Economie

La banque gagne toujours

Eric Le Boucher, mis à jour le 14.05.2009 à 18 h 36

Les gouvernements sont trop complaisants avec le monde de la finance.

Les 25 plus gros organismes américains distributeurs de crédits immobiliers à risques, les fameux subprimes qui ont provoqué la crise, ont dépensé 370 millions de dollars (277 millions d'euros) en lobbying depuis une décennie pour bloquer les tentatives politiques de régulation de leur industrie si lucrative. Telles sont les conclusions d'une étude du Center for Public Integrity (Centre pour l'intégrité publique) rendue publique il y a quelques jours à Washington.

Ce lobbying a été efficace. Il a fallu attendre août 2007 pour qu'on découvre leurs pratiques. La plupart de ces compagnies ont fait faillite depuis, il y a une morale. Mais la plupart étaient financées par les plus grosses banques du pays, Citigroup, Golman Sachs, Wells Fargo... Celles-ci ont apporté 1 000 milliards de dollars,  les trois quarts du financement des subprimes. Ces banques participent aussi directement au lobbying à Washington et elles ont donné 2,2 milliards de dollars de contributions lors de la dernière élection .

Trop de pouvoir les banques ? La réponse pour la période d'avant la crise est évidemment oui. La récession est d'abord la faute de ces organismes financiers autres que les banques, ces préteurs de subprimes, mais, comme les chiffres ci-dessus le confirment, les grandes banques finançaient les dérapages. On aurait pu penser que la crise allait les remettre à leur place et leur faire perdre de leur influence. Il n'en est rien. Trop de pouvoir les banques ? La réponse pour la période depuis l'éclatement de la crise est encore oui. Il n'y a pas de morale.

Les politiques mises en place par les gouvernements contre la crise ont deux volets liés: relancer la dépense publique pour se substituer à la défaillance des consommateurs (selon l'enseignement de Lord Keynes) et, en parallèle, remettre en route les circuits financiers pour faire repartir le crédit à l'économie. Ce deuxième volet passe par un soutien aux banques pour lequel les pouvoirs politiques n'ont pas lésiné : prêts gouvernementaux, garanties publiques, aides au rachat des actifs toxiques, ouverture complète des guichets des banques centrales...  le tout représente plusieurs milliers de milliards de dollars à l'échelle planétaire.

Les carottes n'ont pas manqué, les bâtons si. Les contre-partie obtenues par les gouvernements sont nulles. Vingt-deux mois après le déclenchement de la crise, les banques continuent de cacher les montants de leurs pertes potentielles sous les tapis.

Les gouvernements sont pris dans une triple contrainte.

La première, ils savent qu'il faut sauver les banques, c'est pour les avoir laissé tomber que la crise de 1929 est devenue une Grande Dépression, débouchant sur la Guerre. C'est pour avoir abandonné Lehman Brothers le 15 septembre 2008 que la crise actuelle est devenue la pire depuis celle de 1929.

Mais les opinions publiques ne comprennent pas qu'il faille donner tant de centaines de milliards d'argent public à ces banques qui sont les responsables de la crise.

Enfin, troisième côté du triangle: prendre le pouvoir par la nationalisation est en général exclu, soit par crainte de devoir finalement payer cette décision très cher (le coût du sauvetage du Crédit Lyonnais), soit par simple timidité politique et idéologique.

Conséquence : les grandes banques en profitent. D'une part, elles sont rassurées par le fait que les gouvernements les aideront, elles peuvent ne pas provisionner toutes leurs pertes sur les produits toxiques et jouer la montre. D'autre part, les Etats ne peuvent pas y injecter suffisamment de capital pour effacer d'un coup leurs pertes, au besoin en les nationalisant. Ces contradictions expliquent pourquoi la crise financière dure toujours depuis 22 mois malgré les plans Paulson, Geithner, etc.

La procédure des «stress tests» devaient enfin faire la lumière sur ce que ces banques américaines avaient dans le ventre comme «toxic assets» (actifs toxiques). Ces «tests de résistance» consistaient à faire tourner les ordinateurs sur les comptes de résultats des 19 plus grandes banques américaines selon différents scénarios d'évolution de la crise. Ainsi apparaîtraient celles qui « passent » les  chocs récessifs de 2009 et de 2010 et celles qui « ne passent pas » et qui ont besoin d'un apport de capital frais pour résister.

Le principe de ces tests avait été annoncé en février par le secrétaire au Trésor Tim Geithner. Ils devaient enfin permettre d'obtenir des chiffres de pertes, de connaître la vérité et de la faire savoir publiquement. La transparence faite, les marchés financiers devaient pouvoir se remettre à fonctionner en toute connaissance de cause.

Le bilan de cette opération a été livré jeudi 7 mai : dix parmi les neuf géants bancaires ont besoin de 75 milliards de dollars de fonds propres supplémentaires. Ils vont devoir se renforcer d'ici à novembre leur a demandé le Trésor. Un résultat « rassurant », a dit Tim Geithner sur la solvabilité des banques américaines face à la crise. Et en effet, les marchés ont salué l'événement par des hausses des valeurs bancaires.

On apprenait le lendemain que ce bilan avait été revu et corrigé sous la pression des directions des banques qui ont minimisé leurs pertes pour ne pas diluer l'actionnariat actuel et sauvegarder au maximum leurs pouvoirs. Selon la presse américaine, Bank of America aurait eu besoin de 50 milliards de dollars et non pas de 34 comme publié. Citigroup de 35 milliards et non pas de 5,5. Les directions des établissements ont, en outre, fait savoir que si elles acceptaient de se recapitaliser, elles allaient au plus vite rembourser les sommes prêtées par l'Etat lors des plans précédents «pour faire sortir le gouvernement des banques le plus vite possible», comme l'a dit Ken Lewis, le PDG de Bank of America.

Ces arrangements entre amis autour des stress tests reposent la question : pourquoi les Etats sont-ils si complaisants avec les grandes banques ? Les pays européens n'échappent pas à la question, certains d'entre eux comme la France ont organisé des stress tests mais, pour être sûrs de ne pas mettre les établissements en danger, sans publier aucun résultat. Le FMI (Fonds monétaire international)  s'est plaint de cette opacité qui, à son avis, prolonge la méfiance et retarde la reprise.

Faute de mesure radicale, le nettoyage des banques va durer des années et la reprise sera freinée d'autant, comme cela s'est passé au Japon dans les années 1990. Pour sauver l'économie, il fallait en préalable redresser les banques. Finalement les gouvernements et les marchés s'accommodent d'un chemin inversé: c'est l'économie qui en repartant, bien que doucement, va sauver les intouchables banques.

Eric Le Boucher

Photo: Les dirigeants des grandes banques américaines à la sortie de la Maison Blanche après un entretien avec Barack Obama  Larry Downing / Reuters

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Cofondateur de Slate.fr
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