Monde

Ras-le-bol des élections américaines!

Foreign Policy, mis à jour le 26.03.2012 à 12 h 40

La politique étrangère des Etats-Unis est mise à mal tous les quatre ans à cause d’un processus électoral beaucoup trop long.

Rick Santorum, Mitt Romney, Newt Gingrich et Ron Paul avant un débat à Charleston, en Caroline du Sud, le 19 janvier 2012. REUTERS/Jason Reed

Rick Santorum, Mitt Romney, Newt Gingrich et Ron Paul avant un débat à Charleston, en Caroline du Sud, le 19 janvier 2012. REUTERS/Jason Reed

Vous en avez assez d’entendre parler de la présidentielle américaine de 2012? Marre des articles et blogs cancaniers qui dissèquent à longueur de journée chaque obstacle ou virage de la voie d’accès à la Maison Blanche? Je vous comprends! Je sais bien que quand on est spécialiste de la politique, on est censé trouver ce genre de choses fascinantes. Mais d’ici au mois de novembre, je serai plutôt en mode «ne-m’agacez-pas-avec-vos-futilités!».

Mandat court, élections longues

Le problème, aux Etats-Unis, c’est cette malheureuse combinaison d’un mandat présidentiel relativement court et d’un processus électoral d’une rare longueur. Nous élisons notre président tous les quatre ans (contrairement à la France, par exemple, où le mandat était autrefois de sept ans et est aujourd’hui de cinq ans), et nous consacrons une année aux primaires.

En fait, si l’on tient compte de la phase préliminaire des campagnes et des levées de fonds, c’est presque comme si c’était deux ans. D’une certaine manière, donc, les Etats-Unis passent au moins un quart de chaque mandat présidentiel à débattre activement de qui sera le prochain président. (Du côté de la Chambre des représentants c’est pire, puisque ces derniers, à peine après avoir déballé leurs affaires dans leur bureau, doivent déjà se présenter pour être réélu.)

A l’étranger, on ne verse pas dans cette absurdité. Dans les systèmes parlementaires, comme celui de Grande-Bretagne, les élections législatives doivent se tenir à intervalle régulier (par exemple tous les cinq ans), même si des élections anticipées ne sont pas si rares. C’est simple, je ne vois aucun pays qui passe un an ou plus à faire campagne.

En vertu de la Loi électorale du Canada, la durée minimale d’une campagne doit être de 36 jours, la plus longue campagne enregistrée (en 1926) ayant duré seulement soixante-quatorze jours. En Australie, les élections s’étalent en général sur deux mois.

Exception faite des Etats-Unis, la plus longue période électorale que j’ai trouvée après quelques recherches rapides concerne l’Allemagne: environ 114 jours pour des élections non programmées. Il va sans dire que cette période reste bien plus courte que la norme américaine.

J’imagine que notre long processus électoral va bien aux journalistes politiques… D’aucuns pourraient même arguer qu’il aide à écarter les candidats qui ne font manifestement pas l’affaire (je ne suis pas vraiment d’accord là-dessus). A mon sens, la combinaison «mandat court-processus électoral long» crée un certain nombre de difficultés potentielles, y compris au niveau de la politique étrangère.

Détournement de la politique

En premier lieu, nous avons affaire à un détournement systématique de la politique: on fait couler beaucoup d’encre et on gaspille beaucoup de temps dans les médias à soulever des questions futiles: «qui est monté dans les sondages?», «qui est descendu?», «qui vient de commettre une gaffe?», et ainsi de suite, au lieu de mener des discussions sérieuses sur de vrais sujets politiques. (Si vous avez suivi les débats du Parti républicain, vous aurez constaté qu’ils n’abondaient pas vraiment en «discussions sérieuses».)

Deuxièmement, la campagne est très chronophage pour le président sortant. Or, le temps est probablement la ressource la plus rare en politique. Alors que le président Obama et son entourage ont déjà trop à faire, ils devront passer une bonne partie des huit prochains mois à trouver des financements. Lui devra prononcer toute une série de discours dont l’objectif est moins de résoudre les problèmes du pays que de tenter de se faire réélire.

Ce n’est pas sa faute; je regrette seulement que le temps durant lequel il devra se prêter à cet exercice ne soit pas limité à quelques semaines. Naturellement, l’année de l’élection, certains sujets –par exemple, la politique commerciale– doivent être mis en stand-by.

L’influence des lobbies

Troisième point, plus la campagne électorale est longue, plus elle est coûteuse et plus l’influence des groupes qui ont de l’argent se fait ressentir. Concrètement, le président sortant et les autres candidats doivent courtiser les groupes de pression, y compris certains ayant des objectifs de politique étrangère.

C’est normal dans une démocratie, mais on y gagnerait certainement à ce que les politiciens n’aient pas à s’employer à cela pendant une année entière. Entre autres inconvénients, le fait de se plier aux demandes des groupements d'intérêts pousse les politiciens à dire toutes sortes d’aberrations sur diverses questions, ce qui pollue le débat public, avec parfois des effets durables.

Quatrièmement, un long cycle électoral allonge également la période au cours de laquelle les acteurs étrangers peuvent tenter de se servir de nos préoccupations internes pour promouvoir leurs propres intérêts. Dans certains cas, la campagne électorale donne l’occasion aux gouvernements étrangers de faire pression sur le président pour qu’il modifie sa politique dans un sens qui leur soit favorable (en témoigne la récente visite de du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou).

Dans d’autres cas, des rivaux étrangers peuvent se dire que c’est le moment de profiter d’une Amérique qui a la tête dans ses élections pour modifier –subtilement ou non– le statu quo. Car ils savent qu’un président sortant voudrait à tout prix éviter une crise majeure à la veille d’une élection. Bien que cela ne se produise pas souvent, une chose est sûre: plus une campagne s’étire dans le temps, plus il y a de chances que des forces extérieures tentent de l’exploiter.

La politique étrangère est effectivement menée sur un ou deux ans!

Il y a un dernier aspect qui mérite d’être souligné. Aux Etats-Unis, toute nouvelle administration doit procéder à quelque 3.000 nominations (dont certaines nécessitent la validation du Sénat), sans compter que le processus de transition dure, sinon des années en tout cas des mois.

Du coup, il ne reste qu’un an ou deux à la Maison Blanche pour conduire une politique étrangère énergique, forte de tout le personnel nécessaire et un tant soit peu cohérente. On pourrait même aller jusqu’à affirmer que cette perversion a des conséquences systémiques plus larges. En effet, cela veut dire que le pays le plus puissant au monde passe au moins autant de temps à choisir ses responsables politiques et à faire nommer leurs conseillers qu’à permettre aux décideurs de faire leur travail. De gouverner. En outre, cette situation rend plus difficile de mettre en œuvre des politiques durables dont les effets peuvent tarder à arriver.

Ce système était peut-être efficace au 19e siècle. A l’époque, les Etats-Unis étaient encore plutôt isolés des autres grandes puissances. Mais aujourd’hui, cette situation est loin d’être idéale pour le pays qui s’autoproclame «leader du monde libre». Hélas, je n’ai pas de solution à proposer. Si je possédais une baguette magique, j’organiserais des primaires nationales sur une journée. Je prendrais diverses mesures pour augmenter le taux de participation des électeurs et pour empêcher les deux partis d’être si facilement pris en otage par une poignée d’extrémistes.

Mais, soyez rassurés, je n’ai pas de baguette magique sous la main. Je n’ai pas la moindre idée de comment mobiliser les énergies nécessaires pour créer un changement d’une telle ampleur. Tant il est vrai que cette blessure que le pays s’inflige lui-même ne guérira pas avant ma mort (ni même après d’ailleurs). Pire, avec le temps, les problèmes que j’évoque ici vont s’accentuer.

Stephen M. Walt

Traduit par Micha Cziffra

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