France

Tueries de Toulouse et Montauban: Journalistes, police, tueur, le triangle d’or

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 22.03.2012 à 10 h 41

Beaucoup d'informations sur le tueur et l'enquête sont sorties dans la presse avant que le Raid n'intervienne. Une entrave à l'enquête?

A Toulouse, le 21 mars 2012. REUTERS/Pascal Parrot

A Toulouse, le 21 mars 2012. REUTERS/Pascal Parrot

Un scooter noir puis blanc, un homme tatoué, une annonce postée sur un site Internet… Depuis les tueries de Toulouse et Montauban, les indices sur le meurtrier se multipliaient dans la presse, jusqu'à l'opération du Raid ce mercredi 21 mars au petit matin dans un quartier résidentiel de Toulouse devant l'immeuble où se retranchait Mohammed Merah. Au risque de gêner l’enquête?

Un tueur informé

«Cette fois-ci, on va un peu loin dans l’information», estimait Frédéric Lagache, secrétaire général adjoint du syndicat de police Alliance, joint avant l'opération du Raid. «J’en ai parlé avec mes collègues qui sont sur l’affaire à Toulouse, ce n’est pas un climat serein, ça devient un problème: le mec s’adapte.»

Car «le mec» est sans doute très informé. «On le sait, car les enquêteurs le découvrent a posteriori après les arrestations de fugitifs: ceux-ci s’informent, le plus souvent par la télévision», souligne Frédéric Lagache.

Si l'on ne connaît pas encore les motivations du suspect de Toulouse, les criminels qui cherchent à frapper les esprits ou à faire parler d'eux sont différents des braqueurs: pour Marc Grohens, chef de service à l’hôpital de Poissy et président du Collège Psychiatrie et Société de la FFP, «c’est toujours très flatteur pour un grand criminel que l’on parle de lui. Surtout s’il pense avoir un message à faire passer, s’il cherche à déstabiliser la France en tant que nation par exemple, dans ses institutions: l’armée, l’école… L'un des buts des terroristes, c'est de faire parler d'eux. Les médias lui tendent un miroir». Il s’y plonge.

Si l’auteur des faits s’informe, il peut donc être au courant des éléments dont la police dispose sur lui quand la presse l’écrit. «Si on évoque dans la presse que l’individu est casqué,  il peut ôter son casque. Que son scooter est noir, il peut le repeindre en blanc… On peut avoir un retour de bâton», déclare Frédéric Lagache. Lors de sa conférence de presse mardi après-midi, le procureur de la République François Molins a précisé «nous ne vous dirons pas de choses contreproductives qui pourraient inciter l'auteur des faits à modifier son comportement».

Une approche radicalement différente de l'approche américaine employée dans l'affaire du tueur de Washington par exemple. En octobre 2002 un sniper avait tué dix personnes en trois semaines, aux Etats-Unis. Pour l'arrêter, la police américaine avait communiqué énormément, donnant une conférence de presse par jour, pour rassurer le public, mais aussi pour donner les informations pour faire avancer l’enquête, associer la population. C’est finalement un chauffeur routier qui avait permis d'aider à le retrouver, notamment parce qu'il était alerté par les informations et la police.

Risques de fausses pistes

Plus l’affaire est exposée médiatiquement, plus les enquêteurs sont nombreux et au contact de la presse, plus les risques de fuite sont importants. Mais les fuites peuvent aussi ne pas en être. Même en interne, il est difficile de savoir quand une information est juste ou non, prévient une source au sein de la police.

Dans la presse, au sujet de l’affaire de Toulouse, on lit de fait des informations non officielles difficilement vérifiables. La police aurait découvert la plaque d’immatriculation du scooter du tueur? «Ce n’est pas le cas: contrairement à ce qui a été dit et écrit, nous n’avons pas d’information sur l’immatriculation», a précisé mardi François Molins. Qui a même semblé contredire certaines précisions fournies le matin même par le ministre de l'Intérieur Claude Guéant. Ce mercredi, une source policière nous confiait que le ministre de l'Intérieur aurait délibérément donné de fausses informations la veille, afin de brouiller les pistes et ne pas alerter le tueur véritablement soupçonné.

Frédéric Lagache «suppose» que de fausses informations peuvent être distillées pour brouiller les pistes dans la presse. Il ajoute:

«Je suppose qu’il est possible de faire en sorte que ces fausses pistes reviennent aux bonnes oreilles, celles des journalistes, pour qu’ils ne donnent pas les informations que l’on veut garder secrètes. Quand vous devez repérer un type qui tue des enfants, il faut mettre en place certaines stratégies.»

Mais excepté Frédéric Lagache, toutes les personnes interviewées s'accordent à dire que si un ministre peut donner de fausses informations, c'est moins probable de la part des officiers. «Je ne sens pas d’instrumentalisation de la part de la police. On n’est pas dans un polar hollywoodien», expliquait mardi la journaliste Patricia Tourancheau, chargée des affaires criminelles au quotidien Libération. «Peut-être que le ministre de l’Intérieur, politique avant d’être technicien, peut donner des infos ciblées. Les techniciens du renseignement, de la balistique, eux n’agissent pas comme ça.»

De tentative d’«enfumage», une seule lui revient en mémoire. «C’était il y a vingt ans, mais je m’en étais rendue compte avant de publier le papier, en parlant avec une autre source. Il faut simplement toujours respecter cette règle: jamais de mono-source.»

Entente cordiale 

Pas de mensonge donc, mais pas de dévoilement complet non plus. «C’est légitime, jugeait la journaliste. Moi je dois informer les gens, eux doivent arrêter un type.» Une relation saine entre la police et les médias? «On ne peut pas dire ça: mais ce sont des relations correctes.»

En atteste un exemple de 1995. Le 11 juillet 1995, l’imam Abdelbaki Sahraoui, cofondateur du Front islamique du salut est assassiné dans la mosquée de la rue Myrha à Paris. Les tueurs oublient un sac de sport sur les lieux, et avaient laissé leurs chaussures à l’entrée.

«C’étaient des indices essentiels pour la police. Une de mes sources m’avaient révélé des choses que le sac contenait; je me suis aperçue par la suite qu’il avait gardé deux ou trois indices, il ne m’avait pas dit qu’il y avait une bombe de peinture dans le sac. Cette bombe de peinture avait conduit la brigade criminelle jusqu’au Bricorama place d’Italie. Ils avaient pris connaissance du reste des achats: de quoi fabriquer une bombe. Je comprends qu’il ne me l’ait pas dit. C’était de bonne guerre.»

Même si la police et la presse n’ont pas toujours la même définition de ce qui devrait être publié ou non. La police est plus prompte à la rétention d’information. Pour Toulouse, certains policiers ont estimé que l’information révélant qu’une petite annonce avait été passée sur leboncoin.fr par la première victime du tueur, n’aurait pas dû être divulguée. «Ce que l’on décide de publier ou non, c’est différent à chaque fois, ça se passe avec la conscience.»

Mardi dans sa conférence de presse, le procureur de la République laissait entendre que la presse devait laisser la police faire son travail. Ne donnant aucune nouvelle information, préférant souligner que toutes les pistes restaient ouvertes alors que l’enquête se resserrait, il avait déclaré «Je comprends que vous devez faire votre travail, nous devons aussi faire le nôtre.» Dans la nuit à 3h du matin, le Raid intervenait.

Ce mercredi, Claude Guéant espérait que l'arrestation intervienne «d'ici peu». Une information reprise par la presse. Est-elle revenue au suspect?

Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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