Les soldats américains n'ont plus rien à faire en Afghanistan

Un soldat américain au Koweït attend son vol retour vers les États-Unis le 19 décembre 2011. REUTERS/Shannon Stapleton

Un soldat américain au Koweït attend son vol retour vers les États-Unis le 19 décembre 2011. REUTERS/Shannon Stapleton

Insécurité, islamophobie, meurtres de civils: les soldats américains n'assurent plus leur rôle de soutien et Hamid Karzai, le Président afghan, ne sait plus comment gérer la situation.

La partie est terminée en Afghanistan. La présence américaine n’a plus de raison d’être. Elle ne peut que prolonger cette guerre et en aggraver les maux. Il est temps de s’en aller, et plus rapidement que ne le prévoit le président Obama. Les conséquences de ce départ seront certainement effroyables. Mais ce sera probablement pire si l’on reste.

Dimanche 11 mars, un sergent-chef de l’armée américaine a quitté sa base à 3 heures du matin, est entré dans un village et a méthodiquement abattu 16 civils afghans, dont neuf enfants. Ce massacre n’est qu’un signe supplémentaire de la dégradation extrême de la situation.

Deux semaines auparavant, un tireur afghan a tué deux officiers américains au ministère de l’Intérieur – dix Américains au total ont été tués cette année par des Afghans qu’ils formaient.

Quelques jours avant, des Américains étaient surpris en train de brûler des exemplaires du Coran et des émeutes éclataient. Et deux jours avant le massacre de Kandahar, des hélicoptères de l’Otan ont tiré sur des civils dans la province de Kapisa, dans l’Est de l’Afghanistan, faisant quatre morts et trois blessés et déclenchant une vague de protestations.

Selon le New York Times, le président afghan Hamid Karzai commence à appliquer une loi interdisant de faire appel à des sociétés de sécurité privées pour protéger les entreprises étrangères et les travailleurs humanitaires et imposant à la place le recours à la police afghane.

Même avant la tuerie de Kandahar, les Occidentaux savaient que cette nouvelle loi mettrait un terme à quasi tous les projets de développement: aucun civil ne voudrait rester dans les parages sans un garde du corps fiable, et après la série d’événements récente, aucun Afghan n’est désormais considéré comme fiable. Pas plus que ne le sont, d’ailleurs, les Américains aux yeux des Afghans.

Le difficile équilibre de la confiance

C’est tout le problème. La stratégie des Etats-Unis et de l’Otan en Afghanistan consistait à bâtir la confiance, et ces liens de confiance, qui étaient déjà ténus, sont maintenant rompus, peut-être irrévocablement.

La confiance est la clé de voûte de la stratégie de contre-insurrection: les soldats de l’Otan devaient protéger la population, vivre à ses côtés, recueillir auprès d’elle des informations sur l’insurrection et contribuer à fournir aux Afghans les services de base dont ils ont besoin, afin de renforcer les liens entre le peuple et le gouvernement et de saper ainsi leurs liens avec les Taliban.

La confiance est également une pièce centrale de la stratégie de transition, qui veut que les soldats de l’Otan forment l’armée et la police afghanes et leur transfèrent peu à peu les pouvoirs.

La stratégie de contre-insurrection s’effondre si les Afghans doivent avoir peur qu’un soldat américain vivant parmi eux ne débarque au beau milieu de la nuit pour massacrer leur famille. La stratégie de transition s’effondre si les soldats de l’Otan doivent craindre à tout moment que le policier ou le soldat afghan qu’ils sont en train de former ne les abatte par derrière.

Cet effondrement pourrait être contenu si, disons, un dirigeant afghan respecté faisait rapidement quelque chose pour apaiser la situation. Les tueries récentes de civils ou d’alliés sont, après tout, des anomalies - les Coran brûlés relèvent de l’incompétence bureaucratique, les tirs d’hélicoptères dans la province de Kapisa sont un accident de guerre, le massacre de Kandahar visiblement un cas isolé de soldat qui a pété les plombs. Le meurtre des deux officiers américains au ministère de l’Intérieur semble avoir, lui aussi, été motivé par des circonstances uniques.

Mais le président Karzai n’est pas grandement respecté par les Afghans. S’il l’était, il ne serait pas confronté à une insurrection si puissante et si agile. Et parce qu’il n’est pas très populaire, il ne peut se permettre de perdre davantage encore les bonnes grâces de son peuple en prenant la défense d’armées étrangères, surtout maintenant.

Depuis le début, la relation entre les Etats-Unis et Hamid Karzai est complexe. Les Américains ont dû soutenir son régime, mais s’ils sont considérés comme trop proches, les Afghans estimeront qu’ils soutiennent la corruption (principale source de l’illégitimité de Karzai). Le président afghan dépend des Américains pour la sécurité, la sienne et celle du pays, mais s’il trouve des excuses à leurs mauvais coups, il sera vu par les Afghans comme une marionnette.

Une alliance «intenable»

Quand les deux officiers américains ont été tués au ministère de l’Intérieur, la première réaction de Karzai fut de dire que le tireur était peut-être occidental. Quand les Coran ont été brûlés, il a attendu plusieurs jours avant de déclarer que l’acte n’était pas forcément délibéré ou hostile. Et après le massacre de Kandahar, sa première déclaration a consisté à dénoncer «les forces américaines» (au pluriel) ayant commis cet acte. (Il reconnaîtra plus tard que le tireur a agi seul mais des rumeurs d’escadrons de la mort et de raid d’hélicoptères avaient déjà commencé à circuler et beaucoup continuent, bien sûr, à y croire.)

Hamid Karzai avait déjà essayé d’interdire les sociétés de sécurité privées en octobre 2010. Mais le général David Petraeus, qui dirigeait alors les forces internationales en Afghanistan, l’avait fait revenir sur cette décision, le convainquant qu’elle mettrait probablement un terme à tous les projets de développement financés par les Occidentaux. Quel levier le général John Allen, le successeur de Petraeus, et Ryan Crocker, l’ambassadeur américain dans le pays, pourraient-il actionner dans les circonstances actuelles pour faire reculer Karzai? Difficile à dire...

En novembre 2010, après une série d’accidents dans lesquels des civils étaient morts, Hamid Karzai avait demandé aux Etats-Unis, dans une interview au Washington Post, de réduire l’intensité de leurs opérations militaires et de cesser les raids nocturnes des forces d’opérations spéciales, considérés comme une violation de la souveraineté et de la dignité afghanes. Ces raids coûtaient cher aux combattants taliban; pour les commandants américains, ils représentaient des éléments clés du plan de guerre.

David Petraeus a téléphoné au conseiller à la sécurité nationale d’Hamid Karzai. «Votre président m’a mis dans une position intenable, lui a-t-il dit. Notez bien ce mot s’il vous plaît. Je l’ai choisi avec soin.» Craignant une démission de Petraeus, qui aurait certainement abouti à un retrait américain, Hamid Karzai a immédiatement fait marche arrière.

Seize mois plus tard, le mot intenable décrit parfaitement notre alliance avec le gouvernement de Karzai et donc notre stratégie dans cette guerre. Il est temps de limiter les pertes: quoi que la guerre ait pu nous apporter, ce n’est plus d’actualité.

Par Fred Kaplan

Traduit par Aurélie Blondel

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