienne. Mais ce que l’opposition rejette avant tout, c’est la milice nationale bolivarienne créée en 2009 par Chávez, constituée de civils armés et toute dévouée au Comandante.

Ses rangs ne cessent de grossir. Le chiffre de 100.000 miliciens circule, mais il est peut-être bien plus important. La grande majorité d’entre eux sont jeunes, parfois même très jeunes. Les représentants de la MUD évoquent aussi la présence de mercenaires dans ses rangs, venus d’Iran, de Chine, de Cuba ou de la guérilla colombienne. 

«Sur les 15 à 16 millions d’armes qui circuleraient dans le pays, une grande partie est dans les mains de la milice. De nombreux jeunes ne la rejoignent que pour avoir une Kalachnikov», ajoute Francisco Merino. Il parle de violence «pathologique»: «On retrouve toujours au moins 5 à 7 impacts de balles sur le corps des victimes.» Le programme de la MUD prévoit d’ailleurs une loi de désarmement.

En attendant, le contexte ambiant peut faire craindre un accroissement de l’hostilité –voire de la haine– déjà forte entre pro et antichavistes.

Du côté du pouvoir en place, la nervosité est visible, comme en témoigne l’exclusion brutale du PSUV du gouverneur de l'Etat pétrolier de Monagas, José Gregorio Briceño, pour avoir critiqué la gestion par les autorités d'une fuite de pétrole sur un oléoduc. Une fuite qui prive 500.000 personnes d’eau potable depuis un mois et demi.

«Chávez a répété qu'il accepterait de quitter le pouvoir»

Il y a quelques jours, des partisans du PSUV ont débarqué dans une marche de supporters de Capriles. Des coups de feu ont été tirés, faisant deux blessés.

D’autre part, la rechute du président qui vient de se faire opérer à Cuba d’une deuxième tumeur cancéreuse, attise les tensions côté chavistes. Même si le très pugnace Comandante, 57 ans, se montre toujours bien décidé à faire campagne, il risque fort d’y être moins omniprésent qu’à son habitude.

L’hypothèse qu’il soit battu par Capriles, ou pas en mesure de maintenir sa candidature (alors qu’il n’a pas clairement désigné de dauphin), est désormais envisageable. Dans ce cas, la situation peut-elle vraiment dégénérer dans le pays, comme le prétendent certaines Cassandre?

Du côté de l’opposition, on s’efforce de balayer ce risque. Récemment, lors de l’une de ses interventions télévisées fleuves, «Chávez a répété 7 fois que s’il perdait les élections, il accepterait de céder le pouvoir», souligne Juan Rafael Pulido, qui rappelle qu’il n’a pas contesté l’élection des gouverneurs de l’opposition dans les Etats de Zulia et de Miranda en 2008.  

Difficile néanmoins d’anticiper, en cas de défaite, la réaction de l’entourage présidentiel –pour qui Capriles n’est qu’une marionnette de Washington– et surtout des fameuses milices. «L’attitude de l’armée sera déterminante», estime Pulido qui compte aussi sur la vigilance des organisations internationales.

Anne Denis

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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