Monde

Espagne: EuroVegas, l'oasis qui cache le désert

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 31.03.2012 à 9 h 29

Madrid et Barcelone se disputent un projet de «Las Vegas européen». Un cadeau empoisonné qui supposerait la création de milliers d’emplois mais menace d’ignorer toutes les lois fiscales, sociales et écologiques en vigueur.

Une manifestation contre le projet EuroVegas de Sheldon Adelson, le 17 mars 2012 à Madrid. REUTERS/Andrea Comas.

Une manifestation contre le projet EuroVegas de Sheldon Adelson, le 17 mars 2012 à Madrid. REUTERS/Andrea Comas.

L’Espagne fera-t-elle deux fois la même erreur? Après avoir longtemps parié sur la economia del ladrillo (l’économie de la brique), le boom immobilier et les infrastructures touristiques, voici venu le temps des casinos, des hôtels de luxe et du divertissement en tout genre.

C’est du moins ce que semble promettre le multimillionnaire américain Sheldon Adelson, propriétaire de la gigantesque entreprise Las Vegas Sands (LVS), avec son projet de Las Vegas Européen, baptisé «EuroVegas» par les médias espagnols, qu’il souhaite installer à Madrid ou Barcelone.

Un investissement colossal qui transformerait durablement la ville finalement choisie. Car le richissime homme d’affaire parle de construire 12 resorts (36.000 chambres), six casinos (1.065 tables de jeu et 18.000 machines à sous en tout), neuf théâtres, trois terrains de golf et 50.000 points de restauration.

Ou plutôt il n’en parle pas vraiment, car tout cela est teinté d’une inquiétante aura de secret, mutisme et manque de transparence des institutions publiques qui rappelle dangereusement toutes les affaires de l’époque de la bulle immobilière. Qui s’est terminée par des scandales à tout va, une crise immobilière avec des milliers d’appartements vides ou jamais vendus et de surréalistes aéroports flambants neufs mais inutilisables et inutilisés.

Bienvenue Mr. Adelson?

D’autant que la sulfureuse réputation d’Adelson le précède. En 2010, la police chinoise avait arrêté plus de 100 prostituées et une vingtaine de proxénètes dans son casino de Macao (la seule ville chinoise où les paris sont permis). Pendant le procès, un témoin avait avoué que les chefs des mafias asiatiques dirigeaient les salles VIP du casino et contrôlaient les bénéfices ainsi que les dettes, comme l’explique un article d’El Pais (qui cite une étude de Reuters et de l’Université de Berkeley) intitulé «¿Bienvenido, Mr. Adelson?». 

Un titre qui renvoie bien sûr au fameux film de Luis Garcia Berlanga, Bienvenue Monsieur Marshall, où un village castillan attend une «commission administrative de hauts fonctionnaires américains venus en Espagne pour faciliter une aide économique au pays». Adelson s’est réuni une vingtaine de fois avec les autorités espagnoles pertinentes mais toute ressemblance avec la comédie satirique de Berlanga serait évidement fortuite.

Détenteur de la seizième fortune mondiale (estimée entre 22 et 25 milliards de dollars) et propriétaire de plusieurs casinos, hôtels et restaurants à Las Vegas (dont celui, fameux, qui recrée les canaux de Venise), Singapour et Macao, Sheldon Adelson est l’exemple type du rêve américain, construit en partant de rien. Et il sait ce qu’il veut. Et ce qu’il veut, c’est mettre un pied dans le marché européen après avoir conquis les Etats-Unis et l’Asie.

Et il sait aussi très bien comment y arriver. Dans un premier temps, en choisissant un pays en pleine récession dont le taux de chômage actuel est de 23% et qui se lève tout les jours avec des annonces de nouveaux plans d’austérité, de réformes du marché du travail ou de coupes budgétaires dans le secteur de la santé ou l’éducation.

Puis, dans un second temps, en faisant miroiter un investissement chiffré entre 15 et 18,8 milliards d'euros d’ici à 2022, qui devrait permettre de créer près de 164.000 emplois directs et 97.000 indirects et attirer 11 millions de visiteurs par an. Quand on sait la révolution qu’a provoquée à Barcelone un plan de recrutement (pour l’été) de l’hôtel W de… 100 personnes, on peut comprendre l’attrait irrésistible de la carotte d’Adelson.

Un pacte faustien

Une vrai oasis de débauche dans le désert économique actuel. On calcule que le projet peut, par exemple, donner du travail à la moitié des chômeurs de Madrid. Dur pour un homme politique de s’y opposer.

Et d’ailleurs, ils ne le font pas, bien au contraire. Esperanza Aguirre, présidente de la communauté de Madrid, a ainsi déclaré que «s’il faut faire une quelconque modification légale qui entrerait dans [ses] principes, on la fera». Plus prudent (l’opinion publique est largement divisée sur le sujet), Artur Mas, président de la Generalitat de Catalogne, n’oublie pas de rappeler que dans ce genre de projet, les casinos ne représentent que «2 à 4 %» des immeubles construits. Le reste, ce sont «des hôtels, des centres de conventions, des palais des congrès, des spas, des restaurants et des centres commerciaux».

Le problème, c’est que le plan d’Adelson a un troisième temps et un petit détail ennuyeux. Le détail en question est que, comme pour les promesses électorales, les calculs ne marchent qu’en temps de croissance économique. Comme en 2004 à Macao, où son premier casino avait couté 265 millions de dollars (et avait été remboursé en un an), l’idée de l’entrepreneur est de financer le reste des opérations avec l’argent de ce centre initial. Une hypothèse pour le moins risquée.

Et pour mettre toutes les chances (économiques) de son côté, Adelson ne recule devant rien. Car comme tout pacte faustien, l’accord avec LVS a un prix: Adelson ne se prive pas de faire monter les enchères, aiguisant les convoitises et alimentant une guerre entre Madrid et Barcelone où les deux principales villes espagnoles entrent dans une spirale de promesses dangereuses et d’aides financières ou fiscales en tout genre.

Quelques exemples? Selon la longue liste publiée par El Pais, le milliardaire américain demanderait par exemple 10 ans de «vacances fiscales» (sic) sur la TVA et la taxe sur le jeu, une réduction de 95% sur l’impôt de transmission patrimoniale (parce qu’il aura «besoin d’acquérir une grande partie des terrains») et de 50% sur l’impôt sur les activités économiques et une réforme de l’impôt pour les non-résidents (pour que les joueurs puissent déclarer leurs gains dans leur pays de résidence).

Plus invraisemblable encore, il veut que les autorités publiques lui cèdent gratuitement le terrain (quitte à exproprier les propriétaires actuels), lui offrent une période d’exclusivité de dix ans (avec une clause de non-concurrence) et s’engagent à construire un nouvel arrêt de métro, à relier l’aéroport au complexe ludique et à accélérer les travaux de construction (quitte à modifier les critères légaux d’édification).

On ne sait plus combien de lois espagnoles (sans parler de l’Europe) cela enfreint. Mais cela ne semble pas déranger Adelson qui, en ce qui concerne le droit du travail, demande de mettre fin à «la rigidité des conventions collectives», un régime spécial pour pouvoir engager plus facilement des travailleurs étrangers, un financement public de 60% sur la formation des travailleurs et une négociation sur les «coûts si élevés de la Sécurité Sociale» espagnole. Ce n’est que la pointe de l’iceberg d’une liste qui vaut le détour.

Le futur de l’Espagne

On en viendrait presque à sourire quand le président de LVS demande qu’on autorise de fumer à l’intérieur ou que l’on permette l’entrée aux mineurs si tout cela ne cachait pas, en plus, des revendications potentiellement dangereuses. Ainsi, Adelson veut modifier la loi espagnole de prévention sur le blanchiment de capitaux (pour faciliter le transfert de fonds des gros joueurs) et légaliser un système d’intermédiaires (les junkets) qui, selon un câble du Département d’Etat américain révélé par Wikileaks, «sont directement ou indirectement reliés aux Triades» dans ses casinos d’Asie.

Des rêves impossibles? Peut-être car de nombreuses voix, comme l’organisation Ecologistas en Accion, se sont fait entendre. Mais il ne faut pas oublier qu’Adelson est habitué à tout cela. Il est très proche des lobbys conservateurs pro-israéliens de Washington et un soutien financier récent du candidat républicain Newt Gingrich. On dit que son argent fut essentiel à la réélection de George Bush en 2004 et à celle de Benjamin Netanyahu en 2009.

Dénoncé par son associé à Hong Kong dans une affaire de trafic d’influences pour obtenir le permis pour son premier casino en Asie, et par trois de ses cinq enfants, qui l’accusaient de cacher de l’argent (il a été absous), Adelson a aussi fondé un quotidien conservateur gratuit en Israël (Israel Hayom) et a dénoncé (sans succès) les syndicats de Las Vegas pour les empêcher de manifester devant ses casinos car, selon lui, ces trottoirs lui appartenaient. Un personnage obscur et complexe qui ne semble avoir peur de rien.

Et son opération séduction semble marcher. Madrid et Barcelone, très promptes à entrer dans ce petit jeu là, ont déjà commencé à comparer leurs atouts. La capitale, qui négocie avec l’américain depuis 2006, a une petite avance, mais les deux villes espèrent remporter le jackpot. Après «Fiesta, cocaïne et pickpockets», comme l’a défini Enquête Exclusive, Barcelone (ou sa rivale) deviendra-t-elle le paradis du «Jeu, mafia et prostitution»? Et le rêve américain un nouveau cauchemar espagnol?

Aurélien Le Genissel

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