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Les virus sont-ils vivants?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 14.05.2009 à 15 h 18

Docteur en médecine et directrice générale de l'Organisation mondiale de la santé, Margaret Chan, est a priori une scientifique. Et nul ne doute qu'elle sache précisément ce que virus veut dire. Elle n'en a pas moins déclaré il y a quelques jours qu'elle redoutait une «vengeance» du virus grippal A(H1N1) qui pourrait refaire surface dans quelques mois à l'échelon planétaire.

«Les virus de la grippe sont très imprévisibles, très trompeurs, a -t-elle aussi expliqué au quotidien espagnol El Pais. Nous devons pas tomber dans l'excès de confiance, nous ne devons pas laisser la possibilité au H1N1 de se recombiner avec d'autres virus. Nous devons être très prudents. Nul ne peut dire ce qui va se passer quand des pays de l'hémisphère sud connaîtront des pics épidémiques de grippe saisonnière et que cette nouvelle grippe arrivera.»  le Dr Chan expliquait que sa  crainte était de voir le virus décliner puis ressurgir «de plus belle».

Le Dr Chan n'est pas la seule à user de métaphores faisant des virus des entités vivantes plus ou moins anthropomorphisées. «Il s'agit d'un virus qui se transmet comme les autres, il n'est pas  exceptionnel, il fait sa besogne» expliquait ainsi il y a quelques jours le Pr Antoine Flahaut, épidémiologiste et directeur de l'Ecole des hautes études en santé publique (Ehesp). Cet épidémiologiste réputé s'exprimait lors d'une conférence publique donnée à Rennes devant les étudiants de ce prestigieux établissement.

Et à la question de savoir si le nouveau virus allait rapidement devenir hautement meurtrier un ami biologiste me disait récemment, évoquant les multiples possibilités de recombinaisons génétiques  : «Nous n'en savons rien ! C'est lui et lui seul qui en décidera!». En écho Bruno Lina, directeur du Centre national de référence des virus de la grippe pour le sud de la France : «Il faut l'analyser et le surveiller, pas en avoir peur ».

Alors, qui est A(H1N1)?  Un alter ego ennemi doté d'une capacité de décision et d'autant plus redoutable qu'il entend bien  «se venger» des misères que lui fait l'homme en s'organisant contre lui? Plus généralement qui sont les virus grippaux? De simples travailleurs à la chaîne programmés pour passer aisément d'un homme à un autre au risque de tuer ceux qui les hébergent?  Et plus généralement encore qui sont les virus? Appartiennent-ils à l'immensité du monde du vivant? Faut-il au contraire les ranger dans celui de l'inerte? Ou penser qu'ils campent sur les mystérieuses frontières qui, peut-être séparent ces deux mondes?     

Virus vivants? L'affaire est bigrement tentante. Ainsi personne ne serait choqué de lire le petit texte de vulgarisation suivant: «La grande question concernant l'évolution de l'actuelle pandémie est aujourd'hui bien ciblée: savoir si  le virus A(H1N1) qui pour l'heure provoque des infections rarement mortelles parviendra ou non à échanger des fragments génétiques avec certains de ses congénères ; à commencer par le virus A(H5N1) de la grippe aviaire, peu contagieux pour l'homme mais qui tue 50% de ceux qu'il infecte. Si tel devait être la cas et si un virus hautement contagieux et hautement pathogène devait voir le jour l'affaire pourrait prendre une tournure rapidement dramatique. Mais nul n'est capable de prédire si nous assisterons ou pas à la naissance d'un tel virus.»

Rien d'inexact, ici. Mais «congénères», «voir le jour», «naissance» .... autant de termes qui ne trompent guère quant à notre perception de ces entités. Pour leur part la plupart des virologues ne veulent voir en eux que des éléments d'un autre ordre, une chose inerte pouvant se repaître d'organismes vivants (hommes, animaux, plantes, micro-organismes) pour se multiplier (se «répliquer») en leur sein.  

Qui connaît le monde des virus ? Entre la fin du XIXème siècle avec les travaux de Louis Pasteur sur celui de  la rage et 1986 les biologistes avaient identifié et décrit 1 700 virus. Or il y a moins de cinq ans le Comité international de taxonomie des virus en recensait plus de 6 000. Et tout laisse penser qu'il ne s'agit là que d'une infime proportion de la virosphère. Baptisées virus en référence au latin «poison» ces entités dont la taille est de très loin inférieure à celle des bactéries sont constituées d'un acide nucléique (ADN ou ARN) et de protéines. Ils sont omniprésents dans l'ensemble des branches du monde vivant et quand ils sont pathogènes (ce qui heureusement est loin d'être toujours le cas) ils peuvent provoquer des ravages dans les règnes animal et végétal.

Pour l'heure, comme dans le cas du A(H1N1), l'inquiétude vient du rythme d'apparition de nouveaux virus dangereux pour l'homme: au cours des trente dernières années trente-cinq nouvelles maladies ont été recensées, dont vingt-six d'origine virale. Pourquoi? Certaines activités humaines (déforestation, orpaillage, chasse) peuvent mettre l'homme en contact avec des animaux sauvages porteurs sains. C'est le cas de redoutables virus responsables des fièvres hémorragiques d'Ebola, ou de Marburg.

La promiscuité avec des animaux d'élevage peut aussi faciliter les transmissions interespèces . C'est le cas avec le virus A(H5N1) de la grippe aviaire. Nul ne sait si c'est le cas avec le A(H1N1) en dépit du qualificatif de «porcine» associé à la grippe «mexicaine».

Vivant ou pas, les virus? La question s'était ouvertement posée en 2002 lorsqu'on avait annoncé qu'un groupe de chercheurs américains avait, pour la première fois, créé de la vie en laboratoire et ce en «recréant» le virus de la poliomyélite.

Pour le Dr Pierre Sonigo, spécialiste français de virologie qui travaillait alors à l'Institut Cochin de Paris une telle performance ne devait pas conduire à penser que ces chercheurs étaient parvenus à créer «de la vie en laboratoire.»  Selon lui un virus ne peut, en tant que tel, être considéré comme une structure vivante, précise-t-il. C'est un fragment d'information génétique qui peut se reproduire aux dépens d'organismes vivants.

Inertes, les virus? Le docteur Jean-Claude Manuguerra, spécialiste de virologie à l'Institut Pasteur de Paris faisait une autre lecture que son collègue de la création américaine. «Il n'y a, dans ce travail, aucun élément contraire à l'éthique, dans la mesure où les éléments utilisés ne sont que des structures chimiques, expliquait-il alors au Monde. Pour autant, on ne peut manquer de se poser une question: savoir si ces chercheurs ne sont pas parvenus à créer, ou à recréer, une forme de vie. Comment savoir? On peut dire que les virus ne sont pas des éléments vivants dans la mesure où ils ne respirent pas et ne produisent pas leur propre énergie. A l'inverse, on peut soutenir que ces virus recréés sont capables de se reproduire, de s'autorépliquer. Ces chercheurs sont donc, qu'on le veuille ou non, capables de créer quelque chose qui pourrait disséminer dans le vivant et induire des phénomènes pathogènes.»

Pour sa part, Eckard Wimmer, un des chercheurs ayant recréé le virus de la poliomyélite, expliquait ne voir dans son virus qu'«une substance chimique dotée d'un cycle de vie». «Nous évitons d'ailleurs, pour notre part, d'utiliser le mot «créer», expliquait-il alors. Nous souhaitons faire une distinction entre nous et le Créateur.»

Jean-Yves Nau

Photo: Culture du virus H1N1 Reuters

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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