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Après Toulouse, les ratés de Nicolas Sarkozy

Johan Hufnagel, mis à jour le 23.03.2012 à 18 h 51

Avant de voter de nouvelles lois antiterroristes comme le propose Nicolas Sarkozy, il faut évaluer la réalité de la menace. Sinon, ce n'est que de la basse politique.

Nicolas Sarkozy, en meeting à Strasbourg le 22 mars 2012. REUTERS/Christian Hartmann

Nicolas Sarkozy, en meeting à Strasbourg le 22 mars 2012. REUTERS/Christian Hartmann

Il y a bien eu une succession de ratages dans l’affaire Merah. Nier cette évidence, ou estimer que ce point de vue est seulement partisan, c’est entrer dans une logique de basse politique. Ce qui indique ces ratages: les faits, et les déclarations du chef de l’Etat lui-même.

1. Les faits. S’il n’y avait eu ni faille, ni ratage, Mohamed Merah aurait été arrêté avant qu’il ne commette les sept assassinats qui lui sont reprochés.

Et il ne serait pas mort dans des conditions à propos desquelles il est légitime que l'on s'interroge. Tout indique que ce jeune terroriste revendiqué aurait dû bénéficier d’une attention toute particulière. Pour prétendre le contraire, il faut expliquer comment un jeune homme, dont les voyages au Pakistan et Afghanistan et les tendances djihadistes étaient connus des services de police a réussi à s’offrir un arsenal militaire et à surprendre, «par sa détermination», des policiers d’élite.

Cela ne veut pas dire pour autant qu’il y a eu erreur des services de renseignements et de police dans l'application des protocoles. Le fait qu’un homme, ou qu’un groupe, passe au travers les mailles de ce filet n’est malheureusement pas impossible, et cela n’implique pas qu'il y a eu des fautes des fonctionnaires de police qui ont eu à gérer le cas Merah depuis 2010, y compris ceux du Raid. Ils appliquent des méthodes et répondent à des ordres de leur hiérarchie. 

L’entretien accordé ce vendredi au Monde par le patron de la DCRI Bernard Squarcini montre bien à la fois que la police a fait son travail avec les éléments dont elle disposait mais qu’on peut encore améliorer les méthodes des services de renseignements. Certes, en matière terroriste comme en toute chose, le risque zéro n’existe pas et jusqu’à présent, la méthode antiterroriste française a plutôt bien fonctionné.

Mais à l’aune d’un tel échec, ce sont ces méthodes et les décisions qui doivent être évaluées —comme il faudrait évaluer le travail et la chaîne de fonctionnement de la DCRI dans l'affaire dite de Tarnac. Et surtout pas sous le coup d’une émotion, même légitime.

2. Il y a bien eu ratage. Et c’est le chef de l’Etat lui-même qui l’a dit jeudi après-midi dans son allocution:

«Désormais toute personne qui consultera de manière habituelle des sites Internet qui font l'apologie du terrorisme ou qui appellent à la haine et à la violence, sera punie pénalement.

Toute personne se rendant à l'étranger pour y suivre des travaux d'endoctrinement à des idéologies conduisant au terrorisme, sera punie pénalement.

La propagation et l'apologie d'idéologies extrémistes seront réprimées par un délit figurant dans le Code pénal avec les moyens qui sont déjà ceux de la lutte antiterroriste.»

En imaginant même que son Premier ministre aille mettre au vote des lois en urgence, tandis que le Parlement est en «vacances» électorales, le président de la République nous indique qu’il y aurait urgence à modifier cette philosophie antiterroriste qui avait jusqu’au 11 mars, «plutôt bien fonctionné».

Si la politique des services de renseignement doit être modifiée avec une telle urgence, avant même une évaluation à froid des méthodes et des techniques, c’est que la nation court un grave danger. Un danger que le chef des renseignements français ignore, puisqu'il maintient que Merah est bien «la crainte de tous les services de renseignement» mais que «cela ne change pas fondamentalement notre grille de lecture du phénomène terroriste».

Avons-nous, avez-vous, en tant que simple citoyen ou responsable politique eu des informations qui tendent à prouver qu’il y a matière à renforcer notre arsenal antiterroriste? Sommes-nous subitement passé d’un «il n’y a pas de risque zéro» à une nation attaquée par des dizaines de loups solitaires salafistes/djihadistes, du jour au lendemain, après une enquête de sept jours dans la région de Toulouse?

Avons-nous des raisons de penser que les quelques dizaines de Français qui passent chaque année dans les camps d’entraînement d’al-Qaida ont décidé, à la barbe de la DCRI, d’attaquer la France par des actions menées en solitaire? Avons-nous des raisons de penser que l’endoctrinement dans les prisons françaises a atteint un tel seuil qu’il convient de légiférer au pas de charge?

Le chef de l’Etat, en proposant de nouvelles mesures dans les minutes qui ont suivi la mort du principal suspect dans les tueries de Montauban et Toulouse, le pense et indique le ratage. Et pas qu’un petit!

Si les propositions de Nicolas Sarkozy ne tendaient qu’à renforcer et redistribuer les forces de police, on pourrait éventuellement comprendre (et encore, l’utilisation des forces de police mérite elle aussi un débat démocratique) le vote de lois en urgence.

Sauf que jeudi, dans ses habits de Président, Nicolas Sarkozy a proposé des mesures potentiellement attentatoires aux libertés publiques difficilement applicables. Dans ces conditions, et plus que jamais, un débat s’impose. Et pour que ce débat soit sain, à savoir pédagogique et démocratique, il faut savoir de quoi on parle. C’est évidemment loin d’être le cas. Mieux, le chef de l'Etat fait les réponses sans qu'on ait même le droit de poser les questions.

Nous sommes bien loin de l’esprit de l’union nationale tant vantée et exigée par les politiques en pareilles circonstances. Une union nationale à sens unique où l’on fait corps derrière le chef de l'Etat mais où aucun des responsables de l’opposition n’est tenu véritablement informé des avancées de l'enquête. A moins d’un mois de la principale élection de notre pays, nous sommes loin d’une République exemplaire et de ce qu’on pourrait attendre d’un pays moderne et d'une France forte.

Après le 11-Septembre, les Etats-Unis avaient mis en place une série de mesures peu habituelles dans ce pays, au point que certains les considèrent comme liberticides. Le Patriot Act dont s’inspire clairement Nicolas Sarkozy avait été mis en place un mois après les attaques contre New York et Washington. L’Amérique venait de subir un choc inimaginable et se considérait en état de guerre.

Et de ces échecs majeurs des services de renseignements était sorti un formidable travail d’introspection mené par une commission d’enquête indépendante sur les ratages et les failles du système. L’événement et les ratages d’alors n’avaient rien à voir avec ce qui s’est passé entre le 11 mars et le 22 mars. Il conviendrait pourtant de répondre de la même manière aux doutes et aux questions que les tueries de Toulouse et de Montauban et la mort de Mohamed Merah soulèvent. Une mission d'information parlementaire serait la moindre des choses.

Faute d’une réflexion aboutie dans ce domaine, l’intervention présidentielle de jeudi n’était que du baratin (1). Et le Président digne et républicain qui avait su, lundi et mercredi, trouver les mots pour rassembler la Nation derrière ses valeurs a laissé la place à un candidat prêt à tout pour récupérer politiquement les suites de l’assassinat de sept Français.

Johan Hufnagel

(1) A ce sujet, le chef du gouvernement a rappelé que la France était un Etat de droit «le fait d'appartenir à une organisation salafiste n'est pas en soi un délit. Il ne faut pas mélanger fondamentalisme religieux et terrorisme, même si naturellement nous connaissons bien les liens qui unissent les deux». En contradiction avec ce qu’avait proposé la veille le chef de l’Etat:

«Toute personne se rendant à l'étranger pour y suivre des travaux d'endoctrinement à des idéologies conduisant au terrorisme sera punie pénalement. […] La propagation et l'apologie d'idéologies extrémistes seront réprimées par un délit figurant dans le code pénal avec les moyens qui sont déjà ceux de la lutte antiterroriste.»

Johan Hufnagel
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