PresidentielleFrance

Jean-Luc Mélenchon: La voix du peuple? (et lequel?)

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 27.03.2012 à 13 h 57

Certains sont premiers sur le rap, d’autres sur les CSP+… Le Front de Gauche serait premier sur la défense des ouvriers et le vote populaire. A nuancer…

Des militants du Front de Gauche venus écouter le discours de Jean-Luc Mélenchon place de la Bastille, le 18 mars 2012. Benoit Tessier / Reuters

Des militants du Front de Gauche venus écouter le discours de Jean-Luc Mélenchon place de la Bastille, le 18 mars 2012. Benoit Tessier / Reuters

Le pouvoir des mots est formidable. Pour rencontrer l’équipe du candidat du Front de gauche, il faut se rendre à l’«Usine», aux Lilas, un lieu ou l’on croise, en bonne logique, «les ouvrières et les ouvriers» qui y travaillent. Sauf que pour pénétrer dans cette usine, QG du candidat Jean-Luc Mélenchon, nul besoin de casque ni de bleu de travail. Quant aux «ouvrier-e-s» qui s’y affairent, il s’agit des quelques 300 volontaires qui participent à sa campagne…

Dans la sémantique au moins, les ouvriers et le peuple sont omniprésents dans la campagne du Front de gauche, son directeur François Delapierre vantant dans un récent livre, Chronique(s) du Front de Gauche, une «force matérielle, [un] peuple rassemblé et constitué par l’élan civique et la conscience de classe». Selon un sondage TNS Sofres du 26 février (régulièrement cité par le Front de gauche, pourtant très critique envers les enquêtes d'opinion), 30% des Français pensent que l’ancien ministre de l’Enseignement professionnel est le candidat le mieux à même de défendre les ouvriers. 

Premier sur les luttes syndicales

Quand on parle des classes populaires avec des front-de-gauchistes, on est parfois proche du dialogue de sourd. «Mais regardez, vous voyez bien que votre public c’est pas les ouvriers !», «Mais non voyons, regardez tous ces syndicalistes autour de vous !» Le Front de Gauche est resté attaché à une conception dans laquelle le syndicat est la «courroie de transmission» entre le peuple et la politique: dans une interview à La Dépêche, Jean-Luc Mélenchon estimait ainsi que «l'événement du mois de janvier a été la bascule de larges secteurs syndicalisés vers le Front de gauche».

Les noces entre les syndicalistes en lutte et le candidat du Front de Gauche se matérialisent notamment par la présence de drapeaux syndicaux dans tous ses meetings. Une sorte de juste retour des choses, estime le parti, qui s’est montré très présent dans les luttes syndicales, alors que les candidats multiplient ces derniers temps les visites dans les usines en difficulté.

«Je peux vous donner les numéros de tous les syndicalistes en lutte, je les connais tous», explique Laurence Sauvage, syndicaliste CGT et conseillère régionale du Nord-Pas-de-Calais, chargée du suivi des luttes sociales au Parti de gauche («le Front des luttes»). Qui précise que, contrairement aux autres candidats, son organisation ne fait que répondre aux demandes des salariés des entreprises menacées de fermeture.

«Nous avons été très tôt aux côtés des salariés dans les luttes», estime Martine Billard, député de Paris, partie d’EE-LV en 2009 pour rejoindre le Parti de Gauche, qu’elle copréside avec le candidat. «Puisqu’il y avait une période électorale, les ouvriers ont voulu en profiter, ce sont eux qui récupèrent les politiques et pas le contraire!»

Le candidat a choisi le 18 mars, jour anniversaire de la Commune de Paris, pour son grand rassemblement de la place de la Bastille, qui a rassemblé plus de 80.000 personnes. Un point fixe du syndicat Solidaires était présent et les luttes symboliques du mouvement ouvrier de la campagne (Fralib, ArcelorMitall) étaient mises en avant.

Le candidat des fonctionnaires qui pensent qu’il est le candidat des ouvriers ?

La mobilisation des ouvriers en faveur de Jean-Luc Mélenchon (qu'un sondage BVA hisse jusqu’à 14% des intentions de vote) est néanmoins à nuancer. Toujours selon TNS Sofres, lesdits ouvriers considèrent, eux, que le candidat le mieux à même de les défendre est… François Hollande (30%), l'ancien ministre de l'Enseignement professionnel pouvant revendiquer la deuxième place, avec un score de 25%.

En février, l’Ifop a publié, pour L’Humanité, un profil sociologique de l’électorat du Front de Gauche. Surprise: les ouvriers n’y étaient à l’époque que 9 à 10% à plébisciter le candidat Mélenchon, et la part des différentes catégories d’employés (qui, avec les ouvriers, constituent l’ensemble des CSP dites «populaires») était encore plus faible.

Selon cette enquête, l'électorat potentiel de Jean-Luc Mélenchon est dominé par les professions intermédiaires du privé (chef d’équipe, technicien, contremaître) et surtout de la fonction publique (instits, assistantes sociales, éducateurs spécialisés, employés des collectivités territoriales, infirmières), qui constituait déjà le cœur  du famélique 1,93% de Marie-George Buffet lors de la présidentielle 2007. Le groupe libéral Trop Libre, lui, pointe aujourd'hui le «paradoxe d’un discours ouvriériste qui séduit par tropisme idéologique un électorat assez éloigné de l’univers des ouvriers».

Un «vote bobo», a-t-on même lancé à Mélenchon pour décrédibiliser son OPA sur les milieux populaires… Et il est vrai que les intellos précaires adhèrent totalement au discours musclé du candidat du Front de Gauche, surtout que la conversion du Front de gauche à l’écologie réduit l’écart avec l’électorat vert urbain.

Du prolétariat au précariat…

Mélenchon, candidat du peuple précaire? Partie du NPA pour rejoindre le Front de gauche, dont elle est aujourd'hui secrétaire nationale chargée de la précarité, Leila Chaibi jugeait cette question trop négligée par le parti d'Olivier Besancenot:

«Au NPA, on a monté une commission précarité, mais ils nous ont dit que la révolution passait par les usines, que c’était prioritaire dans la lutte des classes.»

Moins ouvriériste que ses ex-compagnons de route, l'ancienne militante des collectifs Jeudi Noir et L’Appel à la Pioche décrit en ces termes l’électorat du Front de Gauche:

«Notre électorat c’est tous ceux qui disent que la politique ne sert à rien. Ceux qui sont entre salariat et chômage, n’ont pas de CDI, n’ont pas accès au syndicalisme, ne correspondent pas forcément à l’image de l’ouvrier à la mode marxiste, ceux qui n’ont pas recours aux leviers traditionnels du mouvement ouvrier.»

Porte-parole du Front de Gauche, Clémentine Autain utilise le terme de «précariat» dans un ouvrage récent. Pour Sarah Abdelnour, sociologue au Centre Maurice-Halbwachs (CNRS - EHESS - ENS), ce précariat «ne définit pas un groupe social très clair». C’est «un passage dans la carrière», plus ou moins long selon les parcours, «caractérisé par la vulnérabilité sur le marché du travail». Et, à l'opposé de la représentation traditionnelle du monde ouvrier, par un très faible taux de syndicalisation (autour de 2,5%) et une capacité réduite à se mobiliser sur la durée.

Côté positif pour les politiques soucieux de mobiliser, «cette notion de précaire permet politiquement de brasser plus large et de rassembler la jeunesse, qui n’est pas forcément homogène socialement mais dont l’état de précarité lors de l’entrée sur le marché du travail se généralise.»

En 2007, ce précariat jeune jamais passé par la case communiste constituait le cœur de l'électorat d'Olivier Besancenot, qui doublait son score national chez les CDD et les moins de 35 ans. Jean-Luc Mélenchon devrait en récupérer une partie: «Besancenot mordait sur les jeunes, aujourd’hui il y a un vide que le Front de Gauche comble en partie», analyse Jérôme Fourquet, directeur adjoint du département opinion publique de l’Ifop.

Même si le Front de Gauche et Mélenchon restent imprégnés de culture marxiste, les références à la classe ouvrière ou aux classes populaires laissent donc parfois la place à des notions plus contemporaines. «Je rends visible les invisibles», a résumé le candidat.

«Donner à voir les invisibles, faire surgir sur la scène le peuple français dans sa réalité», renchérissait François Delapierre, son directeur de campagne, en présentant à la presse la marche du 18 mars. D’où l’idée d’aller au-delà d’une campagne classique et d’organiser une manif, une «prise de la Bastille», plus mobilisatrice qu’un meeting qui parle surtout aux publics militants déjà mobilisés.

Le vote Le Pen, question qui fâche

Dans la conquête de ces «invisibles», qu'ils soient ouvriers «classiques» ou nouveaux précaires, le candidat du Front de gauche estime en effet avoir un concurrent principal: l'abstention. Plus que Marine Le Pen, pourtant créditée par les sondages de bons scores chez les ouvriers et employés, mais dont le Front de gauche veut déconstruire l'impact potentiel dans ces catégories: «Le FN n’a pas fait 30% chez les ouvriers aux dernières élections, mais 6%», rétorque ainsi François Delapierre. Une riposte qui semble avoir été pensée puisque d’autres membres du Front de Gauche citent les mêmes chiffres. L’argumentaire est le suivant: 70% d’abstention en milieu ouvrier aux cantonales et 24% des 30% restants votant Marine Le Pen égal 6%, donc 94% des ouvriers ne votent pas Marine Le Pen.

«Notre stratégie n’est pas de reprendre l’électorat du FN, même si ces voix-là, elles comptent double», s’amuse François Delapierre. Deux secrétaires nationaux du Parti de Gauche, Alexis Corbière et Laurent Maffeïs, auteur chacun d’un pamphlet contre le Front national, ont néanmoins participé à une réunion symbolique à Hénin-Beaumont, fief de Marine Le Pen, consacrée à la lutte contre les idées du FN. Et Martine Billard lie abstention et vote Le Pen quand elle évoque la difficulté à toucher des publics éloignés de la politique:

«Le problème, ce sont ces zones populaires, périurbaines où les gens ne votent pas ou sont tentés par un «vote nihiliste» Marine le Pen. Toutes ces personnes qui ont quitté les cités pour vivre un peu mieux, c’est la fraction de population la plus mal dans sa peau.»

Autoritaire sur l’économie, ouvert sur l’immigration: la bonne équation?

Tous les ouvriers ne votent pas Marine Le Pen, c’est une évidence, mais comme le notaient Jérôme Fourquet et Alain Mergier dans une note sur les ressorts du vote FN en milieux populaires, Le Point de rupture, le discours de la candidate polarise l’opinion dans cette partie de l’électorat: «En d’autres termes, Marine Le Pen constitue aujourd’hui pour beaucoup ce à quoi l’on se réfère pour se positionner dans ces milieux.»

Le Front de Gauche mène donc une bataille culturelle et idéologique contre Marine le Pen, qui concerne avant tout les enjeux de l’élection: plus le débat se repositionne sur les enjeux économiques, sur lesquels son candidat sait se montrer offensif («Abolir l’insécurité sociale», «Sortir de l’Otan», «Lutter contre le FMI et l’OMC», «Reprendre le pouvoir aux banques») face à un Hollande plus consensuel, moins la question culturelle et identitaire portée par Marine Le Pen, qui divise le monde populaire et embarrasse la gauche, a de chances de l’emporter. Comme le résumait le candidat lors de l’émission Parole de candidat le 5 mars, où il succédait à Marine Le Pen:

«La question numéro un, contrairement à la personne qui m'a précédée, ce n'est ni l'immigration ni l'insécurité, c'est le partage de la richesse»

Pour Alain Mergier, sociologue coauteur du Point de Rupture et du Plaidoyer pour une gauche populaire, cette stratégie est pourtant vouée à l’échec et le glissement vers le tout économique ne suffira pas pour trouver l’appui des classes populaires. Selon lui, le sentiment d’insécurité qui touche les classes populaires se décline sur trois terrains: physique (l’insécurité version 2002), économique et sociale (le chômage), culturelle et identitaire (l’avènement d’un multiculturalisme français).

Or «ils ne peuvent pas trouver cette sensibilité à l’immigration dans le discours de Jean-Luc Mélenchon. La question de l’insécurité culturelle est balayée d’un revers de main». Pour le sociologue, «les milieux populaires sont extrêmement sensibles à la question de l’immigration. Dans l’offre politique, s’il n’y a pas un chapitre fort sur cette question-là, c’est que le candidat n’a pas pris la mesure de ce qu’ils vivaient eux»

Sur ces sujets, la tactique de Mélenchon pourrait être mise à l’épreuve par l’affaire du tueur de Toulouse. Théoriquement du pain bénit pour le FN à un mois de l’élection, la question du terrorisme islamiste met mal à l’aise le candidat, qui sait qu’il a tout à perdre d’une exploitation de ce drame. C’est pourquoi il parle plutôt d’un «criminel dégénéré» et du fondamentalisme religieux comme d’un des «habillages de la démence criminelle».

De tradition laïque, Mélenchon sait se montrer ferme sur la question de la neutralité de l’espace public. Sur le multiculturalisme en revanche, il affecte de mépriser un débat qui n’a pas lieu d’être. Or pour Alain Mergier, il y a une différence entre un discours populiste, qui fait de l’immigration un sujet et un problème, et une offre politique qui dissocie la reconnaissance de la question de son traitement. Sans cette prise de compte, l’empathie de point de vue —qui d’ailleurs n’implique pas nécessairement le passage à l’acte de vote– avec les milieux populaires risque de rester l’exclusivité du Front national.

Jean-Laurent Cassely

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte