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L'affaire Merah piège la communauté musulmane

Henri Tincq, mis à jour le 25.03.2012 à 11 h 05

Après l’affaire de Toulouse et la mort de Mohamed Merah, le fondamentalisme religieux risque de devenir un thème de la campagne présidentielle, avec ses risques de stigmatisation.

Un petit garçon court dans la Grande Mosquée de Strasbourg, en août 2011. REUTERS/Vincent Kessler

Un petit garçon court dans la Grande Mosquée de Strasbourg, en août 2011. REUTERS/Vincent Kessler

La campagne présidentielle est relancée de la pire manière, sur des thèmes les plus inattendus et menaçants pour l’unité nationale. Dès qu’elle a eu connaissance du profil du tireur de Toulouse et Montauban Mohamed Merah, Marine Le Pen ne s’est pas retenue de dire qu’elle avait eu raison avant tout le monde en dénonçant la sous-estimation du danger islamiste.

De son côté, Nicolas Sarkozy entend s’attaquer à l’«endoctrinement» et des voix de l’UMP mettent en cause de prétendus accommodements de la gauche avec le communautarisme musulman. Ils en veulent pour preuves les réserves socialistes dans le débat sur l’interdiction de la burqa ou l’attitude d’élus locaux qui, comme Martine Aubry à Lille, ont toléré des horaires réservés aux femmes dans les piscines.

La communauté musulmane est ainsi prise au piège. Elle craint de faire les frais d’une campagne présidentielle qui, autour du thème de l’extrémisme religieux, risque de prêter le flanc à toutes les stigmatisations. Toutes les polémiques des dernières années, entre la gauche et la droite, sur l’islamisation des jeunes de banlieue, le port du voile et de la burqa, l’abattage rituel de la viande halal, les prières de rues reviennent à la surface.

Elles semblent avoir trouvé leur paroxysme dans cet acte fou et meurtrier d’un jeune musulman fanatisé de Toulouse qui, avant de mourir dans l’opération du Raid, a sauvagement assassiné des militaires (dont certains de sa confession), ainsi que trois enfants et un adulte juifs.

Certains diront que, même individuelles, de telles dérives étaient prévisibles. Depuis longtemps, les responsables musulmans eux-mêmes lancent des avertissements sur le développement d’une religiosité non-structurée, d’un islam bricolé, de courants radicaux. Le surinvestissement dans la version la plus rigide et mortifère de la religion s’est imposé, au fil des années, comme une compensation aux échecs de l’intégration: sous-scolarisation, chômage, insécurité, banlieues violentes et difficiles.

Des besoins religieux et communautaires se sont exprimés, de manière toujours plus pressante, confondus avec des formes d’intégrisme et cherchant dans les théâtres extérieurs du djihad —Palestine, Afghanistan, Irak— des éléments de légitimation. 

Plus ou moins adroitement, les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, ont dû traiter et composer avec une communauté musulmane nombreuse et divisée, dispersée par ses origines nationales et ses sensibilités. Toutes les difficultés apparues dans la gestion de ce culte —construction de mosquées, voile et burqa, formation des imams, écoles coraniques, carrés musulmans dans les cimetières— ont illustré l’incapacité de cette communauté à s’organiser, à dégager une élite capable de prendre en charge et de guider cette réaffirmation de l’islam. Les imams et tous les cadres sont débordés.

C’est sur ce terrain que s’est développé la gangrène du salafisme, que Claude Guéant a relié à Mohamed Merah. Le salafisme se prétend l’islam véritable, celui des origines. Le terme salaf signifie d’ailleurs les «pieux prédécesseurs», les compagnons du prophète Mahomet. Ses adeptes rejettent toute interprétation moderne du Coran. Ce qui les attire, c’est le discours de rupture avec la société occidentale.

Combattants de Dieu, ils visent à l’affrontement de civilisations, de cultures, de religions, en se fondant sur l’historicité de l’action du Prophète et une interprétation à l’état brut des versets les plus belliqueux du Coran. Les salafistes seraient environ 12.000 en France. Sur les 2.000 lieux de culte musulman recensés dans l’Hexagone, une cinquantaine seraient sous leur influence dans Paris et sa banlieue, à Lyon, à Roubaix, à Grenoble, etc. Au total, une centaine d’imams seraient de leur ressort.

Rapportés aux cinq millions de musulmans dans le pays, ce chiffre de 12.000 salafistes reste dérisoire. Mais cette mouvance intégriste ne comptait que 5.000 adeptes en 2005 (chiffres du ministère de l’Intérieur) et les salafistes n‘étaient que quelques centaines dix ans auparavant.

Cette montée du salafisme, cette incapacité de la communauté musulmane à gérer son propre développement et ses dérives est un défi pour la République et pour l’islam de France. Depuis les tueries de Toulouse et de Montauban, les leaders communautaires font preuve de la plus grande maturité. Juifs et musulmans unissent leurs voix pour rejeter tout amalgame et toute instrumentalisation.

Tous ont exprimé leur répulsion vis-à-vis des actions de Mohamed Merah et leur conviction que l’islam ne peut être confondu avec ses expressions terroristes. Pour Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman (CFCM), «ces violences incarnent le contraire même des valeurs élémentaires de l’islam, dont la sacralité de la vie est une composante essentielle».

Resurgit donc, dans la campagne présidentielle, la question du fondamentalisme: la République laïque est-elle suffisamment armée face à une telle conception de la religion comme idéologie meurtrière?

Henri Tincq 

Henri Tincq
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Journaliste
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