Culture

«Hunger Games», l'impossible adaptation

Juliette Berger, mis à jour le 28.03.2012 à 10 h 01

Le monde animal de violence extrême et de faim créé par Suzanne Collins a disparu des écrans, édulcoré et en fait dénaturé.

Jennifer Lawrence, photo du film Hunger Games mis en scène par Gary Ross.

Jennifer Lawrence, photo du film Hunger Games mis en scène par Gary Ross.

[Attention, cet article contient des spoilers]

Il était une fois, quatorze jeunes garçons et filles envoyés dans un labyrinthe pour y être dévorés par un monstre nommé le Minotaure. Dans le monde de Panem, créé par Suzanne Collins, ce sont vingt-quatre jeunes gens de 12 ans à 18 ans que l’on envoie dans l’arène. Pour punir les districts de leur tentative infructueuse de rébellion, le Capitole invente cette terrible punition: gladiateurs des temps futurs, ces adolescents lutteront à la mort jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un vainqueur. Or, voilà le hic. Ce massacre est filmé 24h sur 24 et retransmis à la télévision pour divertir les habitants du Capitole.

C’est là que repose le talent de Collins: dans Hunger Games, elle mêle les mythes les plus anciens aux toutes nouvelles formes de divertissement. La cible de Collins, c’est la société de consommation qui cherche sans arrêt de nouvelles formes de divertissement pour satisfaire un public toujours plus avide de plaisirs immédiats. La cible, c’est le public des arènes de Rome, le spectateur d’émissions de téléréalité, et même le lecteur de son roman. Car lorsque la jeune Katniss Everdeen, héroïne de la trilogie, entre dans l’arène, le lecteur comme le personnage n’a qu’un espoir: qu’elle en sorte vivante. Mais pour cela, elle va devoir tuer.

Violence et animalité

Collins aborde avec intelligence ces thèmes qui plaisent tant à la jeunesse: la souffrance, l’injustice. Mais là où Collins se démarque des auteurs de littérature adolescente, c’est qu’elle crée un monde dystopique d’une violence extrême. Ce sont des enfants que l’on pousse à s’entretuer. C’est la haine qu’on insuffle en eux, le désir du sang, le plaisir d’infliger des souffrances aux autres afin de satisfaire un public toujours plus exigeant. De l’action, c’est tout ce qu’ils demandent. Katniss donc se retrouve prise au piège de ce jeu inhumain: elle tue –lorsqu’elle le doit certes– mais tue quand même. Elle joue l’amour pur pour plaire à la caméra. Le jeu est si puissant qu’elle se perd dans son propre jeu et ne sait plus faire la différence entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. La violence du cœur humain, l’animalité de l’homme: tel est le sujet de Collins.

Katniss et Gale

Sujet inadaptable donc pour qui souhaite réaliser un blockbuster visant toutes les catégories du public. Inadaptable pour qui tente de répéter le succès mondial des aventures d’Harry Potter. Inadaptable enfin pour qui souhaite séduire des jeunes filles en fleur avec un trio amoureux à la Twilight. Inadaptable si l’on souhaite, bien entendu, conserver l’âme du roman. Au vu du film, il semble que l’attrait financier a eu raison de l’argument artistique. Pour que tous puissent assister au spectacle, on a édulcoré la violence. Pour que cela soit regardable, pour que l’on puisse en profiter.

Le premier massacre au début des jeux est filmé certes, mais la caméra ne s’attarde pas sur les corps qui tombent, montre vaguement des coups de couteaux, de haches dans les airs, et supprime tout flot de sang. Lorsque la jeune et frêle Rue meurt transpercée par une lance dans le roman, le spectateur ne verra qu’un petit rond de sang se former sur le torse de la petite fille. Pas de souffrance sur son visage tandis qu’elle murmure ses derniers mots à Katniss, mais un visage paisible de quelqu’un qui meurt, comme on meurt au cinéma… La scène qui suit est bien plus ridicule: Katniss tente de faire disparaître une minuscule tache de sang restée sur sa main. Là où le livre dénonce avec force la consommation de la violence et montre l’horreur du meurtre, le film semble inviter son spectateur à y prendre du plaisir. Ici aussi on ne trouve que de l’action et de fausses émotions.

Le divertissement a chassé la rage de la survie

Nos trois héros, Katniss, Gale et Peeta sont censés être encore adolescents, en piètre santé car affamés (rappelons ici le titre Hunger Games, les jeux de la faim), et en proie à des conflits moraux. Ici, nous avons trois jeunes et beaux adultes, un poil trop athlétiques et vigoureux. D’ailleurs, lorsqu’ils découvrent le festin qui les attend dans le train, Peeta et Katniss semblent à peine toucher à la nourriture qu’on leur offre.

Peeta

C’est qu’ils ne sont pas aussi affamés que dans le Panem de Collins, où chaque scène de repas se transforme en véritable orgie pour les deux adolescents. L’une des grandes forces de Collins –et, bien sûr, difficulté pour toute tentative d’adaptation– est la narration à la première personne. Le lecteur côtoie constamment Katniss, sait tout de ses actes les plus irréfléchis à ses pensées les plus intimes. On connaît son courage et son intrépidité autant que son égoïsme, son cynisme, et son manque de gentillesse. On ignore à peu près tout du Capitole et de son terrible président. Et le sentiment de danger permanent n’en est que plus fort. C’est une des multiples erreurs du film de nous montrer l’envers du décor, de nous séparer de Katniss en nous montrant ce qu’elle ne voit pas, ce qu’elle ne sait pas.

Katniss, interprétée par Jennifer Lawrence, est réduite à une silhouette vidée de toute substance qui rejoint le panel encombré des héroïnes de films d’action. Elle chasse, sait tirer à l’arc, sait se battre, pleure quand elle est triste… Aucune véritable personnalité ne semble émerger. Lorsque Peeta, dans le film, déclare à Katniss qu’il ne souhaite qu’une chose dans l’arène, mourir comme lui-même sans être changé par le Capitole, Katniss ne trouve qu’une chose à répondre:

«Je ne peux pas me permettre de penser comme ça.»

Où est donc passée la rage de la Katniss de Collins qui hait Peeta pour sa rigueur morale? Elle, qui s’inquiétait juste de savoir si elle aurait les armes suffisantes pour tuer ses adversaires? Où est-donc passé sa rage de survivre et le feu qui l’habite?

Critique du New York Magazine, David Edelstein s’est étonné à la fin de la projection du film de voir le public sortir le sourire aux lèvres:

«Ils viennent juste de voir un film où plus de vingt gamins sont assassinés. Pourquoi ne sont-ils pas dévastés

Et bien, c’est qu’à notre époque, comme dans le monde futur de Panem, l’action pure, le divertissement et l’argent semblent prévaloir. The Hunger Games est devenu à l’écran tout ce que le livre dénonçait avec bruit et fureur.

Juliette Berger

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