Economie

Les économistes, bouc émissaires de la crise

Slate.fr, mis à jour le 25.03.2012 à 14 h 33

Les attaques légitimes contre les économistes, incapables de prévoir la crise, prennent soudain une tournure nauséabondes. Le président du Cercle des économistes s'insurge contre des procédés dignes des années 1930.

Un trader de la Bourse de Frankfort, le 17 août 2007. REUTERS/Kai Pfaffenbach

Un trader de la Bourse de Frankfort, le 17 août 2007. REUTERS/Kai Pfaffenbach

-Les économistes sont sur la sellette aux États-Unis comme en Europe. On leur reproche de n’avoir pas vu la crise venir. La cause principale serait que cette profession est devenue trop proche des milieux financiers. Une accusation qui va bien au-delà de la controverse universitaire mais met en cause votre probité?

«Cela fait un an et demi qu’en France s’exprime un petit groupe, mi-journalistes mi-politiques emmenés par un professeur d’économie à la retraite, Jean Gadrey, contre certains économistes jugés trop connus et surtout trop modérés. Qu’un débat sur les conflits d’intérêts s’instaure ne pose évidement pas problème mais la méthode utilisée fait froid dans le dos. Il s’agit ni plus ni moins de dénonciations publiques au pire sens du terme, celui des feuilles de choux des années trente où se trouvent mêlés inexactitudes, vérités tronquées, amalgames et sous entendus bien peu ragoutants… Le débat légitime devrait se résumer en quatre questions:

- Est-il normal que les universitaires aient des activités en parallèle à leurs travaux d’Études et de Recherches?

- En quoi la participation d’un administrateur économiste indépendant à des Conseils d’Administration pose-t-elle problème dans la mesure où évidemment il n’utilise pas une tribune publique pour défendre l’entreprise dont il est administrateur?

- Le métier d’économiste de banque est-il à supprimer et / ou faut-il lui interdire de s’exprimer publiquement?

- Qu’est-ce que le conflit d’intérêt? Peut-on accuser les économistes d’avoir commis des fautes de cette nature, sachant qu’une accusation d’une telle gravité mérite des éléments rigoureux à disposition?

Mais auparavant, nos dénonciateurs font une critique qui n’a aucun sens: on retrouverait toujours les mêmes économistes dans les médias, quelques uns monopoliseraient la parole. Je suggère que Jean Gadrey propose aux radios, télévisions et journaux son explication de la crise si tant est qu’il en ait une. En fait, s’expriment des positions très contradictoires, la preuve est que nous avons tous le plaisir d’entendre très souvent, Jacques Généreux, Philippe Frémeaux, Bernard Maris et bien d’autres.»

-Le reproche principal, qui vous est fait, est d’avoir des activités rémunérées, en dehors de l’université, notamment dans les banques.

«Je dois d’abord souligner qu’il n’y a là rien d’illégal ou de répréhensible puisque chacune est soumise à autorisation. Cela devrait aller sans le dire, mais je préfère mettre les points sur les «i». Au passage, nos accusateurs oublient que la majorité des activités se fait à titre bénévole. Pour ma part, pas de chance pour eux mais je ne suis pas rémunéré pour mes contributions, à de rares exceptions. Je leur suggère de vérifier la liste de mes 300 dernières interventions, c'est-à-dire celles de ces trois dernières années. Mais le plus important c’est que c’est un choix que d’ouvrir les travaux des universitaires au contact de l’économie réelle et en particulier au grand phénomène de ces dernières années qu’a été l’essor de la finance. Faut-il en débattre ? Je l’admets bien volontiers! Je propose de le faire au sein de l’Association française de sciences économiques (AFSE) et de l’Association des journalistes économiques et financiers (AJEF). Débattons-en au grand jour pour savoir si ces activités annexes ont influencé notre pensée, oui ou non? Si elles nous ont rendu, en somme, trop perméables aux intérêts de la finance. Je note seulement que beaucoup des économistes qui sont sur la sellette, tiennent des discours très critiques sur l’état des banques, sur leur rôle dans la crise des dettes européennes.»

-Mais le fait d’avoir en plus de la chaire universitaire une rémunération dans le système financier n’est souvent pas affiché. On vous présente juste comme: «professeur»?

«C’est archi-faux! Tout le monde sait que je travaille comme Conseiller pour la Compagnie Financière Edmond de Rothschild à côté de multiples autres activités. Je participe effectivement à plusieurs Conseils d’Administration. Conseils d’Administration privés mais également académiques comme celui de l’Université Paris-Dauphine, de la Fondation du Risque ou de l’Association Française de Science Economique. Comme vous le soulignez, je me consacre également à l’animation d’une chaire universitaire, et c’est aujourd’hui ce qui me prend le plus de temps. Je tiens enfin à ajouter que tous les journalistes qui nous interrogent connaissent nos CV et c’est à eux de choisir ce qui leur paraît emblématique.»

-Cela crée quand même des conflits d’intérêt ?

«Encore une fois, débattons-en! Je revendique la possibilité pour un universitaire d’être dans un Conseil d’Administration en tant qu’administrateur indépendant comme il y a des administrateurs salariés. C’est une opportunité exceptionnelle pour connaître un secteur d’activité et ce serait totalement stupide de s’en priver. Mais, je mets au défi ce groupe de « penseurs » de trouver dans mes interventions écrites et orales de ces dernières années, le moindre mot qui pourrait faire apparaître un conflit d’intérêt.

En vérité, c’est le fait d’être modérés que l’on nous reproche, d’accepter la rigueur, de tenter, selon nos sensibilités à chacun, de rester proche d’un keynésianisme régulé. Voilà le fond du sujet. Leurs arguments sont tous utilisés dans le désordre, dans l’amalgame, je le disais, contre ce que l’on a appelé à un moment «la pensée unique». Mais ça, oui, je crois que nous le revendiquons tous : nous sommes plongés dans l’économie réelle, pas dans l’utopie révolutionnaire. Cela suffit, sans doute, pour faire de nous des agents du Grand Capital.

Moi, je respecte toutes les opinions. Chacun a la sienne en France. La mise au pilori de certains d’entre nous est détestable. Que les économistes français n’aient pas vu venir la crise, est une critique très justifiée. Je l’accepte et je l’accepte en grand! Et j’en prends pour mon grade. Notre discipline est plus ouverte, plus complexe, moins scientifique que certains le pensaient? Sûrement! Beaucoup de recherches sont faites actuellement sur tous ces sujets, notamment sur le poids de la finance. Plus largement, on cherche justement une nouvelle «synthèse» en ouvrant encore l’économie à d’autres disciplines et à moins de mathématiques. Mais encore une fois, je plaide pour une économie au contact du monde réel, et non enfermée dans l’académisme. Et cessons de chercher des boucs émissaires.»

Propos recueillis par Eric Le Boucher

 

 

 

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