«Les Adieux à la Reine»: un grand désir de Révolution

Virginie Ledoyen et Diane Kruger dans «Les Adieux à la Reine» de Benoît Jacquot

Virginie Ledoyen et Diane Kruger dans «Les Adieux à la Reine» de Benoît Jacquot

Benoît Jacquot filme merveilleusement Léa Seydoux, Diane Kruger et Virginie Ledoyen et ce triangle passionné permet de dépasser la simple évocation historique.

L’affaire semble d’abord claire comme un jeu gagnant. Voilà un réalisateur, Benoît Jacquot, avec en main une situation historique dramatique (les premiers jours de la Révolution française), un argument bien tourné (issu des Adieux à la Reine, l’éponyme roman à succès de Chantal Thomas), de très charmantes actrices (Léa Seydoux, Diane Kruger, Virginie Ledoyen), et tous les moyens qu’il faut pour assurer le content de brillant décorum et emballer tout ça.

 

Il existe en France une bonne vingtaine de réalisateurs capables avec pareils ingrédients de trousser un film agréable et estimable, à la manière de Que la fête commence, Beaumarchais ou plus récemment Molière, pour rester dans les mêmes atours et alentours.

Et c’est le jeu que semble de prime abord jouer Benoît Jacquot, se délectant de composer d’admirables tableaux vivants dans les décors tour à tour somptueux et misérables du château de Versailles filmé comme le Titanic ayant déjà, sans le comprendre, heurté l’iceberg de l’insurrection, immense navires organisé par les codes implacables d’une «société de cour» dont nous savons depuis Saint Simon et Norbert Elias qu’elle est loin d’appartenir au seul ancien régime.

Une affaire de désir et d'élan vital

Tout cela, la trame politico-dramatique habilement composée par le scénario et brillamment déployée par la réalisation, ira à son terme. Mais grâce à Benoît Jacquot, il advient bien davantage, et d’infiniment plus mystérieux. Une autre affaire se trame les ombres et les ors de la mise en scène, une affaire de désir et d’élan vital, de partage et de dévoration, d’affirmation et de négation de soi –soi comme être, comme corps, comme sexe, comme rôle, comme enfance, comme éternité.

Ce mystère se déploie peu à peu à partir d’un triangle qui est tel une figure cabalistique, un diagramme d’invocation. C’est le triangle dessiné par les trois femmes, Léa S. jeune lectrice éperdue de sa reine, Diane K. souveraine et fragile et futile et fatale, Virginie L.  duchesse séductrice et perdue.

Jamais peut-être les trois actrices n’ont été filmées avec autant de sensualité, et c’est dans le chaudron de ce désir-là, désir d’un homme pour des jeunes femmes, désir d’un cinéaste pour ce qui émane de ses actrices, désir d’un artiste pour les plus précieux des matériaux de création –l’incarnat d’une peau, l’éclat d’un regard, l’inflexion d’une voix, le frémissement d’une lèvre– c’est dans le creuset de ce désir-là que s’inventent les vibrations et les harmoniques qui sont les véritables raisons d’être du film. L’intelligence de l’érotisme est un événement rare, qu’il convient toujours de célébrer.

Léa Seydoux, dans Les Adieux à la Reine

Ce mouvement à un moteur, le personnage de la lectrice, Sidonie, Léa Seydoux que la caméra ne quitte jamais, que le cinéaste suit et exalte comme il suivait Judith Godrèche dans La Désenchantée, Virginie Ledoyen dans La Fille seule, Sandrine Kiberlain dans Le Septième Ciel, Isild Le Besco dans A tout de suite ou Intouchable, Isabelle Huppert dans Villa Amalia. De ce procédé, Jacquot fait une ressource énergétique proprement cinématographique, où le geste de filmer dans ce mouvement-là devient le geste même d’une compréhension intime des êtres.

L'intimité des êtres

Dans le grand tourbillon de l’histoire qui s’emballe le 15 juillet 1789, c’est la relation de la novice passionnée aux deux autres femmes qui porte ce trajet à incandescence, avec le renfort magnifique d’encore deux autres femmes, l’ordonnatrice des rituels que joue admirablement Noémie Lvovsky et le double dépourvu d’abime qu’interprète à la perfection Julie-Marie Parmentier.

Encore faut-il, pour que le grand mouvement romanesque et historique de surface et le grand élan intime des profondeurs se renforcent au lieu de se nuire, que la mise en scène produise un bien précieux: le présent. C’est par l’organisation secrète et riche de sens des lieux, et des circulations jamais balisées d’avance, aussi bien que par l’unisson avec le mouvement même de ses interprètes, que Jacquot parvient à se trouver, et à nous placer, exactement aux côtés de ses personnages, dans l’instant de leurs émotions, et anéantit ainsi les pesanteurs de la reconstitution historique et de l’adaptation littéraire. Et c’est ce qui rend ces Adieux si vivants.

Jean-Michel Frodon