France

Mohamed Merah, éphémère ennemi public numéro un

Grégoire Fleurot, mis à jour le 22.03.2012 à 23 h 23

Originaire des États-Unis, l'expression est utilisée en France depuis l'après guerre.

Après l'opération contre Mohamed Merah à Toulouse le 22 mars 2012, REUTERS/Pascal Parrot

Après l'opération contre Mohamed Merah à Toulouse le 22 mars 2012, REUTERS/Pascal Parrot

Mohamed Merah, l’homme suspecté d’avoir commis les tueries de Toulouse et de Montauban, est mort jeudi 22 mars pendant une opération du Raid, qui l’encerclait dans son appartement depuis plus de 30 heures. Après sa troisième attaque, devant un collège juif de Toulouse lundi 19 mars, et avant sa localisation dans la nuit de mardi à mercredi, il était devenu l’ennemi public numéro un, recherché dans tout le pays alors que les autorités et la population s’attendaient avec angoisse à un nouveau carnage. Mais qu’est-ce qu’un ennemi public numéro un?

Le concept d’ennemi public numéro un est originaire des Etats-Unis, et prend ses racines dans le Far West et ses fameuses affiches «Wanted» montrant le visage des criminels recherchés et la récompense pour leur capture.

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Mais c’est en 1930 que l’expression «ennemi public» est utilisée pour la première fois. Frank Loesch, co-fondateur de la Chicago crime commission, une association indépendante créée par des notables et des commerçants pour lutter contre les trafics liés à la prohibition, publie une liste largement médiatisée «d’ennemis publics» comprenant les noms de 28 chefs de gangs, avec Al Capone en première position, appelant les autorités à «les traiter en conséquence».

Le terme rencontre un franc succès auprès de la yellow press, la presse à sensation américaine, et rentre alors dans le vocabulaire. C’est ensuite le légendaire créateur du FBI J. Edgar Hoover qui reprend le terme à son compte, rajoutant le «numéro un» à la suite d’«ennemi public», mais les cibles changent: «On ne parle plus des chefs de la pègre mais de criminels plus “artisanaux” et isolés comme John Dillinger et Baby Face Nelson», souligne Daniel Royot, auteur de Les Etats-Unis, civilisation de la violence? et du Dictionnaire des Etats-Unis.

Certains verront une tentative de diversion de Hoover, réputé peu enclin à lutter contre les trafics. «John Dillinger est soupçonné d’avoir tué une personne, contre plusieurs centaines pour les hommes de main d’Al Capone», rappelle Daniel Royot.

Pierrot le Fou, premier en France

En France, l’expression fait sa grande apparition dans la période qui suit directement la Seconde Guerre mondiale, à la fin des années 1940 et au début des années 1950, et décrit les grandes figures du banditisme. Pierre Loutrel, alias Pierrot le Fou, est souvent considéré comme le premier ennemi public numéro un en France.

Mort en 1946, il restera une menace pour le public jusqu’à la découverte de son corps trois ans plus tard. Le titre sera récupéré au cours des années 1950 par un autre gangster ayant appartenu au même «gang des tractions avant», Emile Buisson.

Mais comme aux Etats-Unis, le terme n’est pas réservé aux membres du «milieu». «Le mot «public» est le plus important dans l’expression, et signifie que l’individu fait courir un danger à la population, explique Matthieu Frachon, spécialiste de l’histoire de la police et auteur d’Histoire de la Crim. Il est capable de recommencer, prêt à tuer pour tuer, il y a une notion de crime particulièrement choquant».

On retrouve ici un point commun avec Mohamed Merah, qui pendant deux jours après la tuerie du collège toulousain était introuvable. Les autorités l’ont alors répété: elles craignaient la prochaine attaque du meurtrier. Le fait qu’il se soit attaqué à des enfants et à une institution telle que l’armée ont contribué à en faire un ennemi de la société et de la nation française.

En France, l’ennemi public numéro un le plus célèbre est sans doute Jacques Mesrine, dont le nom a été définitivement associé au concept avec le film de Jean-François Richet, Mesrine: l’ennemi public numéro 1. «Là encore, le caractère imprévisible et la violence du personnage faisaient de lui une menace potentielle pour le public», souligne Matthieu Frachon.

Entre le tueur en série et le tueur de masse

Si Mohammed Merah a été, l’espace de deux jours, à la fois ennemi public numéro un et l’homme le plus recherché de France, les deux expressions ne vont pas forcément de pair. Guy Georges était le plus recherché par la police française, mais ne représentait pas une menace pour le public en général, tout comme Francis Heaulme, qui visait un type de personnes en particulier, les jeunes femmes.

Mohamed Merah est de ce point de vue une exception dans la classification des meurtriers, à mi-chemin entre le tueur de masse à la Anders Breivik ou le tueur d’Oklahoma City, qui font un carnage de manière apparemment indiscriminée, le terroriste et le tueur en série qui répète ses attaques de manière méthodique.

Si les médias ont rapidement qualifié le «tueur au scooter» d’ennemi public numéro un lors de sa traque, les autorités se sont abstenues d’utiliser l’expression, préférant parler très vite de terrorisme.

Ce n’est pas la première fois qu’un terroriste est l'ennemi public numéro un: Jacques Mesrine était aussi considéré par certains comme un terroriste, et Khaled Kelkalresponsable désigné de la vague d’attentats commis en France à l’été 1995, a été affublé des deux expressions. Cible d’une véritable chasse à l’homme, traqué, auteur d’une série d’actes terroristes, Kelkal était d’ailleurs le dernier véritable ennemi public numéro jusqu'aux évènements de Toulouse et de Montauban.

Grégoire Fleurot

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Journaliste
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