Life

Désormais, le chauve sourit

Hugues Serraf, mis à jour le 21.03.2012 à 6 h 33

Etre chauve était une infirmité liée au vieillissement. Aujourd’hui, c’est un style. Espérons qu’Alzheimer soit devenu branché lorsque qu’il s’en prendra à mes cellules grises.

Bruce Willis et Ben Kingsley, en mai 2010. REUTERS/Mario Anzuoni

Bruce Willis et Ben Kingsley, en mai 2010. REUTERS/Mario Anzuoni

Ce qui est un poil (ha!) déstabilisant, pour un chauve, c’est d’être constamment confondu avec un autre chauve. J’ai lu quelque part que les mécanismes cérébraux qui aident à repérer un visage familier ne s’appuient en fait que sur deux-trois détails marquants ―un gros pif, des oreilles décollées, un menton fuyant…― et je peux vous assurer qu’un crâne d’œuf est un fameux stimulant neuronal…

Vous êtes dans une soirée où vous ne connaissez personne, sans doute parce que vous n’étiez pas invité et qu’un copain vous y a traîné parce qu’il n’avait pas envie de se retrouver seul dans une fête où il ne connaît personne lui-même (bien qu’il soit effectivement invité, à ce qu’il prétend), et un tas de gens vous saluent et vous interpellent:

― Hey, ça boume? Quoi d’neuf depuis la fois dernière?

― Euh pas mal… Rien de spécial. La routine…

L’autre jour, mais j’étais pourtant officiellement sur la guest-list, j’ai passé deux heures à bavarder avec des flatteurs qui me prenaient pour l’époux de la maîtresse de maison (une star de la téloche):

― Formidable ce tableau. Il va super bien avec la tapisserie…

― Hum, oui. C’est vrai…

― Et cette baraque est vraiment sympa!

― Oui très. On aimerait avoir la même…

― ...?

Bah, si ça peut aider à se faire de nouveaux amis, pourquoi pas… La relation démarre sur un malentendu, OK, et vous avez le sentiment d’être interchangeable avec le premier alopécique venu mais c’est certainement moins dérangeant que d’être confondu avec Jean-Marie Le Pen parce que vous êtes borgne.

C’est juste un exemple, hein. Je ne suis pas borgne aussi mais j’ai de l’imagination et je peux me projeter.  

Notez qu’en réalité, je ne suis pas chauve-chauve non plus. Juste terriblement dégarni. Le truc, c’est que depuis que ce qui me reste de cheveux me fait ressembler à Laurent Fabius, je me fabrique une boule de billard à la tondeuse électrique trois fois par semaine pour me donner un genre. De vieux schnock sans un poil sur le caillou, je me transforme en sportif branché, quoi.

Ou en Sinead O’Connor ou Bruce Willis, si vous aimez mieux.

Les cheveux d’un ado, la libido d’un octogénaire 

D’ailleurs, pour être tout à fait honnête, ce n’est pas si difficile à vivre, même si je me demande si j’aurais pu supporter cette infirmité intimement connectée au vieillissement avant qu’elle ne devienne fashionable. Tiens, si ça se trouve, Alzheimer sera devenu branché lorsque je serai concerné et je pourrai en faire un atout en société:

― Comment ça va depuis la dernière fois?

― La dernière fois? Pas la moindre idée. Qui êtes-vous d’abord?

― Hi hi hi! Sacré  Hugues, toujours le mot pour rire!

Mais un peu comme ces obèses qui deviennent maigres après s’être fait poser un anneau gastrique ou s’être inscrits à une Amap, un chauve involontaire ne s’habitue jamais totalement à sa nouvelle apparence. Non: le chauve conserve une image mentale de lui-même avec des cheveux, et même beaucoup de cheveux dans mon cas. Ado, je n’aurais d’ailleurs pas pu devenir un tel virtuose de l’air guitar sans ces longues boucles brunes virevoltant d’avant en arrière et de gauche à droite devant le miroir de la penderie (j’étais très bon sur le solo final de Stairway to Heaven)…

En skinhead, ça l’aurait moins fait, comme disent les encore jeunes.

De toute manière, je n’ai pas vraiment le choix. Après tout, je ne vais pas me faire poser des implants façon PPDA ou Yves Calvi parce que ça coûte la peau des fesses et que la procédure chirurgicale est encore plus flippante qu’une correction au laser de la myopie. Je ne vais pas non plus me gaver de ces produits qui prétendent vous rendre la chevelure de vos 20 ans mais vous offrent la libido d’un octogénaire en contrepartie. Tu parles d’un marché faustien...

Bref, je ne vais rien faire du tout à part assumer fièrement ma différence et me féliciter de ne pas avoir été doté par la nature d’un crâne tout cabossé (il y a de ces testons, ça fait peine à voir).

Oui, je suis chauve. Je n’ai plus besoin d’acheter de shampoing, je n’ai plus besoin de me coiffer, les poux me fichent la paix, je ne mets plus jamais un orteil chez le coiffeur et les femmes adorent tripoter mon crâne (elles doivent s’imaginer que ça porte bonheur, comme la bosse du bossu et pourquoi les détromper?). Je suis chauve et je souris.

Hugues Serraf

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