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La violence (dé)fait-elle les élections?

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 26.03.2012 à 15 h 02

Assassinats de dirigeants en Suède et aux Pays-Bas en 2002-2003, attentats et menaces d'al-Qaida en 2004, faits divers violents en France... L'effet de ces événements sur les scrutins s'est avéré complexe.

George W. Bush réagit à la diffusion d'une cassette d'Oussama ben Laden, le 29 octobre 2004. REUTERS/Jason Reed.

George W. Bush réagit à la diffusion d'une cassette d'Oussama ben Laden, le 29 octobre 2004. REUTERS/Jason Reed.

Aux Etats-Unis, où les élections ont lieu en novembre, on appelle cela la «surprise d’octobre»: l’événement imprévu qui vient modifier le cours de la campagne dans ses derniers jours. Depuis dix ans, plusieurs élections dans des grandes démocraties ont ainsi eu lieu après des actes violents causant un traumatisme national, comme les sept meurtres dont s'est accusé Mohamed Merah, abattu jeudi 22 mars par le Raid à Toulouse.

Dans l'essai Le pompier ou le maçon, cité par l'AFP, le directeur de BVA Opinion Gaël Sliman estimait qu'une crise pendant la campagne «favoriserait Nicolas Sarkozy», mais qu'elle «ne suffirait peut-être pas à écraser à elle seule toutes les aspirations des Français pour l'avenir» et pourrait donner lieu à des accusations de «récupération». L'impact de ces événements dépend en effet de leur timing dans la campagne, des thèmes qui avaient marqué les débats jusque-là ou encore de leur gestion par le gouvernement.

Des tueurs solitaires en Suède et aux Pays-Bas

Dans la catégorie tueurs solitaires, il y a eu l’assassinat, le 6 mai 2002, neuf jours avant les élections législatives néerlandaises, du leader populiste Pim Fortuyn par un écologiste radical, et celui, le 10 septembre 2003 à Stockholm, de la ministre des Affaires étrangères suédoise Anna Lindh par un homme souffrant de troubles psychiatriques, quatre jours avant un référendum sur l’entrée du pays dans l’euro. Contrairement à la France, ces drames, qui avaient entraîné une suspension de la campagne, avaient touché des dirigeants politiques de premier plan, et non des citoyens «ordinaires».

Leur impact sur les résultats des élections avait été très faible, malgré les supputations sur un possible «vote de sympathie» en faveur du parti qui en avait été victime: créditée d’environ 17% des voix par les sondages avant le meurtre, la liste Pim Fortuyn avait recueilli ce score le jour de l’élection; en Suède, le «non» l’avait emporté plus largement que prévu alors qu’Anna Lindh était une des élues les plus engagées pour le «oui». Seulement 2% des votants avaient affirmé s’être décidés sur leur vote après l’assassinat de la ministre, selon une enquête de la Commission européenne [PDF].

Quand Kerry accusait la cassette Ben Laden

Dans la catégorie terrorisme islamiste, deux exemples célèbres viennent à l’esprit: les attentats de Madrid du 11 mars 2004 (191 morts), trois jours avant des élections législatives, et la vidéo de menaces d’Oussama ben Laden diffusée le 29 octobre 2004, quatre jours avant la présidentielle américaine.

Dans le premier cas, les électeurs espagnols auraient sanctionné le gouvernement conservateur, largement favori des sondages, pour avoir tenté d’attribuer les attentats à ETA plutôt qu’à al-Qaida. Dans le second, George W. Bush aurait bénéficié d’un coup de pouce de dernière minute: un sondage de Newsweek le donnait nettement en hausse juste après la diffusion de la cassette, à laquelle son adversaire John Kerry avait attribué sa défaite («On montait dans les sondages jusqu’à l’apparition de la cassette, on a stagné le jour où elle est sortie et on est descendus dès le lundi»).

Les causes du vuelco espagnol

Le premier scénario (que l’Elysée avait en tête dans les premières heures après la catastrophe, si l’on en croit Le Monde) n’est guère contesté. Le vuelco («coup de théâtre») du 14 mars 2004, tous les sondages donnant auparavant le Parti populaire de Mariano Rajoy en tête, est bien dû à la gestion par le gouvernement Aznar des attentats, selon plusieurs études convergentes: 5% des votants se seraient déplacés jusqu’au bureau de vote à cause des attaques et 5% de ceux qui comptaient voter dès le départ auraient changé de vote à cause d’elles.

Une autre enquête montrait elle que 9% des électeurs socialistes citaient comme principale motivation les attentats, contre moins de 1% des électeurs conservateurs. L’action d’al-Qaida avait remis au centre de la campagne la question très contestée de l’intervention espagnole en Irak.

Le scénario américain est par contre plus douteux. Dans un article publié en 2009 dans la revue Homeland Security Affairs [PDF], l’universitaire John A. Tures montrait que l’avance de George W. Bush dans les sondages s’était en fait réduite après la diffusion de la cassette Ben Laden et que son avance finale sur Kerry (2,4 points) ne pouvait pas s’expliquer par les votes d’électeurs effrayés par ce message. A l’époque, les stratèges démocrates étaient divisés sur l’impact que l’événement pourrait avoir sur la campagne républicaine, certains estimant qu'il créerait un effet de ralliement au sortant, d’autres que la vidéo soulignait un de ses plus grands échecs, ne pas avoir réussi à capturer Ben Laden.

«21 morts pour 100.000 voix»

En France, enfin, deux élections présidentielles se sont déroulées sur fond d’actes de violence. Le premier, comme les cas étrangers, a eu lieu dans les derniers jours d’une campagne: le meurtre de quatre gendarmes et la prise d’otages de vingt-sept autres par des indépendantistes kanaks sur l’atoll d’Ouvéa (Nouvelle-Calédonie), le 22 avril 1988, suivi d’un assaut, à l’initiative du pouvoir, qui coûta la vie à dix-neuf indépendantistes et deux militaires le 5 mai.

Le 8, François Mitterrand était réélu avec 54% des voix, chiffre légèrement inférieur à ce que lui donnaient les derniers sondages publiés (à l’époque, aucun sondage n’était autorisé la semaine précédant le scrutin). Le candidat socialiste avait, selon ses biographes Pierre Favier, Michel Martin-Rolland et Jean Lacouture, accusé son Premier ministre et adversaire d’instrumentalisation tout en en minimisant l’impact :

«Chirac avait un peu chargé la barque. Cette fantasia [1] m'a peut-être coûté un demi-point le 8 mai», «21 morts [...] pour 100.000 voix! On ne fait pas des voix avec de l'argent et du sang.»

En 2002, l'insécurité n'expliquait pas tout 

En 2002, c’est moins un événement de dernière minute qu’une vague d’actes violents qui avait frappé la France avant le premier tour: la tuerie de Nanterre, fin mars, puis, en avril, des incendies de synagogues, l’attaque du commissariat de Vannes à la kalachnikov et l’agression, trois jours avant le premier tour, d’un retraité d’Orléans, Paul Voise.

Le 21 avril, Lionel Jospin (16,18%) était éliminé par Jean-Marie Le Pen (16,86%) et Jacques Chirac (19,88%). Une performance que la sociologue Nonna Mayer justifiait par «un contexte exceptionnellement favorable» alimenté dès l’été 2001 par des discours et des statistiques sur la délinquance. Mais les questions de sécurité n’expliquaient pas à elles seules la défaite du candidat socialiste: à la veille du premier tour, le chômage figurait encore en tête des préoccupations des Français, devant l'insécurité, alimentant le vote en faveur des autres candidats de gauche.

Jean-Marie Pottier

[1] En dehors de sa gestion du dossier néo-calédonien, François Mitterrand accusait Jacques Chirac d'avoir instrumentalisé la libération des otages du Liban et d'avoir fait rapatrier délibérément juste avant le second tour le capitaine Prieur, un des agents de l'affaire du Rainbow Warrior assigné à résidence sur une île. Revenir à l'article

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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